De la chambre s’échappent des cris. Un homme élève la voix contre sa femme malade. Des personnes dans le couloir sont inquiets, choqués.

La femme serait-elle en danger ? Est-ce de la maltraitance ? Certains me prennent à partie :

-Quand même on ne parle pas comme ça à une malade. ..

Je me risque à entrer. la femme est assise sur son lit et tente de se lever. Son mari essaie de l’en empêcher. Mon arrivée fait taire les cris et la femme se tourne vers moi. Je suis en pleine scène de ménage.

- il ne veut pas me lever

- mais tu sais bien que tu ne tiens plus debout, tu ne peux pas te lever !

- il dit n’importe quoi, je marche très bien ; vous avez vu mes jambes ? Vous en connaissez d’aussi jolies?

Et cette dame me montre fièrement ses jambes en faisant des mouvements de cheville dans son lit. Son mari ne désarme pas

- elle sont peut être très jolies mais tu as oublié que tu ne pouvais plus marcher !

- tout ça c’est de ta faute. Tu n’avais qu’à pas me mettre ici. Maintenant tu as qu’à me lever

- mais je ne fais que ça de te lever, j’ai le dos cassé depuis des mois…

- le dos cassé, le dos cassé !... En tout cas, t’as pas ton machin cassé ! 

Son mari est vaincu. Il s’éloigne du lit, s’assied sur une chaise et lance :

- tu deviens vulgaire devant madame.

Sa femme l’ignore et s’adresse à moi :

- vous venez de Zugarramundi?

Comme je la fais répéter elle ajoute : Zugarramundi dans le pays basque. Parce que moi je suis basque. Et vous ressemblez à une jeune fille du village.

Elle prend mes mains et me fixe gravement :

- Vous connaissez vous un homme qui refuserait d’aider sa femme à se lever ? Qui la laisserait là dans son lit entre les barrières ;

Je me sens en terrain glissant... j’essaye d’esquiver

- Peut être, si c’était pour sa sécurité… si jamais sa femme avait des jambes qui ne la portaient plus, vous ne pensez pas que ce serait un bon mari ?

Elle me regarde et acquiesce doucement

- Si c’est vrai.

- Pour vous c’est difficile à accepter.

- Oui.

La femme regarde mon badge.

- Comment tu t’appelles ? Tu as quel âge ?

 Et elle me parle d’elle, de ses dix frères et sœurs, de sa mère morte sans une ride…. Elle est un peu dans son pays, beaucoup en enfance, très loin de son lit. Face à moi, son mari commence à se détendre ; il plaisante même :

-Vous imaginez onze enfants avec ce caractère ! Mes belles sœurs m’ont toujours dit que j’avais pris la pire !

Comme pour se venger, elle me parle avec coquetterie de ce bénévole qui est venu hier soir dans sa chambre pour l’aider à s’endormir. Un homme charmant, qui m’a fait beaucoup de bien, j’espère qu’il viendra ce soir…

Un bénévole dont l’évocation la ramène instantanément dans ce lit qu’elle voudrait quitter.

- dis moi, tu dois connaître le lit toi. Tu me donnes tes mains ? Allez va, descend les barrières, et sors-moi de là. Je veux marcher.

Son mari me regarde et prend sa tête dans ses mains.

Entre déni et confusion, sa femme ne veut pas être là. Et lui n’en peut plus.

 

Bien sur, cette femme ne venait pas du pays basque; par respect de son anonymat j'ai modifié sa région d'origine.