Réunion de transmission. C’est une ambiance du vendredi. Les équipes sont fatiguées mais joyeuses. Bientôt le week-end ; la semaine a été longue et tout le monde a besoin de décompresser. Les échanges sont désordonnés, entrecoupés par la sonnette qui sollicite beaucoup.   Les soignants entent, sortent, le téléphone sonne, des familles frappent à la porte, questionnent,  les soignants tentent de garder le fil de leurs transmissions, et J’ai du mal à suivre et à savoir de quel malade ils parlent. Et puis je comprends. Un malade qu’ils vont descendre. C’est la limite de temps. Il faut prévenir la famille…. Je comprends que l’occupant de la chambre 1...  est décédé. Pourtant rien ne l’indiquait sur sa fiche.  Il faisait parti de ceux que j’avais prévu de rencontrer.  J’ai un petit serrement au cœur.  Je lui devais un au revoir. Les dernières rencontres avaient été interrompues par des visites, de médecins, ou d’amis. Et à chaque fois notre rencontre s’était écourtée sans que je puisse le remercier pour son accueil, sa chaleur, ses mots. Je me retrouve avec son visage en tête, son nom sur ma liste, le nom d’un homme déjà loin. Je sors de la réunion déstabilisée.  Tout le monde quitte peu à peu le poste de soin. Dans le couloir l’agent funéraire est déjà là avec son lit et se dirige vers la chambre 1... Derrière lui trois soignants viennent l’aider. L’une d’elle, me voyant près de la porte me fait signe.

- Tu le connaissais bien,  tu viens dire au revoir à notre chouchou ?
Une courte phrase qui m’offre la possibilité de dire cet au revoir qui me manque tant. Bien sûr je ne croiserai pas son regard, je ne verrai pas son sourire, je ne recevrai pas cette leçon d’humilité et de sagesse qu’il me donnait à chaque rencontre. Mais je vais rencontrer son visage. A la fois le même et déjà un peu autre.

Devant la chambre, des sacs à dos de ses amis qui sont restés dormir avec lui. Dans la chambre, seulement lui. Nous entrons doucement. Nous sommes quatre. Deux soignants, l’agent funéraire et moi. Ils sont tous là pour le préparer au départ. Mais ils prennent un petit temps pour rester sans rien faire. Peut être pour lui ; peut être un peu pour moi. Je le regarde, dans un au revoir silencieux.  Il est beau, le visage apaisé, lisse; plus d’oedème, plus de trace de souffrance. Face à moi, une infirmière le regarde avec tendresse; un adieu pour elle aussi.

Je les laisse préparer cet homme pour un nouveau départ. Je sors de la chambre assez émue, tant par cet au revoir que je ne pensais pas faire si vite, que par la délicatesse de l’infirmière qui ma permis de partager avec eux ce moment, qui m’a offert ce temps de l’adieu. A peine hors de la chambre, une femme s’approche de moi et me questionne sur les services, m’emmène dans les étages, me parle d’elle et de son mari. Je tente d’être le plus disponible possible, mais je manque d’un petit temps de solitude. Les rencontres se suivent, la journée s’accélère, de visites en diners. Je n’aurai pas l’occasion de remercier l’infirmière pour ce cadeau. Il faudra que j’y pense la semaine prochaine.