C'est l'heure du diner ; le service est calme, peu de familles ou de proches, chacun a regagné sa maison. Dans le couloir, le roulement familier du chariot des repas se fait entendre et une bonne odeur de soupe se diffuse.  Un aide-soignant vient à ma rencontre et me propose de donner son repas à madame M.

Ensemble nous entrons dans sa chambre ; il me présente. La malade me dévisage d’un air inquisiteur puis esquisse un sourire. Je viens de réussir l’examen d’entrée. Ensemble nous aidons Madame M. à s’installer correctement sur son lit, la plus droite possible et approchons la table du lit.
L’aide-soignant se dirige vers la porte puis revient sur ses pas et reprend le bol de soupe :

- Comme c’est toi qui donnes le repas, on va éviter les fausses routes.

Mais Madame M. n’est pas femme à se laisser dicter son menu. Elle regarde son plateau et interpelle vigoureusement le soignant :

- Et ma soupe !

Le soignant la regarde, et repose la soupe sur le plateau. Il tente de négocier un peu, il y a une tarte feuilletée, et deux desserts – puis capitule :

- C’est vous qui décidez madame, mais il faudra faire attention.

Et me laisse avec un conseil :

- Tu essayes avec une petite cuiller et tu vois comment ça se passe. Je serai à coté si tu as besoin.

Je n’aime pas être dans cette situation, mais madame M. me vante tant le goût des « soupes du chef » que je n'ose l'en priver. Bien installée face à elle je choisis de lui faire confiance. Une -petite- cuiller après l'autre, elle mange sa soupe lentement, avec gourmandise, et sans fausse route. Je la regarde fermer les yeux et sourire après chaque déglutition. C'est un temps de plaisir pur. Elle mange comme un ogre tout son repas, me demande de rajouter un fruit - regardez dans mon réfrigérateur, vous trouverez une banane - et profite de ce temps pour me raconter son diner dans un trois étoiles avec son fils, le jour de Noël.

Après une description soignée des lieux et de la vue exceptionnelle dont ils ont pu profiter, ses yeux commencent à briller à l'évocation des plats. Face à son plateau de plastique, elle me décrit la porcelaine fine, les cloches d'argent, les mets rares et les vins savoureux qu'ils ont goutés là-bas. Elle se rappelle de sa robe et de la gentilesse de son fils. 

- C'était avant ma maladie. Il y a trois mois.

Je regarde la femme pale et fragile qui vient de prononcer calmement ces paroles, je prends conscience de sa maigreur, et de ses gestes hésitants. J’ai tellement de mal à l’imaginer sur ses deux pieds il y si peu de temps. Chute fulgurante et violente à laquelle elle semble prêter peu d’attention. Elle est toute à la mémoire de ce diner, ce plaisir partagé avec son fils et rien ne gâchera ce moment.