Nous sommes en fin de journée, un après-midi d'hiver. La chambre dans laquelle j'entre est plongée dans l'obscurité. Seule une petite lumière éclaire le profil de la femme assise sur un fauteuil, un journal à la main. Alongé dans son lit, un homme lui fait face, les yeux fermés, le visage serein. Si les soignants ne m'avaient pas demandé une attention particulière à cette famille, je n'aurais peut-être pas osé rompre cette atmosphère paisible. 

A mon entrée , la femme - qui se présente comme l'épouse - se lève précipitamment, replie son journal et me somme de m'assoir à sa place. Son visage exprime toute l'angoisse et la tension que je ne lis pas sur le visage de son mari. Lui me sourit, accueillant, soulève très légèrement la main et referme les yeux. Il est déja un peu ailleurs. 

- justement vous tombez bien ,j'ai beaucoup de questions.

Ne sachant pas vraiment la teneur de ses questions, je propose à cette épouse de partager une tasse de thé au coin famille, histoire de ne pas me trouver en porte-à-faux entre le malade et sa femme.

- Oui vous avez raison, je suis là depuis ce matin, ça va me faire du bien de sortir un peu. Vous croyez qu'on peut faire un tour du jardin?

Je promets au malade de lui ramener sa femme rapidement, il bouge à nouveau légèrement la main et nous fait signe de sortir.

Côte-à-côte nous marchons dans le jardin; madame H. a besoin d'un peu de temps, de calmer cette agitation intérieure que je lis sur son visage et dans ses gestes. Ses pas sont sacadés, nerveux, elle a du mal à parler, alors nous prenons le temps. un tour du jardin, presque en silence, pour faire tomber la tension. Il fait presque nuit, froid, mais cette marche semble l'apaiser,

- Je crois que nous pouvons rentrer maintenant.

Je suis surprise par ce choix, madame H. semblait avoir envie de parler, et aucun mot n'a été posé. Je la suis dans les escaliers, et arrivée devant la chambre de son mari, elle me propose de nous assoir au coin famille.

-  Quand vous êtes entrée je venais de recevoir un coup de téléphone de ma fille. Je voudrais la rappeler mais je ne sais pas quoi faire. Elle a cinquante-cinq ans et est bi-polaire; je ne sais pas si vous connaissez cette maladie, c'est très compliqué pour les proches, et pour elle aussi bien sûr. Elle est tellement imprévisible, une fois totalement enthousiaste, pleine de projets, avec une énergie débordante et positive et le lendemain au fond du trou, incapable d'avancer ni de sortir de son lit. Je ne sais jamais comment je vais la trouver et je suis souvent tellement maladroite avec elle. Ma fille sait pour son père; mais elle vient de me dire qu'elle ne passerait pas ce soir. Et moi... je crois que son père ne passera pas la nuit. Elle va peut-être me reprocher toute sa vie de ne pas avoir pu lui dire au revoir. Qu'est ce que vous en pensez ?

Je lui demande de me parler de sa fille et de son mari, ce qu'elle sait de leur relation, des mots échangés.  Elle est touchante dans son application à me raconter leur histoire, leur complicité fille-père qui l'excluait parfois, mais si aidante pour sa fille. 
- Je pense qu'il la comprend mieux que moi, et c'est pour ça que je suis inquiète... Elle est passée hier pour le  voir  mais mon mari était beaucoup mieux qu'aujourd'hui. Il faut que je lui dise qu'il est vraiment beaucoup plus faible aujourd'hui, et qu'elle vienne, il faut un temps pour dire au revoir, sinon on le regrette toujours ...

Madame H. se tait un instant, et ajoute plus doucement

- Je ne suis pas sûre d'avoir le courage de vivre ça avec elle. Vous allez me trouver égoïste, mais.... il est tellement bien ici ! Si vous saviez ! toute la journée il me dit que c'est merveilleux, qu'il n'a plus mal et qu'il va mourir ici dans mes bras. Hier il m'a répété cent fois qu'il m'aimait. Ca peut paraitre difficile à croire, je ne pourrai peut être pas le dire dehors, mais c'est merveilleux ce que nous vivons ici. Nous avons presque cinquante ans de mariage et ces trois jours avec lui sont les plus doux de ma vie, ceux où il me dit les plus belles choses. Ce soir, il est tellement faible qu'il a du mal à parler, mais je veux rester avec lui et ne rien perdre de ces instants. Je crois que je ne veux pas le partager, et devoir me soucier de ma fille, de sa fragilité et de ses réations.

Cette épouse est touchante de sincérité; elle est à nouveau calme, comme si les mots qu'elle avait posé lui permettait de voir clair dans ce qu'elle veut vraiment. Elle se lève et m'emmène vers la chambre de son mari. Elle ouvre doucement la porte :

Quelle merveille d'etre ici, de le regarder, d'être seulement là pour lui, le toucher, l'embrasser.  Vous avez vu comme il a l'air bien ?

Je regarde Monsieur H. dont les bras sont posés à plat sur des draps lisses, un visage émacié mais détendu, et la sérénité de son épouse me gagne. Je les quitte en sachant que quelques heures restent à vivre et qu'ils sauront les savourer, aussi étrange que cela puisse paraitre en ces lieux.