En entrant dans sa chambre, je réalise vite que ma voix est couverte par le bruit de la télévision; monsieur F est assis dans son lit les yeux rivés vers son écran, et ne le quitte que pour me tendre une main à tâtons et me sourire:

- entrez, je suis en train de regarder le giro d'Italia!

 Je n'ai jamais entendu ce nom mais un coup d'oeil à l'écran me permet de voir des centaines de vélos se lancer dans une course poursuite.

Alors que je lui souhaite une bonne après midi et lui propose de le laisser tranquille, monsieur F. me retient :

- asseyez-vous!

C’est presque un ordre. Je prends une chaise et m'assois auprès du lit. Je le préviens quand même, espérant éviter ainsi la course cycliste:

-vous savez je n'y connais rien du tout; je ne suis pas vraiment fan de vélo...

-aucun problème, je vais vous expliquer!

Me voila donc auprès de cet homme, les yeux fixés sur un ruban d'hommes couchés sur leur vélo, avalant les méandres d'une route que je comprends être italienne. Les paysages sont beaux mais j'avoue être peu passionnée par le spectacle. Cette perspective d'une visite à trois, lui, moi et la télé ne m'enchante guère.


Monsieur F, tout à son sport, a le regard brillant. Il veut me faire participer, ne comprend pas que je ne sois pas captivée.

- c'est comme le tour de France. Vous connaissez quand même le tour de France. Mais là c'est en Italie. Regardez comme c'est beau! On approche des Alpes là..

Effectivement les images sont magnifiques et les pentes ont l'air rudes.

- Regardez, il va se lancer. Mais regardez, vous voyez, là en haut de l'écran? il va attaquer dans la montée, derrière le rouge.. Vous le voyez là.. ça y est, regardez, il y va là... il y va... il se rapproche ... regardez... il se met dans sa roue… Oh c'est magnifique!... Vous voyez là il est dans sa roue... il le rattrape...

Dans son lit,  Monsieur F. s'agite, se frotte les mains, veut absolument que je participe, et que je partage son enthousiasme. Après des premières minutes de solitude, les explications de Monsieur F. me permettent de mieux comprendre la course, et je commence même, à mon grand étonnement, à y trouver de l’intérêt.

Nous sommes maintenant tous les deux les yeux rivés sur l'écran, et je m'entends poser des questions et commenter ses propos... Je n'aurais jamais cru! Je ne sais pas qui je suis venue rencontrer, ni quelle maladie a cette homme; mais assise près de lui, il me semble plus vivant que moi. Chaque nouvelle image, chaque nouveau virage lui arrache un cri de joie ou de crainte. Je n'ai pas encore compris si il avait un cycliste préféré - une équipe peut être- mais ce dont je suis sure c'est que son coeur bat... qu'il vit... tellement fort. Une demi heure plus tard, je suis toujours auprès de lui, amusée par son enthousiasme, un peu moins ignare en cyclisme... La course est terminée, Monsieur F est ravi. Amusé autant pas le résultat que par mon ignorance, il me tend un verre un peu douteux qu'il me demande de remplir de coca;

- Ha ça donne soif!

Et il fait semblant de trinquer avec moi. Lentement, il lève son verre, le porte à ses lèvres... chaque gorgée est lente et appliquée. Je comprends que la fausse route est proche. Il tousse un peu, repose le verre, et me regarde l'air inquiet. En une seconde, nous quittons le monde des biens portants, des sportifs de haut niveau, de l'effort du vainqueur, pour revenir ici, dans cette chambre, retomber dans la fragilité humaine, et rejoindre le monde des malades.

- Je crois que je vais dormir un peu. C'est fou ce que ça fatigue le sport.  C’était une sacrée course hein !