Je connais bien cette malade. Elle est arrivée il y a trois mois déjà. Accompagnée de sa fille enceinte... puis de sa petite-fille. Une petite-fille vraiment toute petite, lovée sur le ventre de sa mère, ventre qui n’a pas encore retrouvé ses formes d’avant. Ce bébé a trois semaines. Etrange et fulgurant résumé de la vie depuis ses premiers jours jusqu’à ce qui semble ressembler à son terme; chaque jour cette jeune femme vient auprès de sa mère ; chaque jour, elle passe un biberon à la main, son bébé dans les bras ; chaque jour, les pleurs de son enfant se mêlent à ceux des autres familles. Le landau croise les chariots de repas dans le couloir, le temps que la petite s’endorme, et que sa mère puisse redevenir la fille de celle qu’elle accompagne.

Aujourd’hui pour la première fois, cette jeune femme est venue sans son bébé. Elle l’a laissé à son mari et a « pris trois jours ». elle sait que le temps est compté, que la séparation approche, et elle veut être avec seule sa mère le plus longtemps possible. Un lit d’appoint est  installé dans la chambre pour qu'elle partage ses nuits. Elle est assise sur le lit de sa mère et lui caresse la main. Sa mère garde les yeux fermés, n’a plus la force de parler, seulement d’écouter.

Installée de l’autre coté du lit, j’écoute cette jeune femme me parler de ces moments qu’elle vit ici. De la maladie de sa mère, et de son admiration devant son courage, son travail d’acceptation. Elle me parle de son bonheur d’avoir pu lui présenter sa petite-fille, de lui avoir mise dans les bras ; de savoir qu’elle l’avait embrassée, regardée, touchée. Elle m’explique combien cette nouvelle maternité l’a rapprochée de sa mère, lui a fait comprendre tant de choses de leur relation. Elle me parle en regardant sa mère, en lui caressant la main, en lui souriant.  Elle me confie aussi les douleurs, celle de n’avoir pas pu partager le temps de sa grossesse avec sa mère qui était en province, loin, hospitalisée ; celle de savoir que sa fille va grandir sans connaître sa grand-mère ; celle de devoir être mère sans pouvoir le partager. Elle me confie ses doutes, sa peur de ne pas savoir.

Elle me regarde….en parlant à sa mère. Je suis simplement là pour libérer la parole, pour lui permettre de vaincre sa pudeur peut-être, pour l’aider à poser tous ces mots qu’elle n’ose pas lui dire, parce qu’il est difficile de trouver le moment, parce que c’est trop tôt, et que ça ressemble à un au revoir. Ma présence lui permet d’exprimer tous ces mercis qu’elle voudrait lui dire.

Dans un silence, nous goutons toutes les trois une sérénité. Sa mère entrouvre un œil, sa fille lui sourit : « tu écoutes tout »..