J’aime les familles nombreuses et les mélanges de génération. Je l’avoue c’est ma faiblesse. Je sais pourtant que tout n’est pas rose, qu’elles renferment parfois des douleurs inavouées, des jalousies destructrices, des silences trop lourds ; mais c’est plus fort que moi, ici mieux que nulle part ailleurs, les familles nombreuses me rassurent sur l’humanité.

Dans cette chambre la porte ne peut rester fermée plus d’une minute. Les gens entrent et sortent, doucement dans un gracieux ballet. Il y a tous les âges, toutes les tailles, et une ressemblance frappante comme une marque de fabrique. Pas vraiment physique. Chacun a son style, sa personnalité mais un je-ne-sais-quoi dans la façon d’être, l’intonation de la voix,  les fait se rejoindre.

Hors de la chambre des groupes se font et se défont, entre joie des retrouvailles et tristesse d'un adieu à venir. Les jeunes se tiennent la main ou se prennent par l’épaule, les plus vieux sont pudiques, moins de gestes, mais des mots. Ils parlent doucement et se meuvent sans bruit. Même les plus petits ont senti qu’en ce lieu, le temps était différent. Ils ne courent pas dans les couloirs, attendent d’être dans le jardin pour se retrouver entre cousins et jouer. Le reste du temps ils viennent dans la chambre, les plus tendres s’assoient sur les genoux de leur arrière-grand-mère et lui parlent. Certains lui caressent la joue, ils sentent bien qu’elle est triste. Parfois ils pleurent un peu, pas trop longtemps parce que leur malade chéri ne souffre pas, et qu’il est heureux d’avoir toute sa famille autour de lui. Et puis on leur a expliqué : c’est la vie.

Ils sont là, depuis une semaine, depuis que leur arrière-grand-père, grand-père, père, mari est arrivé ici. La chambre est colorée de fleurs et de dessins d’enfants. Au coin famille ils ont apporté du café et du thé, laissant à disposition des passants quelques boites de biscuits dans lesquels les enfants n’hésitent pas à piocher. Dans cette chambre la sonnette reste muette. Il y a toujours quelqu’un pour aider, déplacer un oreiller, donner de l’eau, redresser le lit, et si nécessaire aller demander de l’aide aux soignants. Ils sont tellement nombreux que lorsque l’un ne va pas, un autre vient l’aider. Parfois ils sortent dehors et leurs voix portent plus loin. Ils fument des cigarettes et rient en se rappelant le passé. Ils pleurent aussi discrètement, pudiquement, librement. « Il aura eu une belle vie – c‘est bien que tu aies pu venir – ta fille a tellement grandi – maman est formidable » Autour du malade, chacun prend son tour. C’est le temps des au-revoir, dans l’émotion, et la sérénité. Ils lui parlent, le remercient de ce qu’il leur a donné, de ce qu’il a construit, rappellent une anecdote, un moment vécu avec lui. Chacun le sait, ce départ est juste. Il a l’âge, une belle vie et une magnifique famille ; des fils solides, responsables, pères de famille, des filles toniques, piquantes, colorées, toujours impeccable, une ribambelle de petits-enfants et arrières petits-enfants joyeux et source de vie, une femme droite, croyante, confiante ; elle reste en permanence dans la chambre, dort ici, « depuis le temps qu’on vit ensemble ».

En passant devant cette chambre, je sens leur douceur, leur tendresse, leur force, et certains jours, je leur en vole un peu.

Ils me font du bien.