Aujourd’hui, un malade qui ne veut pas voir de bénévoles demande à sortir dans le jardin; il devra donc supporter  que je descende son lit et lui tienne compagnie dans le jardin. Il me regarde avec un air résigné, le regard noir et le visage crispé. Je me présente, lui souris, m’excuse de devoir l’accompagner, lui qui ne souhaite pas nous voir ; il me rend mon sourire, et le contact se produit. Comme à chaque fois, l’échange de regard efface toute distance, la peur, le poids de la maladie. Il n’y a plus que deux personnes face à face qui vont faire un peu de route ensemble. Le jardin est couvert de tulipes, les merisiers sont en fleur. Après une installation qui me semble un peu laborieuse, tant le lit est lourd et difficile à manier, nous élisons domicile sous un marronnier. Je prends une chaise et m’assois près de lui. Les mots viennent tout seuls ; il parle de lui, de son fils, de son jardin. Il me demande de tourner le lit, pour qu’il puisse reconnaître les arbres ; « c’est un merisier, j’avais le même chez mes grands parents ». Souvent ses yeux se ferment, mais il se reprend, comme s’il y avait une dimension sociale à notre rencontre. Il veut être capable de suivre une conversation. Il me demande de déplacer le lit dans le jardin pour tester toutes les vues et  s’amuse de mon manque d'expérience. Il décide de plaisanter, et nous restons deux heures dans le jardin, à rire, et à profiter du soleil. "ça fait si longtemps !" . il ne précisera pas ; si longtemps qu'il n'a pas rit, si longtemps qu'il n'a pas  senti la chaleur du soleil? si longtemps qu'il n'a pas été dehors? Peut-être les trois. Entre nous une  relation s’est tissée, le temps d’un jour, d’une après-midi ensoleillée.

 En remontant dans sa chambre, il veut me remettre un diplôme de bon conducteur. Mauvaise idée qui le remet face à sa maladie. Il n’arrive pas à écrire, ne trouve pas les mots. Quelques connexions ne se font pas dans son cerveau.  Face à sa feuille blanche, il perd son statut d’homme plaisantant avec une femme. Il redevient ce malade que je suis venue visiter, avec ses faiblesses et ses trous de mémoire, cette immense fatigue qui le fait poser son stylo. Il ferme les yeux et grimace. Il a soudain très mal. J’y comprends l’expression d’un mal être plus que d’une douleur. Il garde le papier et me promet de me le donner la semaine suivante.  Je quitte cet homme en le remerciant pour ce bon temps que je viens de passer avec lui, et je suis sincère. Son sourire et ses blagues étaient un vrai cadeau. Il me serre longuement la main et plonge ses yeux dans les miens, comme un merci qu’il ne prononce pas, lui qui ne veut pas de bénévole ;

Je sais que je dois accepter l’idée qu’il ne me reconnaisse pas la semaine suivante ; qu’il ne se souvienne de rien, qu’il ne veuille pas me voir ; qu’il soit peut-être mort.  Mais rien ne m'enlèvera ces deux heures.