- Qu'est ce qu'on va faire? Vous savez vous ce qu'on va faire?

Madame S. m'accueille avec cette phrase qu'elle répète en boucle.

Je m'approche de son lit, et lui tends une main qu'elle garde. Elle me regarde l'air perdue.

- Je ne sais pas quoi faire.

 Je tente de savoir ce qu'elle aimerait faire.

- Si je pouvais je me jetterais par la fenêtre. Mais je ne peux pas faire ça n'est-ce-pas?

Sans attendre de réponse elle poursuit :

- Je ne peux pas faire ça à ma fille, elle a besoin de moi, je ne peux pas la laisser seule. Son mari l'a abandonnée avec deux enfants ; je ne peux pas la laisser; elle a besoin de moi. Qu'est ce que je fais là? Je ne peux rien faire; il faut que je rentre chez moi. Et d'abord vous êtes qui ? Vous êtes psychologue?

- Non je suis bénévole.

- Ah alors c'est mieux. Vous allez pouvoir me dire ce que je vais faire maintenant? Ça n'a aucun sens d'être là. Je dois rentrer à la maison. Le problème c’est que chez moi je ne peux pas être seule. Sinon, je vais très bien, je peux marcher, regardez, mes jambes bougent très bien.

Et elle joint l'acte à la parole et agite vigoureusement les jambes.

- Ma fille a besoin de moi et je vais mourir. Je ne supporte pas de lui faire de la peine. Elle va être tellement triste!

Madame S. semble désemparée.

- C'est comme pour ma soeur. Elle a eu un accident alors qu’elle m'avait demandé de venir la voir ; mais j’avais autre chose à faire. Et elle est morte. J'aurais pu éviter ça! Si j’avais été là ça ne serait pas arrivé. Mais j'ai été égoïste et je ne suis pas venue. Elle est morte à cause de moi. Et maintenant ma fille va être triste à cause de moi. Qu'est ce que je peux faire?

Le médecin entre dans la chambre. Son arrivée semble dérouter madame S. La même question revient "qu'est ce que je vais faire ?"

Je propose au médecin de les laisser mais il ne le souhaite pas. Il lui rappelle qu'elle est là parce qu'elle est malade, un problème au foie. Et qu'elle a mal.

Mais elle n’est pas d’accord, elle n'a pas mal du tout; elle veut rentrer chez elle et s'occuper de sa fille qui est toute seule avec ses enfants.

Le médecin pose doucement sa main sur le ventre de la malade.

- Vous n'avez pas une petite douleur ici?

Mais non, elle n'a pas de douleur; d'ailleurs elle n'a jamais eu mal là, elle va très bien et doit sortir pour aider sa fille.

- Vos petits-enfants ont vingt et vingt deux ans, ils peuvent aussi s'occuper de leur mère vous savez. Et votre fille est adulte; elle se débrouille dans la vie.

Madame S; me regarde :

- Mais alors.... Qu'est ce que je vais pouvoir faire?

Je quitte cette chambre sans avoir de réponse. Que peut faire cette mère pour ne pas se sentir responsable du bonheur de la fille qu’elle a mise au monde ? Comment peut-on ne plus être mère ?

Ici plus qu’ailleurs, je prends conscience de ce lien indissoluble inscrit au cœur de la maternité.
Mère un jour…