La sœur de madame B. est dans sa chambre depuis le matin. Elle sait que les heures sont maintenant comptées.  

A la demande des soignants, je rentre pour l'accompagner un peu. Nous sommes toutes les deux côte-à-côte, madame B. regarde sa sœur et me parle en lui caressant la main. Beaucoup de mots et de larmes pour partager un temps de confidences face à l'agonie. Le téléphone sonne, la sœur reconnaît le numéro. 

- c'est une amie de ma sœur qui veut avoir des nouvelles ; je ne prendrai pas ! elle n'a rien fait pour elle qui a attendu son appel pendant des semaines !

Le téléphone insiste. Elle appelle, rappelle, la sonnerie fait effraction dans ce temps d'accompagnement qui se veut doux et murmuré. La sœur raccroche directement. A la quatrième fois, elle pousse un soupir énervé : 

- Je ne veux pas lui parler, je vais être désagréable ; elle sait très bien ce qu'il en est. 

- Vous voulez éteindre le téléphone ? 
- Non parce que je veux que d’autres puissent nous joindre. 

Un nouvel appel crée une tension dans la chambre. Je propose de décrocher pour faire enfin taire cette sonnerie, et me présente en tant que bénévole ; 

Une voix lointaine et cassée me répond :

- Je suis une amie de madame B. Je veux lui parler. Il faut que je lui parle. 

Je lui annonce doucement que l’état de son amie ne lui permet pas de répondre. La sœur de la malade me murmure qu'elle lui a déjà dit. Je suis entre les deux, touchée par la voix étranglée du téléphone, et ne sais pas quoi faire. Mon interlocutrice demande à parler à la sœur… qui me fait un signe négatif de la main. Je fais un mensonge pieux - elle n'est pas dans la chambre - la sœur sourit.

En raccrochant je dis à la malade que son amie a téléphoné. 

- Elle ne nous entend pas ! 

Je ne sais rien de son histoire ni de la place qu’occupait cette amie, mais je vois une larme couler sur le visage de la malade, que sa sœur ne semble pas remarquée, encombrée pas sa colère. Contre la meilleure amie de sa sœur, qui l’a laissée tomber au moment où c’était difficile, contre sa sœur qui a pris toute la place dans leur famile, auprès des parents, dans la vie d'adulte. Une colère qui parle aussi d’amour, d’une une vie difficile, chacune protégeant l'autre, et peut-être étouffant l'autre ?

Elle me parle en caressant la main de sa sœur. Elle pleure, s'arrête de parler dès que sa sœur fait une pause respiratoire, puis reprend. Au bout de plusieurs longues minutes, la respiration de la malade s’arrête. Sa sœur se met à lui caresser la main de plus en plus vite et cesse de la regarder pour me parler. Je pense qu’elle sait que sa sœur vient de mourir mais il lui faut un temps pour l'accepter. Pour qu'une part de son cerveau le reconnaisse ; elle parle encore de leur vie à deux, puis séparément, et sans la regarder à nouveau me dit :

- Elle a cessé de respirer.

 Et s'effondre en sanglot. Je sonne discrètement. Un infirmier entre, comprend :

- je vais chercher le médecin. 


Le médecin entre, prend son stéthoscope. Ecoute. 

- Son cœur a arrêté de battre. 

La sœur me regarde, désarmée :

- Elle n'a même pas su que j'étais là. 


J’ai pourtant l’impression que la malade était plus présente qu’elle ne le paraissait, je revois cette larme à l’évocation de son amie, larme dont je ne parlerai pas. 

Je pourrai seulement lui dire que nous ne savons rien de ce temps du départ, du niveau de présence du malade, et que ce qui circule entre les gens qui s’aiment n’a pas besoin de la conscience pour demeurer. Que sa présence attentive était précieuse et irremplaçable.

Et je la quitterai. Toujours éprouvée par un départ.