Aujourd'hui comme chaque année à cette date c'est la fête. C'est le jour anniversaire de l'inauguration du service, et tout le monde se fait une joie de s'en rappeler. Dès le matin, des ballons sont accrochés dans les coins famille, des plantes et des fleurs sont disposées; vers midi un apéritif est offert, vers lequel se dirigent timidement les familles, parfois les malades, debout, ou en fauteuil.... et même en lit. Les regards se croisent certains se connaissent déjà. Les bénévoles proposent à qui le souhaite de partager un verre. Des cacahuètes et des biscuits circulent, l'ambiance est légère, détendue; parfois la surprise se lit sur les visages- que se passe-t-il? Que fêtez-vous? - les explications permettent de partir un peu vers l'histoire du lieu, les gens se rapprochent, parfois se présentent - j'accompagne mon mari, ma fille est là depuis une semaine... - et parlent; Entre eux. De ce qu'ils vivent ou ont vécu… De ce qu'ils vont vivre aussi. Les plus anciens se posent en guides, donnent des conseils, consolent parfois, comparent, commentent... la parole circule, se partage, s’échappe, se libère.

Un peu en retrait un jeune homme et une femme sont assis sur un banc et regardent la scène. Je m'approche et leur propose un verre. Il veut bien un peu de vin, elle préfère un jus de fruit. Je m’assois un instant près d'eux. Très vite la jeune femme prend la parole:


- nous n'accompagnons personne. Enfin personne aujourd'hui;

L’homme continue :

 - j'ai perdu mon père ici il y a cinq ans. A cet étage. Juste derrière cette porte. Je n'étais jamais revenu. C'est dur d'être ici, mais en même temps ça fait du bien. Comme si je finissais quelque chose. C'est elle qui m'a amenée ici aujourd'hui, je crois que je n'aurais jamais eu l'idée, ou jamais osé…

Elle reprend:

- Moi aussi j'ai perdu mon père ici, il y a trois ans. Mais je reviens souvent.  Il était au rez-de-chaussée. Il est resté très longtemps ici, alors pendant un temps c'était un peu ma deuxième maison. Je venais tous les soirs après le travail, je dinais avec lui, et je repartais quand il dormait. Depuis, je passe dire bonjour aux infirmières régulièrement. Mais je ne les retrouve pas toutes. Certaines sont parties ou ont changé de service; c'est dommage. En fait on est tous différent; moi ça me fait du bien de venir ici...Mais mon ami trouve ça trop dur...

Il l'interrompt

- c'est parce que c'est la première fois que je reviens que je trouve ça dur. C'est curieux que ce soit tombé un jour où vous offrez l'apéritif...C'est tellement décalé... Mais c'est chouette aussi et je ne vous cache pas que ce petit verre me fait du bien.

Comme pour confirmer ses dires,  il tend la main vers la bouteille et se ressert.

Cet homme et cette femme ne se connaissaient pas du temps où ils accompagnaient quelqu'un jusqu’aux extrémités de la vie. Il se sont rencontrés plus tard, se sont racontés et se sont rapprochés. Ce n'est qu'au hasard d'un échange sur leurs histoires respectives qu'ils ont réalisé avoir parcouru le même chemin au même endroit.

- ça nous a aidé à nous comprendre. Je crois que lorsqu'on est passé par là on n'est plus tout à fait le même.

Ils se regardent et se sourient. Elle finit son verre et lui prend la main.

- tu viens, j'aimerais revoir la chapelle.

 - il y a une chapelle ici? Je n'y suis jamais allé.

D'un pas léger pour elle, un peu vouté pour lui, ils me quittent et traversent l'espace pour rejoindre la chapelle.