Une grande femme toute habillée de vert est assise sur un banc, des papiers en désordre posés devant elle, un stylo à la main. A mon approche elle lève les yeux et me sourit:

- J'écris un discours. Demain, c'est l'anniversaire de ma deuxieme soeur, et nous avons décidé de le fêter ici . Alors mon frère m'a demandé le discours. Vous savez c'est toujours moi qui parle dans la famille, j'ai l'habitude. Mais excusez-moi, je ne me suis pas présentée, je suis la soeur de madame J. Mais ce n'est pas son anniversaire à elle, non c'est celui de notre autre soeur.


Tout en me parlant, elle corrige, rature, re-écrit sur son papier. ses gestes sont rapides, presque fébriles . Alors que je m'éloigne pour lui laisser la possibilité d'écrire tranquile, elle me rattrappe:

- Vous voulez que je vous le lise?


Je reviens vers elle et m'installe en face. Elle se lève et telle une comédienne, commence à me lire son texte. La chambre des parents qui s'est barricadée, les ainées qui n'avaient rien remarqué, puis la cigogne qui dépose cette petite soeur, tellement belle. Elle me commente chaque phrase

- Vous savez à l'époque nous n'étions pas très savants des choses de la vie... nous n'avions meme pas remarqué que notre mère avait grossi...

Elle reprend sa lecture :

- Lumière après les ténêbres... Elle s'arrête et m'explique : nous avions perdu un frère un an avant sa naissance, et depuis nous étions tellement tristes, elle était notre rayon de lumière !


J'écoute son discours et j'ai l'impression l'espace d'un instant de rentrer un peu dans l'intimité de cette famille que je ne connais pas. Au fur et à mesure elle déroule des lieux, des prénoms, j'ai sous les yeux l'histoire d'une famille ordinaire, avec ses joies et ses accidents de la vie; avec ses souffrances, ses petits non-dits que l'auteur me raconte entre parenthèses. C'est bien écrit et bien dit, j'écoute s'écouler la vie de cette soeur, à la fois mère et grand-mère, épouse et grande professionnelle. La conteuse me touche, elle est fière de me lire son discours. A la fin, elle attend mon verdict;


- Vous savez je teste sur les autres. En lisant à haute voix, je l'entends, et je sais si c'est bien. Pour les mots, ils me viennent d'un coup comme ça, après je rectifie pour éviter les répétitions. 

Nous sommes toutes les deux bien loin de ce lieu de fin de vie où l'une de ses soeurs est en train de finir ses jours; elle est déja en train de se réjouir d'un anniversaire, une raison de faire la fête, d'oublier pourquoi elle est là.

- Malgré ce qui nous arrive avec la maladie de notre soeur, nous voulons vivre la vie, et prendre ses joies aussi !