Madame C. s’est installée dans l'entrée. L'entrée c'est un lieu un peu particulier, premier endroit que voient les visiteurs en arrivant. Il se veut accueillant, rassurant et tente de ne pas ressembler à un hall d'hôpital. Des plantes vertes, de grands canapés, une table basse... et bien sûr un bureau d'accueil.

Madame C s'est réfugiée là mais elle ne vient pas d'arriver. Elle n'est pas malade non plus. La malade c'est sa sœur qui est ici depuis une semaine. Si madame C a eu besoin de se réfugier ici - me dit elle- c'est qu'elle n'arrive pas à rester en famille. Sa sœur est dans son lit dans le jardin, entourée de son mari, de sa fille et de quelques amis. Tous essayent de la faire déjeuner sans succès. Et pour eux, voir leur malade aimée ne rien manger c'est une souffrance terrible. Alors ils insistent, proposent et re-proposent, se relaient auprès d'elle pour la convaincre. La malade est tellement fatiguée, tellement nauséeuse que la première cuiller lui soulève le cœur. Elle tente de se faire entendre - je n'ai pas faim - je suis fatiguée - j'ai envie de vomir ; ses proches laissent leur cuiller quelques minutes et lui proposent de l'eau. Mais elle ne boit plus depuis deux jours. Ils essaient quand même, à la paille, mais la malade n'a pas la force d'aspirer. Alors ils tentent la petite cuiller, mais ça ne passe pas, ou à côté. Ils abandonnent l'eau puis reviennent à l'assaut avec du solide « Tu vas quand même prendre quelque chose… » Parce que ne pas manger, ça veut dire que c'est la fin, et ça, ils ne peuvent pas l'envisager.

Madame C. me raconte tout ça. Elle est en colère. Elle en veut à sa famille d'être « si primaire, si bêtement focalisé sur le matériel ». Elle se drape dans des généralités : « les gens croient que sans boire pendant trois jours on meurt, mais ces gens-là, madame, ils n'y connaissent rien », et m’expose des grandes théories sur le corps et la force de l'esprit ; elle me parle du jeûne, essentiel dans certaines civilisations, du bien qu’il peut faire... « Les gens ne savent rien, ne connaissent rien, ils n'acceptent pas la mort, ils sont trop matérialistes, ils ne supportent pas la souffrance, ils ne sont pas capables de regarder les choses en face ! »...

J’ai du mal à la suivre dans cette généralisation et dans ce « les gens » dans lequel je ne reconnais pas ceux que j'accompagne. J’ai besoin de la ramener à la singularité de chacun, et à sa propre histoire. A contrecœur elle me suit, et me parle de sa sœur et du lien si fort qui les liait avant son mariage. Depuis elle se sent écartée, elle qui ne s’est pas mariée et n’a pas de famille. Elle peut enfin exprimer sa difficulté à rester à côté d'eux, confrontée à leur démarche nourricière, alors qu'elle voudrait pouvoir être tranquille, seule avec elle pour lui parler de leur enfance, de leur vie. Elle se sent rejetée par les autres, à moins qu'elle ne se rejette elle-même, incapable de bienveillance vis-à-vis du reste de sa famille. Alors elle parle avec moi, de leurs souvenirs, de leurs parents, comme l'aurait fait avec sa soeur. Il nous faudra du temps pour que sa colère et son incompréhension se transforment et laissent transparaitre sa tristesse.

- Vous me comprenez n'est-ce pas? 

Et elle se dirige vers la sortie, jette un regard triste vers le lit de sa soeur encore dans le jardin, hésite, puis s'éloigne lentement dans la rue, d'une démarche lourde.