Le mur de cette chambre est rempli de photos et de posters, dont un magnifique parachute multicolore. Tout autour, des photos prises à l'hôpital, de Madame C. entourée des siens; en dessous des noms, des dates.

Dans son lit, Madame C. me regarde entrer et de sa main valide me propose une chaise. Je comprends vite qu'elle dit non quand elle veut dire oui et que beaucoup de mots restent bloqués entre son cerveau et sa bouche. Mais elle a envie de parler, et entre rire et énervement me décrit les photos. Elle, suspendue à son parachute, bras et jambes écartées, cheveux au vent, flottant dans le ciel ; ses enfants, un homme que je suppose être le père, mais je me trompe, elle dit non, s'énerve, puis de son bras valide fait mine d'enlacer quelqu'un et de l'embrasser. C'est son compagnon, mais pas le père des enfants. Je ne questionne pas, elle est déjà très contente de son geste qui était clair. Je comprends qu’elle est aimée, et accompagnée.

Elle me parle de sa maladie, de ses passions, la vie d'avant, mais ne s'y attarde pas. Elle veut être aujourd'hui. Seulement aujourd'hui. 

- Je suis très occupée.

Madame C me déroule la liste de chaque personne qui s'occupe d’elle ici. Orthophoniste deux fois par jour (elle mime une personne très énergique fronçant les sourcils), kiné tous les jours (qu'elle accompagne d'un pouce levé). Elle me parle des massages, de l'esthétitienne, de ses visiteurs. A l’aide de son doigt, elle dessine dans le vide les lettres qu'elle n'arrive pas à prononcer. Je finis par comprendre le prénom de son compagnon... Au fur et à mesure de notre échange, les mots se raréfient et le visage de madame C. se tend. J’ai conscience de la mettre en difficulté, lui propose de la laisser se reposer mais elle n’y tient pas. Je regarde l'ardoise posée sur sa table, madame C. suit mon regard et acquiesce d’un mouvement de la tête. C'est avec son aide que nous continuons notre rencontre. Elle écrit chaque mot qu'elle ne prononce pas et poursuit la description de son quotidien. Elle a besoin de me montrer combien ses journées sont remplies, denses, loin de ce qu’elle pensait trouver. « Le palliatif ce n’est pas ne rien faire ».  

Pour un droitier en grande forme, écrire de la main gauche demande déjà un effort, alors pour madame C. allongée dans son lit, c'est épuisant. Entre mots écrits et prononcés, l’échange est un peu chaotique. Madame C. effleure quelques pans de sa vie, sans jamais parler de demain. 

Au bout d'un moment, elle me tend l'ardoise et le feutre, abaisse le dossier de son lit, et articule clairement un "bon voila" qui me congédie gentiment.

A ma sortie, je croise des soignants qui viennent s’occuper d’elle. Non, vraiment, le palliatif, ce n’est pas ne rien faire.