Plus de trois mois que cet homme est là. Jeune, actif, il est entouré d’une présence permanente de sa famille, de ses amis, de ses enfants ; je n’ai pas encore fait sa connaissance, mais j’entends parler de lui chaque semaine ; son âge,  sa profondeur et sa personnalité frappent ceux qui le croisent. Ce matin, personne n’est encore arrivé et le beau temps m’offre l’opportunité de sortir avec lui dans le jardin. Il faut dire que chez lui, l’appel du tabac est plus fort que tout. Dès que sa toilette est terminée et qu’il est prêt, il demande à sortir.

Je le retrouve tranquillement installé à l’ombre d’un arbre, un sourire aux lèvres et le regard lointain. Allongé dans son lit, il boit son café en fumant son premier cigarillo de la journée. Assise face à lui, je sens les premiers rayons du soleil me réchauffer.

Du haut de son lit, il rompt le silence :

- on pourrait se croire à la plage… la mer en moins… Faites attention vous allez attraper des coups de soleil!

Et c’est vrai que ce dimanche matin, pas de bruit de voiture, l’air est presque pur, le soleil presque chaud. Comme un avant goût des vacances.

Il salut les personnes qui viennent prendre l’air ; malades, familles, soignants, il paraît tous les connaître; un petit mot pour chacun, un sourire, une remarque. Autour de nous, le jardin commence à prendre un air de maison de campagne où chacun cherche son coin, fait son cercle, apporte sa chaise… Des cigarettes s’échangent, des gâteaux circulent, une femme propose un café… Monsieur D. observe tout.

- tiens ça m’étonne…

- quoi ?

- ce qu’elle vient de faire.

Il me désigne du menton une infirmière qui se lève et s’apprête à rentrer.

- elle vient d'écraser son mégot par terre ; elle ne fait jamais ça. D’habitude elle le jette dans le cendrier à sa droite…. Je la connais bien, je la vois tous les jours ; elle n’est pas sur mon service mais nous avons un peu les mêmes horaires de poison alors on bavarde parfois ; Elle est très gentille mais elle ne doit pas aller aujourd’hui pour avoir fait ça; Il y a des jours où ça doit être dur dans les équipes; tous ces malades qui souffrent… et plus même…

Ce "plus" reste suspendu dans l'air quelques minutes. Monsieur C. a vu ses voisins de chambre se succéder de part et d'autre. Il a entendu les proches pleurer; il sait que c'est un lieu où on vit et où on meure. Je soutiens son regard. il n'y a rien à ajouter.

Un peu plus tard, une bénévole vient nous rejoindre et partage avec nous un temps de cigarette. Monsieur D. échange aussi avec elle, avec légèreté.

Après son départ, il me précise :

- vous savez que c’est une femme extraordinaire. Elle s'est beaucoup occupée de malades du sida il y a quelques années. Elle est aussi partie au bout du monde avant!

En quelques phrases, il me raconte l’histoire de cette bénévole qu’il a pris le temps de connaitre… Je m’aperçois qu’il en sait plus que moi…

Petite leçon d’attention aux autres de la part de cet homme malade depuis dix ans, qui ne marche plus depuis trois mois et s’apprête à quitter les siens avant l’heure…

- je suis journaliste vous savez... Observer les hommes, les faire parler... c'est mon métier!