C'est un homme très méticuleux. Atteint d’une maladie neuro-dégénérative, il ne peut plus rien faire seul. 

Après passage de la psychomotricienne, il souhaite sortir de sa chambre pour aller à la chapelle. Sollicitée pour l’accompagner, je fais la connaissance d’un homme au regard vif et aux doigts encore mobiles. Il est assis sur un fauteuil roulant devant une table. Son seul mode de communication est un ordinateur, sur lequel il tape chaque phrase. Peu lui importe que je devine le mot, voire la phrase, il écrit tout, lettre après lettre, attend que j’ai lu à haute voix, répondu, puis revient à la ligne pour continuer le dialogue. Pour sortir de la chambre il va devoir laisser son ordinateur et je comprends une inquiétude.

Je tente de le rassurer, l’assure de mon attention constante mais cela ne semble pas suffisant.

Au moment de partir il me demande d'ouvrir à nouveau son ordinateur et écrit :

- Est-ce-que le cas échéant vous pourrez me remonter rapidement dans ma chambre si j'ai un problème respiratoire?

Et rajoute après ma réponse :

-  merci beaucoup.

Je l'aide à s'habiller – enfiler la manche de sa veste est laborieux - lui mets ses pantoufles, cache son ordinateur avec son peignoir de bain, éteins la lumière, et nous voilà enfin dans le couloir… Il fait signe aux équipes de surveiller sa chambre, leur rappelle par geste qu'il attend quelqu'un pour un problème de masque respiratoire, et nous descendons.

Le temps à la chapelle est doux. Il fait difficilement un signe de croix et fixe le crucifix. Puis il me montre une statue de la vierge et me fait signe de l'en approcher. D’un geste du menton, il me montre sa poche. Je trouve une pièce, pour une bougie. Face à la vierge, sa bougie allumée, il prie les yeux fermés.

Je le regarde, touchée par sa concentration, son intériorité, attentive à chaque signe, je le lui ai promis. Au bout de courtes minutes, il semble respirer plus difficilement et me fait signe de rentrer. Je ne traine pas, le fauteuil roule vite et bien et nous retrouvons sa chambre et son ordinateur.

C’est le temps des confidences, de l'expression de sa souffrance ; physique d'abord; puis morale.

- Je n'ai pas mérité ça. J'ai toujours aidé les autres. Ça n'a pas de sens.

Mon frère ne s'occupe pas de moi.

Il ne me dit pas un mot. Ne m'aide pas.

Moi si il lui était arrivé ce drame, j'aurais été là.

Je prie, je prie, le jour et la nuit, et Il ne me répond pas.

Je voudrais tant guérir.

Aidez moi à avoir la foi.

Comment faut-il faire pour avoir la foi.

 

Vaste question. Face à cet homme que j’ai vu prier, je me sens démunie et sans réponse.

Il va à la ligne et entre colère et souffrance décrit l'évolution de sa maladie.

- il y a un an je parlais encore.

Ça a commencé il y a deux ans.

Je sens que je ne vais pas pouvoir écrire sur mon ordinateur longtemps.

Il faut anticiper.

Il faut trouver une raison, un sens.

Pourquoi Dieu ne me répond pas.

Il saute une ligne et écrit :

- Parlez moi de vous.

Ses doigts arrêtent de taper. Il lève les yeux vers moi.

Je prononce deux phrases, sur ma vie, mes enfants mon travail, et ces quelques mots me paraissent indécents face à la solitude et la détresse de cet homme, face à sa quête de sens. Je me tais.

Il reprend sur son clavier, revient sur ses douleurs, me parle des médicaments qui le font dormir puis saute à nouveau une ligne :

- Je vais vous laisser vos enfants doivent vous attendre.

Je sens qu’il a raison. Cette irruption de ma vie dans sa chambre est devenue pesante. En le quittant, je jette un coup d'oeil à l'écran. Méticuleusement, il a effacé chaque ligne de notre conversation. Je sais que j'aurai du mal à l'effacer.