Je rencontre cette femme sur un banc. Elle accompagne son père qui arrive de l’hôpital. Le regard froid et le visage fermé, elle me bombarde de questions dont elle n’attend pas les réponses.

- Ils restent longtemps les gens qui sont seuls ? Un jour ou deux, pas plus j’imagine. On les laisse mourir de faim, une piqure bien dosée et au suivant ! C’est facile à ce rythme de rentabiliser un établissement !

Elle déborde de colère et d’angoisse. Je tente de comprendre d’ou lui viennent ces pensées ; De non dits en malentendus tout a mal commencé depuis leur arrivée. Pas de plateau repas pour leur père ; arrivé vers 13 heures, les soignants n’avaient pas prévenu la cuisine, ne savaient pas quel était son état, son père dormait et n’a rien demandé… « Si on était pas là ils le laisseraient mourir de faim ». Une demande d’oxygène à une aide-soignante qui leur propose d’attendre la visite du médecin pour un examen plus complet… « elle m’a dit qu’ici ils ne faisaient plus de curatif, que du palliatif, vous vous rendez compte ! Ils ne font plus de soins ici, ils vont le laisser étouffer »… Un peu plus tard une piqure de morphine pour soulager ses douleurs – « on ne connaît même pas la dose qu’ils lui ont donné ! Je ne les laisserai jamais lui donner de l’Hypnovel pour le tuer »…

Tout son corps est secoué de soubresauts ; elle ruisselle de peur. Lentement je reprends avec elle tous les propos tenus. Je tente de comprendre chaque incident et de lever les malentendus. J’essaie de lui rappeler l’objectif des soins palliatifs ; permettre au malade de rester en relation avec les siens, dans le meilleur confort possible ; prendre soin de lui mais aussi de sa famille, de sa femme, tellement épuisée que les soignants lui ont proposer de rentrer dormir chez elle (« ils n’ont pas voulu d’elle, ils la trouvent trop vieille, ils ont peur qu’elle les gène, alors que sa seule présence calme instantanément mon père »)…

Elle me regarde l’air dubitatif.

 - Vous êtes trop indulgente, vous ne savez pas ce qui se passe ...Ils ont une façon de présenter les choses…

Des phrases mal comprises, ou maladroites, des interprétations hasardeuses, guidées par l’angoisse… famille et soignants sont dans un face-à-face périlleux. Cette femme, pharmacienne, a toujours voulu connaître les traitements, les doses, tout maitriser, tout décider ; arrivée depuis quelques heures ici, elle se sent négligée, mise à l’écart.

Derrière nous, j’aperçois le médecin entrer dans la chambre du malade. Quelques minutes après, une infirmière vient chercher la jeune femme :

- Le médecin voudrait vous voir.

 Elle se lève, et la suit ; je la quitte en espérant que cette rencontre la rassurera et permettra de dissoudre tous ces malentendus toxiques. J'ai besoin d'un peu de calme.