Cet homme est arrivé ce matin, et je viens le rencontrer et l’accueillir au nom des bénévoles ; je réfléchis avant à la formulation. Un « bienvenu » est tellement inadapté… peut-on vraiment être bienvenu en soins palliatifs…  Il ne me laisse pas le temps de trouver et s’arrête sur mon prénom.

- Vous vous appelez Véronique... c'est le 4 février !

- Vous  connaissez les dates de toutes les fêtes?

- Non aucune... mais je suis né un 4 février, je n'ai aucun mérite à m'en souvenir. Chez nous il n’était pas question de fêter quoique ce soit. D’ailleurs je ne sais pas pourquoi je parle d’un « chez nous » parce que je n’avais pas de famille. Le 4 février, c’est la seule chose que je connaisse de ma naissance, alors j’y tiens.

Il a l’œil inquiet et la gueule cabossée de celui qui a dû se battre pour trouver sa place, au propre comme au figuré.

- Je n’ai pas connu mes parents, j’ai été abandonné. J’ai vécu en famille d’accueil, plusieurs familles d’accueil, puis en pension. Je crois que chacun se souvient de mon passage.  Mon problème c’est que je ne supportais pas l’autorité masculine. Avec l’autorité, ça s’est toujours mal passé.

En quelques phrases, monsieur S. me décrit son enfance, sa jeunesse, et ses années de vie chaotiques, mais le ton n’est ni amer ni vindicatif.

Après un court échange, je lui propose quelques fleurs.

 - Des fleurs ? Ha ben ça ! Quelle idée !  et pourquoi faire ?

Je lui explique que c’est notre façon d’accueillir ceux qui arrivent, de mettre un peu de nature et de couleur dans la chambre. Cette proposition le fait sourire.

- D'accord mais alors des bleues parce que je suis un garçon… Mais non je plaisante ! Toutes les couleurs me vont ! Je n'ai pas l'habitude de recevoir des fleurs ni même d’en offrir. Je crois que ça ne m’est jamais arrivé ! Va pour les fleurs. Puisque vous êtes de la maison, vous allez peut-être pouvoir me dire, vous savez si il y a une assistante sociale ici? Parce que je suis convoqué au tribunal dans trois jours et je ne sais pas comment y aller.

Je regarde cet homme dont la maigreur et le teint sont impressionnants ; je doute que la convocation puisse être honorée mais le rassure sur la présence d’une assistante sociale. Il lui suffira d’en faire la demande aux soignants et elle viendra le rencontrer.
Cette réponse semble lui convenir.

- J’ai fait des bêtises. Ça ne se sait pas ici ?

Il dit ça avec un air contrit, peut-être un peu travaillé, qui me fait sourire. Je le rassure. Je ne sais rien.

- Ha ! C’est mieux comme ça !

Il me rend mon sourire et rajoute :

- Mais j'ai d'autres soucis; le tribunal c'est pas le plus important maintenant.

Il laisse passer un silence qui me laisse imaginer bien des questionnements et reprend :

- L’important aujourd’hui c’est de pouvoir laver mon linge. Savez-vous si il y a une laverie ici ?

Il y en a une. Monsieur S est rassuré. Le tribunal peut attendre. Pas son linge.