Installé dans son fauteuil roulant monsieur D. a l’air heureux de profiter de la verdure. Il bloque les roues devant chaque massif, touche les plantes à sa portée, puis me fait signe de repartir vers le suivant. Nous passons plus d’une heure ensemble, à tenter de nous comprendre tout en marchant. Quelques mots ne répondant pas à l’appel, il s’aide de ses mains pour me faire deviner des phrases que je construis, répète, modifie à l’envie, sans jamais être certaine d’avoir trouvé. Mais je comprends suffisamment pour entendre sa résignation face à une maladie qui le prive peu à peu de la parole et de son autonomie. Il sait que le temps est compté. Il lui parait déjà trop long. 

Au cours de notre promenade, nous rencontrons une autre famille installée au soleil. La malade, sa fille et deux autres femmes qu'elle me présente comme ses amies. Elle semble déjà connaitre monsieur D. et nous faisons une halte pour qu'il puisse la saluer.

La malade pousse son pied à perfusion pour nous laisser une place, et ne cesse de s’émerveiller gaiement sur le lieu, le temps, les personnes qui lui rendent visite, la qualité des repas… Puis me demande la signification du mot palliatif et l'histoire du lieu.

Je me sens étrangement en zone de danger, entre deux malades qui ne vivent pas au même rythme. Monsieur D. sait qu'il s'approche de la mort.  Elle est très jeune, très vivante, marche encore... je ne sais pas ce qu’elle sait de sa maladie, mais je sens bien que le temps de l'évocation de la fin de vie n'est pas venu. Alors je tourne un peu autour du mot palliatif... vient du quatorzième siècle pallium, manteau... Envelopper le malade et ses proches d'un manteau d'attention et de soins... Cette image la fait rire...

- C'est vrai ! Exactement ça ! On est tellement bien ici. Les infirmiers et les medecins sont adorables, et même vous, les bénévoles, vous êtes importants. Vous nous communiquez votre force et votre joie, et du coup nous, on est plus forts pour lutter contre la maladie... Ca nous aide pour nous en sortir, n'est-ce-pas?

Elle interpelle l'homme que j'accompagne. Assis dans son fauteuil, il l’écoute sans rien dire. Il la regarde, le visage impassible et acquiesce lentement de la tête.

Puis il me regarde en silence. Son regard a perdu lumière qu’il offrait pendant la promenade et j'ai l'impression d'y lire un reproche. Il sait que pour lui cet endroit sera le dernier; nous en avons parlé quelques minutes avant. Par rapport à cette femme si volontaire et énergique, il est dans un autre temps de vie. Il demande à rentrer; nous quittons le groupe en silence pour rejoindre la chambre.

En le quittant j'ai besoin de confirmer :

- c'est vrai ce que j'ai dit sur l'origine du mot.

Il me sourit. L’air de rien.