Dans la chambre de madame D. il y a un ballet de soignants entrant et sortant avec animation. Assise sur son lit elle parle fort et m’interpelle en me voyant passer dans le couloir;

- Madame, madame, vous pouvez venir un instant ?

Je rentre et m’approche de son lit :

- Est-ce-qu'ils ont bien mis ma perruque? Je n’arrive pas à savoir si elles sont sérieuses ou non … Je ne peux pas marcher pour aller dans la salle de bain, et ici je n’ai pas de glace, je ne peux pas me voir. Alors vous allez pouvoir me dire !

Je regarde cette dame bien habillée, au maquillage impeccable.  Son rouge à lèvres est brillant, ses yeux faits et sa perruque parfaitement coiffée. Peut être même un peu trop…

- Vous êtes magnifique; vous avez l’air de sortir de chez le coiffeur.

Elle me sourit :

- Vous avez vu ? ça sent la laque ! Je n’ai pas senti cette odeur depuis que je suis arrivée ici.

Elle me demande à nouveau :

-C’est vrai, je suis bien vous croyez ?  C'est important pour moi. Parce que aujourd'hui, il y a mon ami qui vient; et ça fait longtemps que je ne l'ai pas vu, et surtout qu’il ne m’a pas vue ; j’ai peur qu’il me trouve changée. Vous trouvez que j’ai changé ?

Son regard se voile d’un doute qui ressemble à de la peur. Je n’ai pas rencontré cette femme avant aujourd’hui et ne sais que répondre. Un coup d’œil rapide à la photo d’un couple sur sa table de nuit me fait prendre conscience de son amaigrissement et des effets de la maladie. Je comprends mieux le choix des soignants de ne pas lui apporter un miroir qu’elle n’a d’ailleurs pas demandé.

Elle répond à ma place en lançant avec un air de défi :

- en tous cas, il faut lui plaire !

Elle marque un temps, regarde autour d'elle comme si elle cherchait quelque chose.

- Et pour le lit? Comment on peut faire?

Les soignants, restés dans la chambre la regardent un peu étonnés;

- Le lit?

- Oui le lit. il est quand même très étroit pour y être à deux. C'est pas très pratique pour faire des câlins...He bien qu'est ce que vous avez? Je n'ai pas le droit de recevoir mon ami ici et de faire des câlins?

Madame D. me prend à partie :

- regardez les ces jeunes, qu’est-ce-qu’elles croient ? parce qu’on n’a plus trente ans alors il n’y a plus rien ? pas de corps, pas de désir? 

- Mais non pas du tout, c’est juste...

Elle les interrompt:

- C’est parce que je suis ici au fond de mon lit ?

- Mais pas du tout ! c’est juste que c’est rare comme demande… Vous êtes chez vous dans votre chambre, et vous faites ce que vous voulez ! Vous aurez qu'à mettre un petit mot sur la porte pour qu'on ne vous dérange pas... et pour le lit... nous n'avons rien d'autre à proposer;

Une autre soignante intervient en riant:

- Vous serrez bien serrés, comme ça vous vous tiendrez chaud !

Elles sortent de la chambre, moitié amusées, moitié déstabilisées... Difficile ajustement pour ceux qui lavent et soignent un corps meurtri et fatigué d'y voir un corps aimant et désirant. Jusqu'au bout.