Il est assis au coin famille, immobile, les mains posées sur ses genoux, le regard dans le vague.

Par une rapide présentation je comprends que c’est le mari de la malade arrivée ce matin dans le service. Elle est arrivée seule, et il vient de la rejoindre. Il a installé ses affaires dans la chambre et sort d’un entretien avec le médecin. L’échange semble l’avoir épuisé.

-Je savais ce qu’il allait me dire mais c’est tellement difficile à entendre. Je vais avoir du mal à en parler avec ma femme. Pour le moment, je la laisse dormir, elle est fatiguée. Vous l'avez déjà rencontrée? Vous verrez... elle est tellement vivante !

Il me pose des questions sur l'établissement, et demande à visiter. Nous marchons côte à cote dans ce lieu qu'il tente d'apprivoiser. Chaque étage est l’objet de nouvelles questions sur les visiteurs, les malades, la vie qui s’écoule. Il me demande qui nous sommes, et pourquoi nous sommes là... les gens sont tellement seuls, vous devez être bien utiles pour eux. 

Peu à peu, il passe du « on » au « je », me parle de sa femme, rencontrée il y a vingt ans, de leurs deux enfants. Il me raconte les bonheurs mais aussi les difficultés qu'ils rencontrent avec eux, me parle de leur ainée qui ne veut pas venir voir sa mère - ils sont adolescents, vous savez ce que c'est ...

Il s'approche d'un banc et s'assoit. Après un silence, les yeux rivés sur ses chaussures, d'une voix plus grave il me dit:

- On lui a enlevé un sein.

C'est sa porte d'entrée pour me parler de la maladie.

- Mon meilleur ami m’a dit que ce serait difficile pour moi aussi de vivre ça. Mon meilleur ami, c’est son ex-mari ; oui je sais c’est curieux… Les hasards de la vie. Du coup nous sommes très libres ; je lui ai dit que ce serait au contraire un tout nouveau sein, tout beau, connu que de moi, rien que pour moi… mais il m’a dit « tu verras, tu préfèreras le vieux ».

L'homme lève la tête et me sourit:  

- Il avait raison. Je préférais l’ancien. Je ne sais pas pourquoi je vous raconte tout ça. Je deviens impudique. Je ne suis pas comme ça; Je ne pensais pas en parler. Je ne vous connais pas…C’est peut être aussi pour ça que vous êtes là.