Madame V. est devant la porte d’une chambre et attend la fin des soins ; elle semble impatiente de pouvoir entrer.
- vous connaissez mon mari ? Si vous saviez... C’est un homme tellement exceptionnel ! Vous allez voir, je suis sure que vous allez lui plaire !

L'homme que je rencontre a l'air d'un prince. A notre entrée, il fait un effort pour se redresser un peu dans son lit, me tend une main douce et brulante.

Ses mots sont posés et choisis, son élocution parfaite mais sa voix est très faible. Nous entamons un échange à trois, ils parlent à l'unisson, il finit les phrases qu'elle commence; puis c'est le contraire; petit à petit il parle de moins en moins ; il est épuisé.

Tout doucement il s'endort, bercé par la voix de sa femme, et nous restons de part et d'autre de son lit. Les voix se font plus feutrées, comme des confidences qui se disent ;  madame V. me dévoile une partie de leur vie, leur amour fou et leurs difficultés; les écarts de son mari, l'humilité et la patience dont elle a du faire preuve, l'attente insupportable et le bonheur de son retour; la reconstruction, le nouveau départ, leur amour encore plus solide.

Dans la pénombre qui commence à s’installer, elle se raconte, avec pudeur et liberté.

Tout en parlant, je la vois sortir du tiroir de la table de nuit une serviette blanche brodée, ainsi que des couverts en argent et un verre à pied. Doucement elle déplie la serviette, l'installe sur la table, et dresse un couvert.

Le diner est arrivé. Elle retire le plateau - c'est vraiment trop laid- pose les assiettes sur la table, enlève la "cloche" en plastique sur l'assiette, verse du bordeaux dans le verre et me sourit :

- c'est quand même plus agréable non? ça fait cinquante ans que nous vivons comme ça, ce n'est pas parce qu'on est ici qu'il faut tout abandonner !

Son mari se réveille doucement; il regarde la table, prend la fourchette, la soulève avec difficulté pour la porter à sa bouche puis la repose. Une seule bouchée, il est trop fatigué pour manger. Il approche lentement le verre en tremblant et trempe ses lèvres dans le vin, regarde sa femme avec un hochement de tête - très bon- et ferme les yeux. Il se rendort.


- Peu importe s'il ne mange rien; c'est une nourriture visuelle.

Madame V. le regarde avec tendresse; elle lui prend la main et tout doucement me confie:

- je ne suis pas prête. Je ne peux pas le perdre maintenant.

Et dans un sourire s'excuse de ses larmes.

Je les quitte chargée de tous ces fragments de vie racontés, touchée par cette confiance qu'elle m'a accordée.

La semaine suivante, en entrant dans cette chambre, je me fais une joie de les retrouver.

Madame V. me regarde, l'air absent:


- Bonjour madame, vous êtes bénévole ? c'est la première fois que nous nous voyons il me semble?

Faire de l’accompagnement c’est aussi apprendre l’humilité…

 

Vous aimez? n'hésitez pas à diffuser autour de vous et à faire connaitre ce blog.