Le médecin me propose d'aller voir madame N. qu'il trouve un peu seule ;

- tu verras, elle adore parler d'elle et de sa vie. Elle a fait beaucoup de métiers, a quitté l'école très tôt et a eu une très belle carrière. C’est une femme très intéressante.

Je rentre donc pour rencontrer cette dame présentée comme bavarde et aimant la compagnie. Après un accueil chaleureux, elle me propose de m'assoir et se centre sur mon bénévolat.

- Parlez-moi des autres. Qu'est-ce qu'ils vous disent les autres ? Ils vous racontent leur vie ? J'ai mal aujourd'hui et je suis si fatiguée. Je ne comprends pas ce qui se passe.

Elle pose sa main sur son drap, sous les cotes et son visage se tend. Face à sa douleur,  je lui propose d’aller prévenir les soignants.

Avec son accord je sors trouver une infirmière et reviens auprès l'elle.

- Je vais rester près de vous en les attendant.

- C’est très gentil. Racontez-moi votre vie, parlez-moi un peu de vous.

Sa demande me met mal à l’aise. Je n'aime pas parler de moi, et particulièrement dans ce lieu où je suis là pour écouter. Alors que je me demande par où commencer, un mouvement de Madame N. me permet de changer de sujet.

- C'est toujours votre douleur au côté ?

- Oui… il y a le côté mais j'ai tout le temps mal aux jambes ; je n'arrive pas à les bouger elles sont tellement lourdes ; les pieds aussi. Et j'ai mal aux dents. Le dentiste devait passer mais je ne sais pas ce qu'il en est, il n’est pas venu...


- Ça fait beaucoup pour une même personne...

- Comme vous dites ! En réalité il faudrait que je sorte de là. Je voudrais m'en aller.

Je choisis de prendre cette phrase au premier degré.

- Où aimeriez-vous aller ?

Après un temps de réflexion, peut-être surprise par ma question, elle me dit dans un sourire :

- À la mer.

En entendant son envie d’évasion je lui propose de partir en voyage…

A défaut de parler de moi, je me sens plus à l'aise à l'idée de l'emmener sur une plage.

Je me cale confortablement dans le fauteuil face à elle, et lui propose de faire pareil. Allongée dans son lit, elle ferme les yeux et pose sa main sur son corps douloureux.

Ensemble, nous partons hors des murs, marcher sur une plage. Je ne suis pas très sûre d'être dans mon rôle de bénévole, encore moins d'écoute, mais je réalise que je pourrais faire n'importe quoi pour essayer d'atténuer la tension que je lis sur son visage. Alors je me risque au voyage...

Je lui parle de ses pieds qui s'enfoncent dans le sable et du vent qu'elle sent sur son visage. Je lui raconte le bruit des vagues, l'odeur de l'iode et la fraicheur de la mer. Toutes les deux, nous passons du sable sec et brulant dans lequel nos orteils s'enfoncent, au sable froid et mouillé qui râpe un peu la plante des pieds ; nous faisons un premier pas dans l'eau puis reculons rapidement – saisies par le froid - pour avancer à nouveau lentement jusqu’à la taille; puis dans un dernier abandon, nous nous laissons doucement glisser dans l’eau pour nager un peu.  


Visiblement l'exercice amuse Madame N.

Elle garde les yeux fermés et commente tout ce que je dis, manifeste en bougeant les épaules quand je lui dis qu'elle met un pied dans l'eau - oups c'est froid me dit-elle - sourit quand je lui parle du vent - ça me décoiffe - , déplace sa main sur son corps quand je raconte notre entrée dans l'eau, les chevilles, les genoux, la vague qui arrive et nous prend de court, nous faisant gagner quelques centimètres, la difficulté de passer le cap du nombril, la pause que nous faisons pour nous habituer à la morsure du froid, la sensation de légèreté quand enfin nous décidons de nous lancer, et de faire quelques brasses... Je lui parle de ce corps maintenant sans poids et du plaisir de se sentir enveloppées et portées par la mer...

Madame N. est très drôle et ses mimiques m'encouragent à compléter et imaginer la scène ; ensemble nous flottons maintenant tranquillement dans l'océan.
Elle ne parle plus de ses douleurs, ne grimace plus. Elle a un sourire détendu aux lèvres, sa main n'est plus crispée sur son côté...

L'infirmière n'est toujours pas là, mais nous l'attendons. Nous écoutons le bruit des vagues et nageons en silence.

Finalement ce sera son époux qui entrera. Il marquera un temps d’arrêt, un peu étonné de nous trouver en silence. Il me précise que ce n’est pas dans les habitudes de sa femme. À mon départ, son "je vous remercie pour ce voyage" surprendra encore plus son mari.

- Votre femme vous racontera.