Quatrième jour de stage pour ce jeune homme qui a choisi de faire de l'accompagnement en soins palliatifs. C'est avec moi qu'il va passer l'après-midi. Après avoir été simple observateur, restant en retrait pour laisser le bénévole référent mener la rencontre, c'est maintenant à lui de prendre l'initiative. Nous faisons le tour du service une première fois, puis une deuxième. Les chambres sont occupées par la famille, les malades nous tournent le dos, ou ils dorment. T. n'arrive pas à se décider ; ma présence l'intimide peut-être ; il ne sait pas où aller... Mais nous ne sommes pas pressés. Nous commençons un autre tour. Finalement il choisit une chambre dont la porte est déjà ouverte. Il avance de quelques pas, puis ralentit ; entre la porte et le lit l'espace est soudain très grand et long à parcourir. Il s'arrête à mi-chemin, tente un début de conversation - quelques mots - essuie un « oui » très froid accompagné d’un regard peu encourageant, et se retire doucement. Dans le couloir nous prenons un petit temps pour parler. Je réalise combien c'est difficile pour lui. Je me souviens de mes premiers accompagnements, de la peur, du doute. J'essaye de l'aider à prendre quelques repères. Vraiment entrer jusqu'au lit du malade, ne pas rester entre la porte et le lit dans ce no-man's land incertain; serrer la main, chercher le regard, établir un contact pour amorcer la rencontre. Et pourquoi ne pas demander au malade s’il a envie de présence ? Lui laisser cette part de liberté.  

Ensemble, nous essayons de trouver les clés qui pourront l'aider dans ce bénévolat, avec sa personnalité et mes années de pratique. La deuxième rencontre se fait auprès d'une jeune femme qui accompagne sa mère. La mère ne parle pas le français, et c'est avec la fille que T. discute. La rencontre est fluide, l'échange est intéressant, assez profond. Sont abordés le ramadan, la religion, la perte de la foi face à la maladie. Elle nous décrit sa famille restée au Maroc, parle sans tabou de la mort prochaine de sa mère, évoque son père qui n'est pas au courant. A l'arrivée des soignants, nous nous levons, et les quittons.

T est souriant, il a réussi à établir un contact, et mener l'échange. 

- Cette jeune femme avait vraiment besoin de parler. Elle m'a posé des questions mais n’a pas écouté mes réponses. C’est curieux non ? Elle est partie sur autre chose.

C'est vrai... nos réponses importent peu...

Il analyse un peu sa sortie de la chambre qui ne le satisfait pas complètement :

- J’aurais dû faire le tour du lit pour dire au revoir à la malade, je suis resté de l'autre côté, ce n'était pas très confortable ...

Ce garçon me touche, par ses doutes et ses observations. Il me ramène des années en arrière, à mes propres tâtonnements. Je réalise le chemin parcouru, la familiarisation avec le lieu, les soignants... Et cet éternel questionnement qui demeure, semaine après semaine, année après année... comment se risquer à la rencontre ?