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30 octobre 2019

Atterrissage

 Il est arrivé hier des Etats-Unis. Il a la démarche dégingandée de l'adolescent trop grand avec des bras dont il ne sait que faire. Lentement, il entre d'un pas chaloupé dans la chambre de sa mère, un sac en plastique avec son pique-nique dans une main, ses écouteurs dans l'autre. Un visage souriant, un catogan, des yeux clairs, il semble venu d'ailleurs.

Je suis auprès de sa mère en présence silencieuse depuis déjà quelque temps. Les soignants m'ont prévenu de l'arrivée de son fils et souhaitaient que quelqu'un soit là à son arrivée. Madame N. a une respiration faible mais calme, les yeux clos, et je ne perçois aucun changement à l'arrivée de son fils. 

Je me lève pour accueillir son fils et lui propose de s'assoir près de sa mère, mais il décline sans la regarder et commence une conversation qui me destabilise. Il veut tout savoir des bénévoles, pourquoi nous faisons ça, combien nous sommes, si j'ai vu des gens mourir, comment ça se passe. Une foule de questions auxquelles je tente de répondre brievement tant j'ai envie qu'il parle à sa mère. Je la sais en état précaire, mais j’ignore ce qu’elle entend ou ressent. J'attends le moment où son fils va enfin lui dire bonjour, et la regarder. Mais rien ne vient.

- Vous pensez que je dois lui parler de la mort ? Vous en parlez avec eux ? vous devez savoir depuis le temps, vous avez l'habitude. Moi ça va je n’ai pas de problème avec ça mais elle, je ne sais pas si elle veut en parler. Je ne sais même pas si elle sait que je suis là. 

Je suis mal à l'aise de cet échange qui ne tient pas compte de la malade. J'aimerais le recentrer sur sa mère ; je tente de le sensibiliser à l'existence du lien qui demeure. De l'importance de parler, de dire. De rester dans la relation telle qu'elle a toujours été, d'être en vérité.

Debout au pied du lit, il n'a toujours pas regardé sa mère. Je comprends qu'il ne peut pas, qu'il n'y arrive pas. Il continue sur le registre de l'expérimentation

- Vous croyez qu'on peut la mettre dans une piscine ?

Je regarde sa mère, si faible, si proche de la mort, et suis désarmée par sa question. Le jeune doit le lire sur mon visage. 

- J'ai vu de émissions là-dessus. On les met dans un hamac et on les plonge dans une piscine ; ils disent que ça leur fait du bien.

Il enchaine - je vais voir les infirmières - et me laisse au chevet de sa mère. A sa sortie, je me recentre sur sa mère et lui parle doucement :

- Votre fils vient d'arriver ; il a apporté son diner pour rester près de vous.


Madame N. ouvre très lentement les yeux et regarde autour d'elle. Je souffre à l'idée qu'elle a pu entendre cet échange que j'ai eu avec son fils ; ce temps passé pendant lequel il n'a pas fait un geste vers elle, ne lui a pas parlé. Je lui précise qu'il est allé parler aux soignants et qu'il va revenir.
Madame N. ferme les yeux.
Dehors, je vois son fils parler avec une infirmière. Je n'entends pas ce qui se dit mais le temps me semble beaucoup trop long. J'ai peur que madame N. parte maintenant sans avoir son fils à ses côtés. Elle ouvre à nouveau les yeux et tourne la tête vers la porte. J'ai besoin de la rassurer :

- Il va arriver ;

Après quelques minutes qui me paraissent interminables, il rentre à nouveau dans la chambre, accepte la chaise que je lui propose à côté de sa mère, et pose enfin son regard sur elle. Il lui sourit - je suis là -

Il avait besoin de ce temps d'atterrissage, d'ajustement, pour trouver sa place. Je regarde son corps se détendre, il est là, pleinement là, le regard fixé sur le visage de sa mère, prêt à l'accompagner. Elle a les yeux fermés, et respire doucement.
Je peux les laisser tous les deux pour vivre ces derniers moments. Je sais que dehors, les soignants veilleront sur eux et auront à cœur de l’entourer lui aussi.

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28 septembre 2019

Lassitude

Appuyé contre le mur, à coté de la porte de la chambre de sa femme, il a une boite de gateaux déchirée à la main.

- Je m'étais apporté ça mais je ne l'ai pas mangé ;

Je prends le temps de me présenter mais il me coupe la parole en m'appelant par mon prénom :

- Je sais qui vous êtes.

Il garde ma main dans la sienne et me dévisage de la tête aux pieds. S'en suivent une série de compliments trop appuyés auxquels je ne réponds pas. Face à mon silence, monsieur O. choisit un autre sujet :

- Je ne sais plus où j'en suis. je suis perdu. Je n'arrive pas à me projeter. J'ai envie de me sentir vivant. me sentir vivant vous comprenez ?


Son regard évolue un peu et me met mal à l'aise. Je ne suis pas sure d'avoir envie de comprendre.


- Je ne sais pas si nous nous reverrons. ça dépend d'elle et de vous.

Elle étant sa femme qui est dans un état précaire derrière la porte. Je choisis de comprendre le vous comme l'ensemble de l'hôpital et des personnes y travaillant, mais il me corrige immédiatement :

- Non je parle de vous. Si vous voulez, on se revoit.

Il a le mérite d'être direct.
Je prends le temps de lui préciser le cadre de ce bénévolat, dans l'instant, une journée après l'autre, sans projet ni projection. Il me regarde et dit :

- Je suis completement perdu.


Je respire, je vais pouvoir revenir à un accompagnement plus normal et lui demande si il a envie de quelque chose, un café, un thé, s'assoir...
il s'en saisit immédiatement;


- Un thé ou un café non, mais autre chose, quand vous voulez et où vous voulez...

J'ai l'impression d'être en face d'un ado de seize ans... et peu envie de jouer.

Je reste muette. il finit par quitter ce registre et me propose de nous assoir sur un banc. Ainsi installés, il a besoin de me raconter le parcours de santé de sa femme, et la façon dont il s'est occupé d'elle, une présence permanente, qui a occupé ses premiers mois de retraite, comment ils ont conservé une "vraie vie" en allant au restaurant, au cinéma, en prenant des places d'opéra... Comment il la portait et lui préparait ses repas, la lavait et l'habillait. Jusqu'à ce qu'il n'arrive plus à la porter.

- Elle n'avait plus aucun appui, elle devenait trop lourde pour moi. Alors on est allé à l'hopital, puis arrivés ici . J'ai su faire... Mais pour "l'être". Je ne sais pas si j'ai su être. Vous savez ce que m'a dit ma femme au début de sa maladie ? Lorsque je lui ai dit qu'on allait se battre, qu'on allait tout faire pour que la vie se déroule le plus normalement et le mieux possible... Elle m'a dit que j'allais tout faire bien mais que ce ne serait pas pour elle que je le ferai, mais pour moi. Et elle avait raison. J'ai tout fait pour elle parce que ça me donnait bonne conscience. 

Il se déplace sur le banc et prend ma main.

- Vous savez, je suis quelqu'un de normalement évolué, j'ai fait des études, j'ai mené une vie professionnelle réussie, je sais que l'homme est mortel, mais je suis tellement incapable d'affronter cette mort. Je me retrouve comme un crétin. Je n'y ai jamais pensé. ni à ma mort, ni à celle de ma femme. Quand j'ai perdu ma mère ça ne m'a pas bousculé plus que ça. Elle avait l'âge. mais ça ne m'a pas pour autant amené à réfléchir sur la mort. Et maintenant, je suis là, auprès de ma femme avec tout le temps pour y penser mais incapable de le supporter.
Chez nous c'est elle qui avait les amis. La vérité c'est que je suis seul. Moi j'étais l'organisateur, l'esthète. Elle c'était le social, la fantaisie. Quand elle ne sera pas là, je serai seul. Je ne sais pas ce que je vais faire de ma vie après.
J'essaye de lui proposer de s'occuper de sa vie maintenant.

- Maintenant, j'ai envie de me sentir vivant, de me rappeler que j'ai un corps. Vous faites quoi pour sentir la vie en vous ?

Cette question me prend de court. Beaucoup d'images me viennent à l'esprit, je choisis la plus sage.


- Je m'installe à la terrasse d'un café et je regarde les gens vivre.


- A la terrasse des cafés, il n'y a que des femmes de vingt ans !

- Peut-être ne voyez-vous que celles de vingt ans mais il y en a surement de plus agées. 

- C'est pour ça que je vous regarde. Vous ne voulez pas venir avec moi à la terrasse d'un café ?

Je me sens prise d'une certaine lassitude...

- je vais vous laisser.

Il se lève, reprend sa boite à gâteaux, et me serre la main.

- Moi aussi je vais y aller; quand je vous ai croisée, j'allais partir.

Il fait quelques pas vers l'ascenseur, et se retourne :

- Mais si vous voulez, on se retrouve quelque part !

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03 septembre 2019

Se donnent t'ils la main ?

Dans les chambres deux et trois il y a deux familles au chevet de leur malade. Ils ont été prévenus que le temps du départ était proche et souhaitent être présents. Dans l'une des chambres, une femme d'une cinquantaine d'années ; à sa droite une femme qui se présente comme une amie d'enfance. De l'autre côté, adossé au mur, à distance, un homme. Son mari ? celui de l'amie ? un ami ? je ne sais.

Je viens à leur rencontre, pour leur proposer un café, leur offrir la possibilité à l'un ou à l'autre de quitter la chambre quelques minutes s’il le souhaitent. L'amie d'enfance m'accueille chaleureusement :

- Vous faites partie des bénévoles n'est-ce-pas ? c'est bien ce que vous faites pour les personnes qui sont seules et isolées. Vous n'avez pas du beaucoup voir madame S.

Il est vrai que je n'ai rencontré cette femme qu'à l'occasion de quelques lettres à apporter. Elle me recevait toujours avec une certaine retenue, me remerciait pour la lettre et me disait au revoir. Il n'était pas question d'échanger ou de prendre un peu de temps ensemble.

- Vous savez, elle était très entourée et avait surtout besoin de ses amis. Dans ces moments-là on a besoin d'être avec des gens qu'on connait très bien.

Elle caresse la main de son amie, inconsciente. Je comprends que par cette phrase, son amie me parle aussi de maintenant. Que ces « moments-là » englobent aussi celui qu'elle vit aujourd'hui. Que si cette malade n'avait pas souhaité ma présence pendant ses longues semaines passées ici, il est plus respectueux de ne pas y être non plus maintenant où les heures qui viennent sont celles de la séparation. Je dis un dernier au revoir à la malade, et quitte la chambre.

L'homme est toujours adossé contre le mur, il me sert la main et je comprends dans son regard que mon interprétation était juste. Ils voulaient être seuls.

Dans la chambre d'à-côté une femme en âge d'être arrière-grand-mère mais que la vie n'a rendue ni mère ni épouse est étendue sans mouvement. A ses cotés une jeune grand-mère lui tient la main.

- Le lien familial est assez lointain, mais vous savez, quand il n'y a pas de famille proche ... Elle a toujours vécu seule, tous ses frères et soeurs sont déjà morts, et les neveux sont loin. Alors nous sommes venus mon mari et moi. Mais mon mari, vous savez ce que c 'est ! comme tous les hommes il n'aime pas les hôpitaux. Du coup il est sorti prendre un café dehors et je vois qu'il ne reveint pas. Mais merci de venir parce que c'est un peu long...

Cette femme a besoin d'une présence auprès d'elle. Pour l'aider à tenir la main de sa parente un peu trop éloignée, pour l'aider à vivre ce temps qui s'écoule si lentement, rythmé par la respiration inégale et bruyante de la malade.

- J'ai l'impression qu'elle respire mal. Elle est un peu encombrée non ?

Je lui propose d'en parler aux soignants, mais elle rajoute :

- Remarquez c'est normal de mal respirer quand on va bientôt s'arrêter de le faire.

Je prends une chaise et veille avec elle cette vieille dame à la respiration sifflante. Les mots se posent tranquillement, j'apprends à connaitre cette malade qui s'éloigne, sa nièce par alliance me parle de sa famille, de leurs lieux de vie, de leurs liens depuis toutes ces années.

- Je suis contente de pouvoir être là pour elle, même si c'est difficile ; mais maintenant que vous êtes là c'est déjà mieux.

Dans la chambre, l'obscurité commence à s'installer, et nos voix se font instinctivement plus feutrées. Nous ressemblons à ces femmes d'antan, qui chez elles attendaient patiemment que la mort de l'ancien advienne...

Lorsque je quitte cette chambre, la malade respire toujours, et sa nièce lui tient encore la main.

Dix minutes plus tard, la nièce est devant la porte, les yeux rougis. Je comprends que c'est la fin de l'histoire. Elle me serre dans ses bras.

Dans la chambre d'à-côté, il n'y a plus personne. La malade vient elle aussi de mourir.

Face à la porte ses amis pleurent dans les bras l’un de l’autre.

Lorsque c'est le moment de partir, les malades se donnent-t-ils la main pour se sentir moins seuls ?

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05 août 2019

Visite

Une famille demande à visiter l'unité de soins palliatifs. C'est la première fois qu'ils viennent ici - nous avons été très chanceux jusqu'à maintenant, nous ne savons rien de ces lieux -

Leur mère est en fin de traitement de chimiothérapie, épuisée,  très maigre, elle a du mal à récupérer des forces en vue du prochain traitement. Ils savent que les soins palliatifs offrent la possibilité de faire des séjours de répit pendant quelques semaines, le temps de prendre en charge la douleur, et traiter l'ensemble des symptomes liès aux traitements et à la maladie. Ils le savent .. mais l'association soins palliatifs / mort se fait immédiatement dans leur esprit.

- Vous comprenez, notre mère n'est pas en fin de vie. elle doit reprendre la chimiothérapie, mais pour cela il faut qu'elle se requinque.

Nous nous asseyons , je prends le temps découter leurs peurs et leurs doutes. Les questions d'ordre médical fusent, qui décide de la reprise du traitement ?  Comment vont-ils suivre l'évolution de sa maladie? Qui sera en lien avec l'hopital ? Est-ce-qu'on ne va pas la laisser sans s'occuper d'elle...


C'est la seule question à laquelle je peux répondre; pour le reste, les médecins seront là.

- Vous comprenez, on pensait qu'on aurait du temps pour la préparer à venir ici, et puis on a eu une place tout de suite. Elle arrive demain ... mais elle va avoir un choc en sachant où elle est.

Nous nous promenons dans le jardin, il fait beau, des fleurs commencent à sortir, qulques personnes sont assises sur des bancs.

- C'est tellement apaisant ce cadre ! elle pourra se promener ? Mais... elle croisera qui dans le jardin ? des mourants ? ça va être dur pour son moral non?

Je leur fais visiter un service, une chambre, nous croisons des familles, des soignants. L'unité est en mouvement, deux infirmières leur sourient, de jeunes se retrouvent autour d'un café...

- C'est calme ici. Et c'est plus gai que ce que j'imaginais. C'est joli ce bois clair que vous mettez sur les murs. On peut y afficher des photos? On a le droit d'apporter des fleurs  ?  Elle va être bien tu ne crois pas?

La plus jeune fille s'adresse à son frère. Elle a besoin qu'il acquiesse , qu'il la réconforte. Mais il reste silencieux, il a besoin de tout connaitre ; les horaires, les visites, les repas, les équipes médicales... Je tente de répondre à chacune des questions , peux les assurer de la présence et la disponibilité des équipes soignantes, de l'attention des médecins à la demande de chaque malade, leur propose de prendre rendez-vous avec un médecin... Ils écoutent, un peu instables. 

Devant un café, je les écoute échanger sur leurs impressions. ils ont peur que cet endroit soit le dernier pour leur mère, qu'elle ne ressorte plus; Ils veulent être surs qu'elle ne sera pas oubliée . La plus jeune soeur s'inquiète :

- Tu crois qu'elle voudra ?


Le frère répond doucement.

- Je pense qu'elle sera bien ici. Je crois qu'elle sera en confiance. Et toi?

- Moi je ne sais pas. je ne sais plus rien, mais c'est calme ici.

Nous repartons, un dernier regard à la chambre, quelques pas dans le jardin et nous nous quittons. Ils me semblent un peu rassurés.

Leur mère arrivera le lendemain en ambulance. Ils seront là pour l'accompagner. Nous serons là pour les écouter.

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06 juillet 2019

Maltraitance partagée

Réunion de transmission.

L'ambiance est lourde. Une malade arrivée ce matin vient de mourir. Une petite dame venant de l'hopital, arrivée sur un brancard, inconsciente et dont le visage déja figé a inquiété le médecin lors de sa visite d'accueil. Elle a été transférée en ambulance, portée de son lit d'hopital à un brancard, poussée jusqu'à l'ambulance, puis descendue, secouée dans l'ascenseur, transférée du brancard à un nouveau lit, dans une chambre et un lieu qui lui étaient étrangers. A aucun moment elle n'a paru avoir un peu de conscience malgré les parole apaisantes et les gestes des soignants à son arrivée. Le médecin regarde le dossier recu de l'hopital et le présente à l'équipe. Ils sont désemparés devant le décalage entre son contenu et ce que le médecin a constaté.

- Comment cette malade est-elle arivée ici dans un tel état? Pourquoi ne l'ont-il pas gardée et accompagnée quelques heures de plus pour lui éviter tout ces changements. Si elle venait du domicile j'aurais pu comprendre, mais là...venant d'un hôpital, ça n'a aucun sens !

L'équipe se concerte pour savoir qui fera la toilette mortuaire de cette nouvelle arrivée. Et j'entends leur difficulté à prendre soin d'un corps qu'ils n'ont jamais approché auparavant. Avec lequel ils n'ont pas établi de relation, meme minime.

Une infirmière à mes côtés profite d'un coup de fil du médecin qui interrompt la réunion pour me partager son désarroi.


- Tu sais pour nous une toilette mortuaire c'est important. Je sais que ça peut paraitre curieux, mais en principe on aime bien la faire, c'est notre façon de dire au revoir aux malades, de terminer l'histoire avec eux. De les faire beaux une derniere fois, avec ce qu'on sait d'eux, de leur vie, de ce qu'ils aiment, tout ce qu'ils nous ont raconté pendant le temps qu'ils ont passé ici ; quelquefois ce n'est pas grand chose, mais quand on a pris soin de quelqu'un, qu'on a pu appaiser ses souffrances ou ses angoisses notre place est claire, posée. Parfois on a pu préparer la famille, leur demander si ils ont choisi des vêtements qu'ils aimeraient voir porter. Certains malades eux-même nous en parlent. C'est une manière de cheminer ensemble, en douceur. Mais là, avec une personne que je n'ai jamais rencontrée, dont je ne connais ni la voix ni même le corps, c'est vraiment difficile ; et puis la pauvre, je me dis que ses dernières heures se sont passées dans une ambulance, secouée par le trajet,  agressée par le bruit avec des ambulanciers qui lui étaient inconnus. Son époux a du vivre ça aussi, il est âgé, fatigué, complétement désemparé, ne comprend pas ce qu'il s'est passé. Il se retrouve tout seul et nous n'avons pas les mots pour l'accompagner ; nous non plus nous ne comprenons pas. Quel sens cela avait de la transférer chez nous?
Le médecin est revenu. la réunion se termine. En sortant j'accompagne les deux soignants vers la chambre et les laisse, aussi déstabilisée qu'eux.

Dans ce lieu où la question du sens est perpétuellement au coeur des engagements de chacun, cette violence faite à la malade maintenant décédée, à sa famille et aux soignants reste posée.

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17 juin 2019

A la chasse !

Assis dans son fauteuil roulant cet homme a envie de changer de cadre. Mais il fait froid dehors et il n'est pas couvert.

-  Et si vous me faisiez visiter la maison ?

Nous voilà partis ; devant chaque espace il me demande des explications ; de temps en temps il jette un œil vers les chambres dont les portes sont ouvertes, un rapide regard, sans un mot. Certaines personnes sont fragiles, agitées ou précaires, il ne veut pas en parler. En revanche, le bureau des médecins, les salles de préparation, la cuisine... tous ces espaces qu'il ne connait pas le rendent bavard. Il veut tout savoir de l’organisation et cherche à deviner ce qui se cache derrière certaines portes – une baignoire ? vraiment ?

- Et si nous prenions un petit jus d'orange.

Le coin famille est libre ; j'installe son fauteuil devant une des tables et pars chercher son goûter.  Jus d’orange et petit sablé, la vie est belle. Assis face à face, le ton de la discussion évolue. Il n'est plus malade, il est un ancien chasseur qui me raconte ses chasses aux sangliers. Je découvre les différents types d'armes, la vitesse de course du marcassin, la dangerosité de la laie. Un vrai cours d'histoire naturelle - de SVT- corrige-t-il !

Tenant son verre, attablé face à moi, il redevient le passionné qu'il devait être avant sa maladie. Il mime les gestes du chasseur, boit lentement, puis se fatigue. Il me tend son verre vide :

- Je crois que je reviendrais bien dans ma chambre maintenant.

Nous rentrons tranquilement, il garde les yeux fermés, il a déja tout vu. Face à son lit, il essaye de se lever, oublie sa sonde, s’étonne d’être retenu, semble ne pas comprendre. Je lui propose de rester dans son fauteuil en attendant les soignants, et pour lui éviter de se lever je me place face à lui.

 -  Prenez donc mon lit, vous verrez il est très confortable...

A l'arrivée des soignants je le laisse.

En fin de journée, une femme qui se présente comme sa compagne vient vers moi :

- je cherche une bénévole brune qui a offert un verre de jus d'orange à mon ami.

Visiblement c'est moi qu'elle cherche ;

- Ha comme c'est gentil - et elle m'embrasse sur les deux joues- venez, mon ami voudrait vous proposer une coupe de champagne. Des amis nous ont offert trois petites bouteilles et il voudrait les partager avec vous ;

Dans la chambre, il y a deux verres, et une petite bouteille de champagne qu'il ouvre avec application. Il retient délicatement le bouchon pour ne laisser qu'un souffle s'échapper.

- quel son merveilleux !

Sa compagne nous laisse - j’ai des courses à faire, mais tu gardes une bouteille pour nous !- Et nous trinquons... " à la chasse"  me dit mon hôte, "A la chasse et à ses trophées ! "

Après cette longue après-midi, cette gorgée de champagne frais c'est le petit Jésus en culotte de velours !

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13 mai 2019

Parlons, voulez-vous?

- Madame F va nous quitter.

La réunion de transmission commence par cette phrase.

Je ne connais pas cette malade mais je me note d'être attentive à ne pas la laisser seule.

Plusieurs passages dans le couloir me permettent d'apercevoir son fils à son chevet. Il est seul dans la chambre, depuis le début de l'après-midi, à l'exception d'un échange avec le médecin pendant les soins.

En fin d'après-midi, je frappe doucement à la porte de la chambre. Je sais que les journées, seul à côté d'une personne qui ne communique plus peuvent être longues. C’est pour moi l’occasion de lui offrir la possibilité de prendre un peu l’air pendant que je le remplace quelques minutes auprès de sa mère, ou de lui proposer un café.

Monsieur F sursaute à mon arrivée. Tout attentif à sa mère, il ne m'a pas entendue entrer ni même me présenter. Son visage présente un masque de peur, je m'excuse, il s'excuse

- Ce n’est pas vous qui m’effrayez…

J'essaye de savoir si quelque chose lui ferait du bien.

- Une présence me répond-il simplement

Et il se lève pour avancer une chaise de l'autre côté du lit.

Je salue sa mère, adorable femme qui semble percevoir ma présence, et m'assois en face du fils.

- Parlons ! vous voulez bien ?

Il parle. Sans cesse. Se raconte ; sa vie, son métier, ses réflexions, ses changements d’orientation. De sa main gauche il caresse la main de sa mère, de la droite il enlève et remet constamment ses lunettes. C'est un intellectuel, un passionné ; politique, économie, éducation, chaque sujet est l'objet de mots choisis, d'une pensée organisée et claire qui attend une contradiction. De temps en temps, je regarde sa mère, et la prends à partie à propos d’une parole ; j'ai besoin de la rejoindre elle aussi, de l’inclure dans notre rencontre. Son fils ne s'en étonne pas ; il ne me fait pas remarquer qu'elle n'est pas consciente.

- Elle a toujours aimé discuter avec moi ;

Il lui caresse la main et lui sourit. Il lui propose de l'eau, relève délicatement sa tête, la fait boire avec une pipette, se rassoit et reprend la discussion. Sa mère est parmi nous. Ses yeux entre-ouverts laissent par moment percer une lueur de présence. Puis elle semble s'endormir, et sa respiration devient saccadée, ou très faible. Une ou deux fois j’ai l’impression qu'on la perd, mais sa respiration reprend.  C'est un moment étrange, un peu hors du temps. Je propose à monsieur F de le laisser seul avec sa mère - peut-être a t’il besoin de ce temps de solitude - mais il semble effrayé à cette idée.

Je devine qu’il a peur de rester seul, peur que je reparte, peur que sa mère meure, alors il parle très vite, comme s’il craignait mon au-revoir. Mais je n'ai pas envie de le quitter. Après un moment instable - je ne m'attendais pas à avoir un échange sérieux et intello-politique à ce moment de la vie - je le suis et l'accompagne. C'est de cet échange qu'il a besoin pour pouvoir rester aux cotés de sa mère qui va le quitter. Il dévoile par moment quelques histoires plus intimes, ses relations avec ses parents, les conflits, les échanges, son regret de ne pas avoir d'enfant, me parle de sa femme. Dans le couloir des bruits de cuisine me font réaliser que je suis dans cette chambre depuis plus d'une heure. Monsieur F se lève pour allumer la lumière

- Il fait trop sombre maintenant.

Je me lève avec lui.

- Je vais vous laisser...

- Moi aussi je vais y aller ; Je suis là depuis quatorze heures, je crois qu'il faut que je rentre, qu'en pensez-vous ?

Comment lui dire que je pense qu'il devrait rester avec sa mère qui va nous quitter ? je ne suis pas lui, je ne suis pas elle. Peut-être préfère-t-elle rester seule pour pouvoir partir discrètement. Peut-être a-t-elle prévu d'attendre demain avant de le quitter. Peut-être cet homme n'en peut plus d'être là, ne peut pas rester seul. La suite de l'histoire leur appartient. Je le remercie pour cet échange. Il garde ma main un long moment, et je quitte la chambre. Au fond de moi j'espère qu'il va rester, mais deux minutes après j'entends la porte s'ouvrir ; monsieur F rentre chez lui.

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01 avril 2019

Il faut que je te raconte !

Madame F. est chez nous depuis trois semaines. Son état s'est nettement amélioré, elle a retrouvé l'appétit, et l'assistante sociale cherche pour elle un lieu mieux adapté à sa situation. Madame F. appréhende un peu ce départ, mais comprend que c'est pour son bien.


- Ici, c’est vrai que je ne peux pas être mieux mais c’est un peu limité comme activité. En attendant, j'ai décidé de profiter de tout ! ce matin j'étais au jardin, hier art thérapie...c'est le club Med ici !

Elle étale sur sa table ses dernières création.

- je peux vous raconter comment j'ai fait ?

Je m’assois auprès d’elle et l’écoute;

Chaque feuille et couleur m'est expliquée, et à travers elle, madame F. évoque des lieux, des moments de joie en famille ; elle me parle de son travail.

- Pas passionnant mais de mon temps on était content d'en avoir un et de le garder. Le chômage c'était la honte.

Elle raconte aussi sa maladie et sa peur de la mort. Ses yeux restent fixés sur ses peintures pour une parole plus libre, puis elle me fixe avec un sourire lumineux :

- Mais la mort s'est éloignée pour quelque temps, alors je n'ai plus peur. On verra plus tard. Si vous saviez comme ça me fait du bien de vous montrer tout ça et de parler un peu avant que mon mari arrive ! Parce que lorsqu'il arrive je ne peux pas placer un mot ! il a trop de choses à raconter ; c’est simple, il fait défiler toute sa journée ! il n'oublie pas un détail ! C’est comme s’il avait peur de m'entendre raconter la mienne. Vous savez comment sont les hommes, ils ont peur des hôpitaux, de la maladie, et des larmes. Je crois qu'il pense que je ne fais rien de mes journées et que je vais me plaindre ou pire, que je vais pleurer. Alors je l'écoute. Mais parfois je me dis que mes journées sont bien plus intéressantes que les siennes ! Et puis j’aimerais bien parfois pouvoir parler avec lui de la maladie, de notre vie… Dès que j'essaie il me coupe la parole.

La porte s'ouvre et entre un homme pressé.


- Justement le voilà !

Quelques présentations rapides et l'homme jette coup un œil vers la table :

- Qu'est-ce que c'est ?

- Mes occupations ... regarde…

- Attend, je pose mes affaires... et il faut que je te raconte ! tu ne devineras jamais ce que j'ai fait aujourd'hui !

Alors que je les quitte, madame F. me fait un clin d'œil et murmure en souriant :

- Qu’est-ce que je vous disais....

 

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11 mars 2019

Les copains d'abord

Le service est animé par une joyeuse et bruyante bande d'amis. Une moyenne d'âge de vingt cinq ans, des visages colorés et variés, baskets et capuche de rigueur en signe de reconnaissance. Assis sur des bancs, ils attendent que les soins en cours se terminent.

Dans la chambre, une mère de famille dont l'état se dégrade rapidement. Parmi eux un fils qui sait que le temps est compté et qui a besoin de soutien. Je les observe de loin, je les sens soudés, ils sont bien ensemble. Les discussions fusent, ponctuées de blagues, pour passer le temps. Puis la porte s'ouvre, et le niveau sonore baisse d'un coup. Le jeune homme entre dans la chambre pour un temps de présence. Il est fils unique, jeune marié. Sa femme le laisse seul et vient me rejoindre. Elle est inquiete pour lui, consciente du lien qui le lie à sa mère.

- Elle est tout ce qu'il a. Depuis que je le connais, il n'écoute qu'elle et a besoin d'elle pour tout ce qu'il fait dans sa vie. C'est son socle.
- Avec vous maintenant.
Nous n'avons pas le temps de parler longtemps, son jeune mari sort déja de la chambre. Il n'est pas facile de se tenir face à l'inconnu, au silence, à la fin. Il installe sur son visage un sourire un peu forcé, comme s'il souhaitait rassurer sa femme, retrouver sa place de jeune un peu inconscient auprès de ses amis.

- Je pars vite, j'ai un match de basket ... on se retrouve à cinq heures?

Sa femme acquiesse et le regarde partir.

A peine quelques minutes plus tard, il revient en courant. Un appel du médecin vient de lui apprendre la mort de sa mère. Le jeune homme à la démarche chaloupée et à la vitalité contagieuse entre dans la chambre de sa mère, et de là s'échappe un hurlement, venu du fond des temps, le cri d'un animal blessé, abandonné, une expression archaïque de sa souffrance ;  il hurle à la mort et ce cri nous saisi tous aux entrailles.

Sa femme m'entraine avec elle :

- Il faut y aller !

Le fils est debout face au lit de sa mère .

- Qu'est ce que je vais faire sans elle ! comment je vais faire ! je pensais qu'elle m'attendrait. C'est ma mère, c'est ma mère, c'est ma mère !

Il répète cette phrase comme si elle surgissait telle une évidence face à cette absence à venir. Sa femme arrive et le prend dans ses bras .

- Je suis là ! je suis là, je suis là. Elle répète ces mots comme un écho à sa plainte - c'est ma mère - je suis là -

Ils ne font plus qu'un, lovés dans les bras l'un de l'autre. La jeune épouse semble d'un coup plus agée que lui ; comme une place de mère qu'elle viendrait prendre l'espace d'un instant. Ils sortent de la chambre, et immédiatement se forme autour d'eux une grappe d'amis. Ils ont besoin de se serrer les uns contre les autres. Front contre front, épaule contre épaule, bras et mains enlacées. ils sont ensemble, dans les larmes maintenant comme dans les rires il y a seulement quelques minutes. Je les regarde s'éloigner vers le jardin.

- On a besoin de sortir, on va fumer une cigarette.

Deux soignantes viennent me rejoindre; nous sommes tous ébranlés par cette expression brute et violente de la douleur. Son cri résonne encore en nous.

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18 février 2019

C'est bien d'avoir un projet !

Madame J. est arrivée la semaine dernière en urgence.  Aux transmissions, les soignants sont en questionnement. Ils parlent d’une aggravation soudaine de son état sans que rien ne permette de comprendre vraiment. Il y a quelques jours encore elle était à son bureau, battante, debout. Aujourd’hui, elle est épuisée, sans famille autour d’elle.
- elle a besoin d’une lessive, tu peux t’en charger ?

Je commence donc mon bénévolat en allant à la rencontre d’une femme qui me paraît bien jeune. Elle tourne la tête vers moi et esquisse un sourire. Ses yeux sont chargés de tristesse et de lassitude. Je m'apporche de son lit et lui tends la main. 

- Bonjour.  C'est vous qui venez pour la lessive ? c’est gentil. Tout est dans le placard.

Elle garde ma main dans la sienne.

- J'ai envie de dormir. On m'a changé de traitement parce que je suis allergique. C’était insupportable, tout tournait autour de moi. Mais avec le nouveau, j'ai tellement sommeil. Je n'ai pas la force de parler. 

Je lui précise que je ne la dérangerai pas, que je viens seulement récupérer ses affaires.
- Ha oui, merci. J'ai un fis qui habite à l'étranger ; je suis arrivée ici en urgence. Je n'avais pas prévu, je suis partie sans rien alors j’ai besoin d’un peu d’aide. Une amie m'apporte des affaires la semaine prochaine, mais là je suis en panne. Dites-moi il y a la possibilité de faire des machines ici ou vous êtes obligée d’aller à la laverie dehors ?

Je la rassure, nous avons ce qu’il faut.

- Tant mieux, c’est mieux pour vous. Et je voulais savoir, c'est vrai qu'il y a des livres ici ? j'ai envie de trouver quelque chose sur Dali. Vous croyez qu’il y en a un ? j'ai un projet. Depuis très longtemps, je voudrais monter un projet autour de ses œuvres.

- Je peux chercher, on ne sait jamais!

- J'ai fait une école d'art mais je travaille dans les sites internet. Je ne code pas mais je sais comment ça  marche;  c'est important pour parler avec des codeurs. Ca me donne de la crédibilité face à eux, ils ne peuvent pas me dire n’importe quoi ! Mais maintenant, j’ai peur que ce ne soit plus le sujet. Alors pourquoi pas Dali… ce surréalisme, cette modernité, c'est tellement imaginaire, un peu de folie. Il faut un peu de folie dans la vie, vous ne croyez pas ?

J’acquiesce. Madame J. semble reprendre un peu de vie. Son regard s’anime et me fait du bien.

- Et il faut aussi des projets. C'est bien d'avoir un projet, c'est important pour avancer… même si…

Elle s’arrete de parler ;

Les larmes coulent.  Le silence s'installe.

- Je suis désolée excusez-moi

- Ne vous en faites pas. Nous avons le temps.

Le silence encore.

- Prenez votre temps, je vais prendre une chaise.

- Non ce n'est pas la peine ça va aller. Il y a des choses que l'on sait, que l’on sait profondément, et dont on ne veut pas parler. C'est comme ça. Je vous remercie d'être venue.

Elle serre ma main, puis la lâche et referme les yeux.
Je me dirige vers le placard, prends son sac de linge et la quitte, un peu désarmée. Je ne suis pas certaine que ma présence l’ait aidée.

 

Posté par Veronique_CSM à 19:09 - Commentaires [4] - Permalien [#]