Aujourd’hui il y a un accueil à faire.

Un homme de soixante-quinze ans atteint d’un cancer. Je frappe doucement et me présente. L'homme me serre la main avec un sourire, premier geste social pour cet homme qui m'accueille comme chez lui. Il est grand, l’air très digne, attaché à garder le contrôle de lui-même, malgré la souffrance, malgré les métastases qui le rongent. Il porte beau dans son pyjama. Une classe naturelle que rien n’altère.  Sa femme est là, toute frêle à côté du grand lit de son mari. Je me sens bien dans cette chambre. Je pose un bouquet de fleur sur l’étagère et propose un café à sa femme. Lentement nous sortons de la chambre, laissant l’homme se reposer, et nous installons dans le coin famille.

Quelques mots me suffisent pour comprendre que cette femme est à bout. Je l’écoute me raconter le douloureux parcours qui les a amenés ici. Premiers symptômes, radios, rendez-vous chez les médecins, nouveaux examens et verdict final. Aucun protocole ne pourra marcher. Tout le corps est atteint. La femme me raconte combien son mari se sent humilié de ne rien pouvoir faire, d'être dépendant de tous, de devenir incontinent, de perdre les mots, et je sais combien c’est important pour elle de nommer tout ce qui lui arrive, de me décrire les symptômes, leurs conséquences sur le corps de son mari, ce corps qui jusque là n’avait jamais flanché ; elle semble vouloir me faire toucher du doigt les ravages de la maladie, les souffrances qu’il endure et qu’elle doit accompagner. "Vous croyez qu’il sait ce qui va se passer ?" Elle n’attend pas une réponse que je n’ai pas. Elle a juste besoin de dire à haute voix cette question qu’elle ne peut lui poser. Cette femme n’en peut plus. Prendre la décision de l’amener ici a été tellement difficile ; c’était accepter qu’il n’y ait plus rien à faire ; plus d’espoir de guérison. Le médecin lui a parlé clairement, il faut l’accompagner au mieux, l'empêcher de souffrir.  Et il lui a parlé de ce lieu, où l’on accompagne « jusqu’au bout ». Mais maintenant qu’il est là, cette femme me parle de ce choix, qu’elle a fait seule, sans dire clairement à son mari où il était, et elle ressent comme une culpabilité à l’idée de ne plus y avoir cru, l'impression d'avoir trahi son mari, et n’a personne à qui le dire. Devant sa fille, elle doit être forte. Avec moi, elle peut enfin pleurer, exprimer ses doutes, ses craintes, la douleur du choix et de la solitude, et ces larmes sont libératrices. Au bout d’une heure, la femme serre chaleureusement ma main ; "Vous m’avez fait un bien fou"; merci pour tout ce que vous m'avez dit". Je n'ai pas dit un mot.

Je la regarde s’éloigner pour rejoindre la chambre de son mari d’un pas lent mais qui me semble plus léger. Probablement déchargé de toutes ces larmes et ces paroles dont elle ne savait que faire.