Deux jeunes soeurs sont venues voir  leur grand-mère. Dans le couloir devant la chambre, elle semblent fébriles et m’expliquent ne pas savoir vraiment qui elles vont trouver. Elles ne l’ont pas vue depuis dix huit ans; la plus jeune avoue n’avoir aucun souvenir d’elle – j’étais trop petite.

- C’est notre père qui veut. Il nous a appelées hier soir pour nous demander de venir lui dire un dernier au revoir ; il pense que c'est bientôt la fin.

L’ainée m’explique qu’elles devaient venir dimanche.
- Mais avec ce que m’a dit notre père, j'ai pensé que dimanche serait trop tard, alors j’ai demandé à mon patron de prendre mon après midi.

Elle regarde sa sœur :

- T’es prête ? On y va ?

Je les laisse entrer l’une après l’autre, d’un pas hésitant et vois leur silhouette disparaître derrière la porte.

Cette visite est difficile pour elles. Debout dans la chambre de cette vieille dame presque inconnue elles on du mal à trouver leur place; en m’éloignant dans le couloir je saisis quelques paroles – tu ne trouves pas qu’elle respire moins bien, elle n’a pas l’air d’aller ... Quelques minutes plus tard, elles appellent les soignants, qui d’un geste me demandent de les suivre. Le médecin est déjà là, un stéthoscope aux oreilles, les doigts posés sur le poignet de la malade. D’une voix douce il conseille les deux sœurs « parlez-lui ». De l'autre coté du lit la plus âgée caresse doucement la main de sa grand mère en lui parlant doucement, et en sanglotant. La seconde se tient loin et recule pas à pas. La grand-mère qu'elles venaient voir pour faire plaisir à leur père vient de mourir sous leurs yeux. Seulement dix minutes passées dans la chambre, à peine le temps de faire le tour du lit à la recherche d'un regard à croiser. Quelques respirations irrégulières, et ce silence insupportable. Sur un regard du médecin, je leur propose de sortir de la chambre et les assois autour d'une table. Elles ont besoin de se remettre. Ce qu’elles viennent de vivre est d’une violence terrible. Entre deux sanglots les langues se délient. Elles décrivent une famille déchirée, des tensions anciennes,  des brouilles insolubles. Elles ne sont plus en contact avec les autres membres de la famille.

- Mais pourquoi c'est avec nous que ça arrive ? Pourquoi juste au moment où on vient la voir ? Peut-être qu’on n’aurait pas dû venir. Mais qu'est ce qu'on aurait pu faire pour elle?  Ils vont tous nous en vouloir !

Elles interrogent le médecin venu nous rejoindre;

- Vous croyez que c'est à cause de nous qu'elle est morte? Docteur, vous leur direz aux autres qu'on pouvait rien faire…
Elles sont tellement choquées que les mots du médecin ne semblent pas parvenir jusqu’à leurs oreilles. Pourtant lui-même ne savait pas, ne pensait pas que ça irait si vite. Il leur rappelle que lui non plus n'a rien pu faire, c’était l’heure pour leur grand-mère. Il cherche les mots pour les rassurer, puis s'éloigne et me les confie. Je reste avec elles, tentant de les contenir ; elles ont permis à leur grand-mère de ne pas partir seule, d’être accompagnée par deux de ses petites-filles, de les revoir, mais je ne suis pas sure d’être entendue. Entre larmes et mots elles ont besoin de raconter ce qu'elles viennent de vivre et de me confier leur sentiment d'illégitimité; ce n’est pas avec elles que leur grand-mère aurait du mourir. Elles qui ne l’avaient pas vue depuis si longtemps.
- On était seulement venues pour dire au revoir.