J'erre.
Je ne suis pas venue depuis trois semaines. Vacances, maladie, débordée... Avec mon badge, le papier sur lequel j'ai noté le nom des malades, tellement mal écrits que j'ai du mal à les relire, j'arpente le couloir. J’essaye de me mettre en tête les noms des patients que je vais aller voir, mais aucun ne s'imprime. D'habitude je n'éprouve pas le besoin de retenir les noms. Je les retiens le temps d'entrer dans la chambre des malades, pour créer une relation singulière, pour qu'il sachent que c'est bien eux que je viens voir. Et je les oublie aussitôt ; Mais aujourd'hui sans comprendre vraiment pourquoi j'ai besoin de me les répéter. Peut-être parce que je n'en connais aucun. En trois semaine, aucun de ceux que je rencontrais n'est là. Ce n'est pas la première fois que cette situation se présente, mais je me sens pourtant totalement déstabilisée.
Comme chaque semaine je reprends mon rituel, qui m'aide à me mettre au rythme du lieu et à entrer dans mon bénévolat. Je fais le tour du service, lentement. Je m'arrête devant le poste des soignants, leur signifie ma présence d'un signe de la main ; exceptionnellement ils sont en réunion et je n'assiste pas à la réunion de transmission ; je ne les dérange pas, et reviens à mon point de départ.
Je m'arrête devant la chambre 1... je me souviens de la dernière personne que j'ai accompagnée. J'ai encore à l'esprit cette présence silencieuse que j'ai fait auprès d 'elle alors que la nuit commençait à tomber... Je relis le nom du nouveau malade. Je voudrais bien entrer, mais quelque chose m'arrête. J'irai un peu plus tard. Je vais continuer à marcher. Juste un peu, le temps de trouver le bon rythme. Dans le couloir je croise une jeune femme qui marche d'un pas décidée... Je la regarde, lui souris mais ne m'approche pas. Si elle a besoin de moi, je pense qu'elle viendra, mais au fond de moi, j'espère que ce ne sera pas tout de suite... 

Je ne comprends pas pourquoi je n'arrive pas à entrer dans les chambres. Elles me paraissent toutes inhospitalières. Je vais aller préparer un café… Cela me permettra de m'habituer. Au coin famille, la cafetière est déjà en route ; les tables sont occupées par plusieurs familles que je n'approche pas. Le groupe m'intimide. Ils me paraissent auto-suffisants. Il faut que je me recentre. Je ne suis pas au rythme d'ici, je n'y arrive pas. Comment je faisais déjà ? J'ai l'impression qu'il fait très chaud dans le service... Je fais un tour supplémentaire, je me fais l'effet d'un éléphant dans un cirque. Je tourne.  Je m'arrête. Je repars...

Une chaise m'attend, je m'assois dans le couloir... je voudrais être transparente. Je regarde le mur face à moi…inspirer... souffler... inspirer... trouver le bon rythme.  Habiter mon corps pour habiter les lieux.

- Excusez moi, je suis un peu perdu, vous savez où est la sortie ?

Je tourne la tête et rencontre un vieux monsieur au regard rassurant. Je me lève pour l'accompagner. Il ajoute:

- Heureusement que vous êtes là, j'ai l'impression de tourner en rond, je suis complétement perdu !

J'ai envie de lui dire que moi aussi je suis perdue aujourd'hui... S’il savait cet homme, le service qu'il me rend en me demandant de l'aide. Je sais où est la sortie… Je le racompagne, et peux enfin retrouver mon rôle de bénévole.