Je sors d’un accompagnement difficile et ai besoin d’un peu de temps pour moi. Descendre dans le jardin prendre l’air et regarder du vert m’apaise toujours. Aujourd’hui il fait un temps magnifique et en plus du vert, j’ai du soleil et une chaleur qui me fait du bien. Assise sur un banc, les yeux fermés j’entends les bruits autour de moi. Parmi eux une voix de femme qui parle à son bébé. Une voix jeune, douce, dont la musique m’apaise aussi. Au bout de quelques minutes j’ai envie de connaître le visage qui va avec cette voix. Une jeune femme est assise presque en face de moi et tient contre elle un bébé qu’elle nourrit. Elle me sourit :

- vous étiez avec mon père tout à l’heure, et je vous ai laissés parce que je sentais bien qu’il avait besoin de parler. Si vous voulez il y a de la place sur le banc.

Effectivement je reconnais la silhouette qui s’est éloignée de nous avec sa poussette… Je m'approche et m'assois près d'elle.

- ça fait du bien d’être dehors, et je suis plus tranquille ici pour la nourrir.

Sa petite fille a le visage collé contre sa peau et avale goulument sans se soucier de rien.

- J’avais tellement peur que ma grand-mère meure au moment de la naissance de mon bébé ! J’ai accouché dans l’hôpital où elle était. Pour mon père c’était pratique ! Mais pour moi… Beaucoup d’infirmières me parlaient des cycles de la vie ; une vie remplace l’autre. D’un bout de la chaîne à l’autre… Je passais mon temps à redouter chaque visite de mon père. Peur qu’il m’annonce que c’était fini ! Vous vous rendez compte, ça aurait été tellement dur si elle était morte à sa naissance. J’aurais eu l’impression que mon bébé la tuait un peu. Maintenant ma petite fille a un mois ; c’est pas encore très vieux mais nous commençons une vie ensemble ; je suis peut être égoïste mais aujourd’hui je suis prête. Je me dis que ma grand-mère l’est peut être aussi ; elle a eu une longue et belle vie. Je pense qu’elle a le droit de ne plus avoir envie de vivre. 

Son bébé a cessé de boire. Elle le tient droit sur ses genoux et lui maintient la tête en souriant. Avec sa main, elle lui caresse doucement le ventre.

- Vous savez, je crois vraiment que ma grand-mère voudrait partir, qu’elle est prête.  C'est mon père qui ne l’est pas ; c’est difficile pour lui ; il est divorcé depuis vingt ans, et il est fils unique. Sa mère… C’est un peu la femme de sa vie.

La jeune femme essuie doucement du pouce la bulle de lait qui nait sur bouche de son bébé.

A côté d’elle, et de sa minuscule fille, je goûte un instant à la sérénité de la vie naissante.