Une semaine s'est écoulée depuis que j’ai partagé quelques heures avec un homme accompagnant sa femme. Il m’avait touchée par sa façon tellement douce de parler d’elle, cette résignation à une fin proche, cette lassitude face à ce temps si long et incertain, sa tristesse en évoquant demain.

Aujourd’hui, je quitte le service après une journée longue et lourde en paroles entendues. Je me sens à la fois vide et trop chargée, fatiguée. J'ai besoin d'air, de musique et de légèreté, envie de respirer à fond, de courir, de sentir mon corps vivant. Je mets mon casque sur mes oreilles et cherche le volume pour le monter au maximum. Je m’évade.  Encore dans l'ascenseur je suis déjà ailleurs dans ma tête, pressée de partir, de me retrouver seule. Lorsque les portes s’ouvrent, mes yeux tombent d’abord sur un sac de voyage un peu fatigué, trop plein, que je me souviens avoir vu au bras d’un homme. En suivant le bras qui le tient je croise le regard de monsieur F. qui m'avait tant touchée en me parlant de sa femme. Il est en deuil, venu pour le départ du corps de sa femme décédé deux jours avant. Autour de lui sa fille, sa belle-fille, et quelques personnes qui lui ressemblent ; il me regarde, et sans un mot, pose son sac par terre et me prend les deux mains. Nous ne disons rien, mes écouteurs diffusent une musique joyeuse, je n’ose pas retirer mes mains des siennes pour les enlever ; je suis coupée en deux, ne trouve rien à dire face à ce regard si profond, si triste et à la fois si paisible ; juste un regard, pour dire merci.

Le temps de me reconnecter avec le lieu, avec la mort et la souffrance, Monsieur F. a lâché mes mains pour reprendre son sac trop lourd. Un peu vouté, il prend le bras de sa fille et quitte les lieux. Je reste seule, une musique trop forte dans les oreilles, et beaucoup de mots qui ne sont pas venus. J'enlève mes écouteurs, le regarde s'éloigner, frustrée de n'avoir pas su l'accompagner jusqu'au bout.

Depuis ce jour, je n’ai plus jamais écouté de musique avant d’être vraiment sortie du lieu.