Il est béninois.

Arrivé en France il y a quelques années, il a laissé au pays sa femme et ses deux fils, des jumeaux qui passent leur bac dans quelques semaines. Je l'ai rencontré plusieurs fois, nous sortons souvent au jardin, respirer l'air de dehors. Il parle peu, mais chacune de ses paroles est pesée. Il est à la fois grave et drôle, et ne cesse de me surprendre par son agilité à passer de l'un à l'autre. Depuis son arrivée, la seule position qu'il supporte sans douleur est allongé totalement à plat, sans oreiller. Ainsi immobile, le drap remonté jusqu'au cou, laissant deviner un corps très maigre et très grand, le visage émacié, les yeux creusés, il ressemble un peu à une momie.

Aujourd'hui, je vois à son regard que le moral est bas. Très bas. Il y a une semaine encore, son frère était là, et tentait de me convaincre que quelqu'un lui avait lancé un sort au pays; qu'il devait y avoir une poupée quelque part, plantée d'aiguilles; Monsieur T. l'écoutait et me regardait, comme si il attendait une réaction de ma part. Mais aujourd'hui son frère est reparti, et les aiguilles doivent toujours être en place parce que Monsieur T. me dit se sentir très faible. Heureusement il fait beau et le soleil qu'il demande à voir en face semble lui apporter un peu de réconfort.


- il y a quelqu'un qui fume derrière nous non?


je me retourne et vois effectivement un homme assis avec une cigarette.


- je voudrais bien fumer une cigarette.

C'est la première fois qu'il me fait cette demande.

-vous fumez ?

-je fumais il y a longtemps... Mais j'ai arrêté parce que c'était mauvais pour la santé... Drôle non ? Maintenant je crois que je peux recommencer. Donne-moi une cigarette.


- mais je n'en ai pas.

- va demander au monsieur derrière moi. Quand il va savoir que c'est pour moi, il te donnera tout le paquet.

Je me dirige vers le fumeur et lui fais part de la demande. L'homme regarde le lit, tente de voir le malade qui lui tourne le dos, et me tend une cigarette... puis deux - si ça peut lui faire du bien le pauvre- et son briquet. Monsieur T. me sourit :

-qu'est ce que je te disais...

Je lui tends la cigarette qu'il prend faiblement enter ses lèvres et approche le briquet. Rien que le fait d'aspirer pour allumer sa cigarette a l'air de l'épuiser. Il prend une longue bouffée, et ferme les yeux.

- j'avais oublié comme c'était bon.

Assise à coté de lui je regarde la cigarette se consumer lentement. Monsieur T. n'a pas la force de la tenir, ni même de secouer la cendre. Tout juste celle d'aspirer. A plusieurs reprises, je la récupère in extremis sur le drap, essuie la cendre tombée... Il s'endort presque. Sa cigarette penche dangereusement, je tente de la lui enlever...

- laisse-la moi. En silence il fume cette cigarette et je ne peux pas m'empêcher de la rapprocher de celle du condamné à mort. La première depuis bien longtemps... mais peut être la dernière. Le soleil s'est caché, monsieur T. commence à avoir froid malgré les couvertures et nous remontons dans sa chambre.

- Je te tutoie et toi t'arrête pas de me vouvoyer

- et alors, vous voudriez que je vous tutoie?

- oui

- alors maintenant je te tutoie? ... ça fait bizarre...

Dans ma tête, des signaux s'allument... Le "tu" c'est la proximité, la familiarité... attention à l'attachement... Un vouvoiement installe une distance de fait... une protection pour chacun... Mais la rencontre est finie... et je ne reviens que dans une semaine... Ce sera une autre histoire...

- j'ai passé un très bon moment au jardin avec vous... pardon... Avec toi.

Je n'ai plus jamais tutoyé Monsieur T. la semaine suivante il était parti. Pour être enterré dans son pays.