Depuis que son mari est malade et ne peut plus venir la voir, cette dame est perdue. Paralysée mais l'ayant oublié, comme tout ce qui la concerne, elle sollicite incessamment les soignants pour se lever et marcher un peu.

Aujourd'hui c'est avec moi qu'elle va faire un petit tour. Installée dans son fauteuil, dans une robe de chambre confortable et colorée, un plaid écossais sur les genoux, Madame H. sourit à tout le monde, et tel un chef d’état, fait un petit geste de la main et de la tête dès que nous croisons quelqu’un.A peine l'avons nous dépassé qu'elle se retourne vers moi et me dit à voix basse:

- c'est un peu déprimant non?

Je ne sais pas exactement de quoi elle parle, si c’est le lieu, ou les personnes que nous croisons, ou seulement le fait de devoir se promener dans une chaise roulante…. Peut-être un peu les trois, ou tout autre chose que je ne suis pas en mesure de comprendre… Madame H. est tellement énigmatique…

Arrivées dans le jardin elle veut immédiatement faire quelques pas - pour savoir un peu où j'en suis- mais à ma demande, elle reste fort heureusement assise -ha bon vous croyez- avant de demander à nouveau à marcher, chaque minute.

Derrière elle, poussant son fauteuil, je tente tant bien que mal de l'aider à passer ce moment d’agitation le mieux possible. Nous faisons le tour du jardin, regardons chaque arbre, chaque fleur... mais tout est l'objet de critique- probablement sa façon d'exprimer une frustration; Il manque de l’eau ici, cet arbre là est mal taillé - quel drôle d’assemblage de couleur, pas très réussi , je n’aurais pas fait comme ça… D’ailleurs elle veut jardiner, - je vais enlever ces quelques fleurs qu’en pensez-vous ? - puis y renonce – nous ferons ça une autre fois, je veux revenir dans ma chambre.

Je la sens triste, elle m'avoue être un peu perdue ici. Après un nouveau tour de jardin qui ne la réjouit pas, nous retournons toutes les deux dans sa chambre.

En entrant, madame H. regarde autour d’elle avec étonnement :

- est ce bien ma chambre? êtes-vous sure que nous avons loué ça? Il n'y a qu'un lit. Je n'ai pas l'habitude d'avoir un lit si étroit… Il est minuscule non ?

Nous nous installons toutes les deux dans ce lieu qu’elle ne reconnaît pas, et face aux photos de sa famille collées sur le mur, elle me parle de ses enfants, mais ne sait plus combien elle a de filles. – j’en ai tellement vous savez- me dit-elle en souriant…

Un peu partout, des photos de son mari qui lui sourit. Pourtant, sur ce compagnon de route qui partage sa vie depuis cinquante-quatre ans et qui est resté auprès d'elle du matin au soir pendant les trois premières semaines de son séjour ici, elle ne dit pas un mot. Trop douloureux ou effacé de sa mémoire. Elle change de sujet. Son regard s’allume :

- Ne voulez vous pas jouer au golf? Peut-être que nous pourrions essayer pour voir ce que je vaux. Il y a surement un golf près d'ici…. Vous ne jouez pas au golf ? Quel dommage, c’est si amusant… Alors allons donc visiter mon appartement. Sortons de cette chambre, elle est très sinistre il me semble.

A nouveau nous sortons dans le couloir, hors de cette chambre qui aujourd'hui ne lui convient pas.

- Ha voila une dame que je connais ...Mademoiselle, auriez vous une autre chambre à nous proposer? Parce que celle là n'a qu'un seul lit. J'ai besoin de deux lits pour l'autre personne.

L'infirmière interpellée prend le temps de s'assoir à côté d'elle et lui demande:

- C'est pour qui le deuxième lit?

J'ai l'impression qu'il s'agit de son mari, mais madame H. me montre du doigt:

- pour cette dame.


Lorsque je lui précise que je ne dors pas ici, et elle ouvre de grands yeux étonnés:

- quel dommage ! ça aurait été si sympathique !

L’infirmière nous quitte en souriant. Madame H. est déjà passée à autre chose :

- Je pourrais faire quelques pas…

Je pousse le fauteuil de madame H. en essayant de me raccrocher à quelque chose qui ait du sens pour elle…Mais elle veut bouger, marcher, sortir et être ailleurs. Elle est perdue et le répète régulièrement entre deux projets :

– je suis un peu perdue, je suis complètement perdue, je suis perdue...

Dans le couloir, face à son regard, je me sens moi aussi un peu perdue; depuis deux heures, j’ai l'impression d'avoir tout tenté pour être là, auprès d'elle, d'avoir essayé de la suivre au mieux, de répondre à ses attentes, de faire disparaitre cette inquiétude permanente qui se lit dans son regard, sans jamais y arriver tellement elle est perdue.

Fatiguée, je sens ma disponibilité s’étioler. Je me dirige ver le poste de soin et confie Madame H. aux soignants qui l'accueillent gaiement;

- Madame H. venez donc, vous allez nous aider un peu à préparer les transmissions…

En m'éloignant, à la recherche d'un peu de silence, j'ai une immense compassion pour tous ceux qui vivent avec une personne atteinte de la maladie d’Alzheimer.

NB: petite précision suite aux réactions de certains: les images illustrant les dernieres rencontres ne sont que des reproductions de tableaux ou photos n'ayant aucun rapport avec les personnes que j'accompagne. Elles n'avaient pour objet que d'égayer un peu ces pages monochrome!