- Madame F va nous quitter.

La réunion de transmission commence par cette phrase.

Je ne connais pas cette malade mais je me note d'être attentive à ne pas la laisser seule.

Plusieurs passages dans le couloir me permettent d'apercevoir son fils à son chevet. Il est seul dans la chambre, depuis le début de l'après-midi, à l'exception d'un échange avec le médecin pendant les soins.

En fin d'après-midi, je frappe doucement à la porte de la chambre. Je sais que les journées, seul à côté d'une personne qui ne communique plus peuvent être longues. C’est pour moi l’occasion de lui offrir la possibilité de prendre un peu l’air pendant que je le remplace quelques minutes auprès de sa mère, ou de lui proposer un café.

Monsieur F sursaute à mon arrivée. Tout attentif à sa mère, il ne m'a pas entendue entrer ni même me présenter. Son visage présente un masque de peur, je m'excuse, il s'excuse

- Ce n’est pas vous qui m’effrayez…

J'essaye de savoir si quelque chose lui ferait du bien.

- Une présence me répond-il simplement

Et il se lève pour avancer une chaise de l'autre côté du lit.

Je salue sa mère, adorable femme qui semble percevoir ma présence, et m'assois en face du fils.

- Parlons ! vous voulez bien ?

Il parle. Sans cesse. Se raconte ; sa vie, son métier, ses réflexions, ses changements d’orientation. De sa main gauche il caresse la main de sa mère, de la droite il enlève et remet constamment ses lunettes. C'est un intellectuel, un passionné ; politique, économie, éducation, chaque sujet est l'objet de mots choisis, d'une pensée organisée et claire qui attend une contradiction. De temps en temps, je regarde sa mère, et la prends à partie à propos d’une parole ; j'ai besoin de la rejoindre elle aussi, de l’inclure dans notre rencontre. Son fils ne s'en étonne pas ; il ne me fait pas remarquer qu'elle n'est pas consciente.

- Elle a toujours aimé discuter avec moi ;

Il lui caresse la main et lui sourit. Il lui propose de l'eau, relève délicatement sa tête, la fait boire avec une pipette, se rassoit et reprend la discussion. Sa mère est parmi nous. Ses yeux entre-ouverts laissent par moment percer une lueur de présence. Puis elle semble s'endormir, et sa respiration devient saccadée, ou très faible. Une ou deux fois j’ai l’impression qu'on la perd, mais sa respiration reprend.  C'est un moment étrange, un peu hors du temps. Je propose à monsieur F de le laisser seul avec sa mère - peut-être a t’il besoin de ce temps de solitude - mais il semble effrayé à cette idée.

Je devine qu’il a peur de rester seul, peur que je reparte, peur que sa mère meure, alors il parle très vite, comme s’il craignait mon au-revoir. Mais je n'ai pas envie de le quitter. Après un moment instable - je ne m'attendais pas à avoir un échange sérieux et intello-politique à ce moment de la vie - je le suis et l'accompagne. C'est de cet échange qu'il a besoin pour pouvoir rester aux cotés de sa mère qui va le quitter. Il dévoile par moment quelques histoires plus intimes, ses relations avec ses parents, les conflits, les échanges, son regret de ne pas avoir d'enfant, me parle de sa femme. Dans le couloir des bruits de cuisine me font réaliser que je suis dans cette chambre depuis plus d'une heure. Monsieur F se lève pour allumer la lumière

- Il fait trop sombre maintenant.

Je me lève avec lui.

- Je vais vous laisser...

- Moi aussi je vais y aller ; Je suis là depuis quatorze heures, je crois qu'il faut que je rentre, qu'en pensez-vous ?

Comment lui dire que je pense qu'il devrait rester avec sa mère qui va nous quitter ? je ne suis pas lui, je ne suis pas elle. Peut-être préfère-t-elle rester seule pour pouvoir partir discrètement. Peut-être a-t-elle prévu d'attendre demain avant de le quitter. Peut-être cet homme n'en peut plus d'être là, ne peut pas rester seul. La suite de l'histoire leur appartient. Je le remercie pour cet échange. Il garde ma main un long moment, et je quitte la chambre. Au fond de moi j'espère qu'il va rester, mais deux minutes après j'entends la porte s'ouvrir ; monsieur F rentre chez lui.