Monsieur P. est aphasique. Aphasique... un mot dont je ne connaissais pas la signification avant d'arriver ici. «Aphasie : perte complète ou partielle de la parole ».

Ce monsieur que je rencontre a donc des difficultés à parler. Je sais que la rencontre risque d'être compliquée mais c'est aussi pour lui que je suis là. Et les mots ne font pas tout ; mais pour un premier contact, ils font souvent beaucoup. 

Cinquante ans, assis droit sur son lit, Monsieur P.  me regarde entrer en souriant. Il me montre la chaise près de son lit, prend la main que je lui tends pour un bonjour et ne la lâche pas. Je tente quelques paroles, essaye de deviner une réponse ; sa bouche fait quelques mouvements mais les mots ne viennent pas ; je sens aux mouvements de sa main qui deviennent plus brusques, et à son regard qui se noie qu'il est frustré de ne pouvoir répondre. C'est tellement difficile de ne pouvoir dire! Je comprends que la perte de la parole est totale et j'abandonne l'idée d'une conversation. C'est inutile et source de souffrance pour lui. Je lui propose de rester sans parler. Il me sourit, je crois deviner un oui dans son mouvement des lèvres, ou peut-être ai-je envie de le lire. Il ferme les yeux et repose sa tête sur l'oreiller. Je vois son visage se détendre et sens sa main bouger. Consciencieusement, il me parle avec sa main; Il touche chacun de mes doigts, qu'il prend entre le pouce et l'index, s'arrête sur chaque phalange, puis passe au suivant, comme un rituel. Je le regarde faire, un peu instable… Je me demande ce que verrait une personne qui entrerait, ce qu'il comprendrait de ce qui se joue. J’ai presque peur que quelqu’un arrive et pourtant il n’y a rien d’équivoque dans ses gestes ni dans son regard. Je prends conscience que c’est moi qui ai du mal à dépasser mes repères. Alors je décide de faire le vide, de ne pas chercher de mots, de ne pas vouloir maîtriser, je lâche prise et suis cet homme dans son histoire sans parole. Il abandonne mes doigts, touche ma paume, le dos de ma main, mon poignet. Il ouvre les yeux, me regarde et cherche mon autre main. Dans le silence, il passe de l'une à l'autre, comme une conversation qui ne peut se dire. Assise auprès de lui, le temps de l'étonnement et de l'ajustement passé, je regarde ses mains et les miennes qui semblent se parler.  Entre bien-être et frustration, nous restons tous les deux dans cet échange de gestes. Lui qui donne, moi qui reçois. Impuissants, silencieux, mais en relation.