La femme de Monsieur C. est dans le service depuis plusieurs semaines. Je ne l'ai jamais rencontrée, mais tous s'accordent à admirer sa sagesse, sa poésie et son courage.

Son mari est tous les jours auprès d'elle et vient souvent me retrouver autour d'un café. Il vit lui aussi avec poésie et sagesse. Il écoute sa femme, la regarde pour ne rien oublier, écrit lorsqu'il rentre chez lui, pour que plus tard, elle lui tienne compagnie.

Leur histoire d'amour est palpable, au delà des mots.

Madame C. est en état précaire depuis deux jours. Plus de mots, plus de regards. Un souffle à accompagner. Toute la famille se resserre. Sur le banc en face de la chambre, un vieux monsieur joue avec sa canne. C'est le beau-père. Il est là, sans entrer, parce qu'il n'en a pas encore envie. Il vient simplement accompagner son fils. Lui montrer qu’il est là, qu'il l'attend. Et il a besoin d'être accompagné lui aussi. Il me sollicite, pour une petite discussion, me parle de lui qui devrait être à la place de sa belle-fille - mais voyez vous Madame, on ne choisit pas. Et pourtant, j'ai plus que l'âge de ne plus être là –

Cet homme a besoin d'être regardé comme il a du l'être il y a de nombreuses années. Besoin d'être admiré, désiré, aimé... Le beau-père de madame C. est un charmeur.

De ceux qui ont l'oeil qui frise dès qu'une femme s'approche, qui ont besoin de se sentir vivants dans une relation de séduction. Un jeu sans gagnant, un échange au ton léger et jamais déplacé, dont chacun connaît les codes ; c'est ainsi qu'il conçoit la rencontre. Ma présence auprès de lui l’aide à s ‘évader un peu de son banc inconfortable.

Quelques minutes après son fils arrive et le regarde avec tendresse.

- Je vois que tu as trouvé quelqu'un avec qui passer le temps !

Et s'adressant à moi :

-  Mon père a toujours aimé parler aux femmes; il a du beaucoup vous charmer. Il m'étonnera toujours; je ne le connais que comme ça.

Je ne décèle aucune animosité dans sa voix, aucun reproche. Il ne semble pas trouver cette attitude  déplacée en ce lieu ni en ce temps de la fin de vie. Il regarde son père en souriant, et lui  propose d'entrer dans la chambre:

-  elle est très calme maintenant, et j'ai l'impression qu'elle entend. Tu peux venir lui dire au revoir parce que je pense que tu ne la reverras pas.

Dans un mouvement lent où pèsent les ans, le père se lève et s’incline vers moi dans un respectueux baisemain.

- Vous savez madame, son épouse, c'est une femme tellement formidable... comme vous!

- Allez viens papa.

- Mes hommages madame, j'ai été ravie de faire votre connaissance.

Monsieur C. emmène son père vers la chambre, en ressort et revient vers moi;

- mon père est incorrigible! J'espère qu'il ne vous a pas importunée... Il a tellement besoin de séduire! C'est toute sa vie.