Pendant la réunion de transmission, un malade en chaise roulante frappe doucement à notre porte. Il a besoin d'un masque pour sortir dans le jardin. Au regard que m'adresse un infirmier, je comprends qu'un accompagnant serait le bienvenu. Je quitte la réunion pour accompagner cet homme au jardin. Il fait un froid de glace mais qu'importe, la cigarette ne devrait pas être longue.

Installés dans le jardin nous faisons connaissance. Monsieur G. est un homme d'une quarantaine d'années, souriant et prêt à vivre chaque minute. Je le regarde sortir une cigarette roulée dont la forme conique éveille ma curiosité.

- C'est du cannabis ?

- non c'est du cannabidiol du CBD si vous préférez !

Tout en tirant sur cette "cigarette" monsieur G me raconte sa vie chaotique, ponctuée d'excès en tous genres.

- Le CBD a été ma bouée de sauvetage ; avant je fumais plus de deux paquets de cigarettes par jour. Depuis que j'ai découvert le CBD je ne fume plus de cigarette. Enfin un peu puisqu'il faut quand même mélanger le CBD avec du tabac, mais rien à voir avec la consommation que j'avais. Vous connaissez ? C'est en vente libre vous savez.

C'est ainsi que je prends un cours sur les différents composants du chanvre, les modes de récolte, les mélanges, l'extraction des substance psychotropes ou non.

- Avec un ami, nous avons ouvert un magasin de CBD il y a quelques mois, nous sommes pionniers à Paris sur ce marché !

Il évoque leurs sources d'approvisionnement, des différents modes de consommation...

- Moi je préfère le fumer, c'est le meilleur.

Sa cigarette se consume très lentement, s'éteint souvent. Il se détend, s’appuie sur le dossier de son fauteuil en fermant les yeux, il semble bien malgré le froid.

- J'ai beaucoup moins mal avec ça et il y a moins d'effet indésirables que la morphine. Si j'avais connu ce produit avant je ne serais surement pas là aujourd'hui. Mais c'est comme ça. Je ne sais pas très bien pour combien de temps je suis là…

Il se tait, souffle sur sa cigarette à nouveau éteinte sort son briquet et reprend.

- Mais je crois que je ne veux pas savoir ? j'ai tellement peur en réalité, que je joue à faire semblant ; c'est ce que nous faisons un peu tous vous ne croyez pas ?

- Faire semblant ?

- Oui, faire semblant de ne jamais mourir. Parce que sinon la vie serait… insoutenable. Que ce soit demain ou dans dix ans, nous allons tous y passer ; pourquoi ce serait plus angoissant pour moi que pour vous ? Moi au moins je sais à peu près quand ça va arriver. Pas précisément bien sûr mais j'ai une tendance qui se dessine... vous comprenez ce que je veux dire ?

- Je comprends parfaitement !

- En attendant j’évite d’y penser. Pour ne pas pleurer. Pour mes parents je sais que c'est difficile ; je les vois rarement. Ils auraient aimé que j'ai un enfant, pour faire perdurer le nom, c'est un nom à rallonge … et comme je suis fils unique il va s'éteindre avec moi. Maintenant je me dis que j'aurais dû mais je n'étais pas prêt, j'avais une vie complètement déstructurée. Heureusement un de mes amis est venu me chercher, m'a proposé un boulot, au bout de quelques années il m'a proposé de m'associer, et j'ai sorti la tête de l'eau. C'était trop tard pour ma santé, mais j'ai eu de belles années avec lui. L'excitation du lancement d'une entreprise, les premiers recrutements, l’effervescence dans le magasin, la crainte d’être en rupture de stock, le comptage de la caisse le soir. La joie de voir que ça marche ; on était fébriles ! bien sûr il y avait aussi les erreurs de recrutement, et les tensions de trésorerie quand il fallait aller acheter la matière première. On ne se fournissait qu'en France, en allant directement à la source. Je crois que c’était ce que je préférais, découvrir des petits producteurs, nous faisons de belles rencontres dans un tout autre univers que notre microcosme parisien, de grandes virées qui duraient quelques jours. C’était du travail et pourtant j'avais toujours une impression de vacances, d’évasion. Nous traversions des paysages magnifiques, et on rentrait le portefeuille vide et le coffre plein. C'était tellement excitant de participer à cette aventure ! Je n'ai jamais vraiment remercié mon ami de m'avoir offert cette chance ; il faudra que je le fasse tant que je le peux encore.

Une heure plus tard nous sommes toujours dans le jardin, sa cigarette est finie, mais il n'a pas envie de rentrer. A ses côtés, transie de froid, j’ai découvert un nouvel univers et lui ai permis de s’évader quelque temps de sa chambre…

Il évoque encore quelques clients, certains avechumour, je réalise la diversité des consommateurs…

- Bon, je pense qu’il est temps de rentrer si vous ne voulez pas quitter ce monde avant moi, vous avez l'air frigorifiée ! Merci de m’avoir accompagné !