Dans cette chambre il n’y a pas le malade. Seulement sa femme, assise à côté du lit ; le regard dans le vague, les mains serrées sur les genoux. Elle m’accueille l’air absent.

- Il est parti se promener avec les enfants. Ils avaient envie qu’il marche …ils sont allés faire un tour dans le couloir… remarquez lui, je ne crois pas qu’il avait très envie, il est tellement mal ; mais les enfants le voulaient; mes filles sont infirmières, alors elles connaissent tout… elles savent ce qu'il lui faut... enfin c'est ce qu'elles pensent... Vous êtes bénévole ? La première fois que j’ai entendu parler de bénévolat, c’était quand j’étais institutrice. »

Madame L. me parle à toute vitesse, sans reprendre son souffle ; elle rappelle ses souvenirs de jeunesse, donne moult détails sur les sorties en car pour des découvertes de la forêt ou la visite de châteaux, les quarante enfants, la pluie, le chauffeur de car… beaucoup de mots, de descriptions qui lui permettent le temps d’une histoire, de changer de lieu, de changer de vie, d’oublier ce qu’elle est en train de vivre, la peur, la maladie, la mort… Elle ne laisse aucun silence, aucun blanc, de peur -peut-être- que mon intervention ne la ramène au présent… je l’écoute, sans un mot. Je n’ai même pas eu le temps de m’asseoir et je n’ose pas l’interrompre pour le faire. Lorsque son mari revient, d'un pas lent et chancelant, elle est frappée par sa pâleur, sa respiration sifflante… en fait la remarque à voix basse, comme une virgule dans son récit, et continue de plus belle son histoire en y intégrant son mari : « tu te souviens, quand j'accompagnais les sorties, avec les enfants… madame est bénévole…Tu sais quand je les emmenais à la campagne...Lui aussi il est venu une fois quand il était à la retraite, tu t'en souviens?»

Mais son mari a les yeux fermés, l'air épuisé; ses deux filles le soutiennent de part et d'autre, et tentent de l'installer sur son lit; il est tellement fatigué qu'il se laisse faire. Elles l'assoient sur son lit, une de se filles porte ses jambes jusqu'au matelas, l'autre l'aide à s'allonger...La plus jeune donne ses instructions:

- plus haut, plus droit, tire un peu le drap, déplace l’oreiller... non plus à droite... doucement…là, remonte-le... on va lui mettre un autre oreiller... Elles s'affairent autour de leur père, enlèvent sa robe de chambre, lui mettent de l’huile sur les coudes, déplacent ses mains, caressent son visage, massent ses tempes, lui posent mille questions auxquelles il n’a pas la force de répondre, l’embrassent sur le front, sur les joues, sur les mains, - je t’aime mon petit papa, je t’aime- tu vas voir, ça va aller- on est là- …

Leur mère les regarde faire. Puis me regarde. L'histoire qu'elle me racontait n’a tout à coup plus aucun sens. Elle s’arrête de parler. Se lève. Sort de la chambre.

-  Au revoir madame. Merci beaucoup de votre visite mais je dois y aller.