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14 avril 2021

Quelle merveille d'être ici !

Nous sommes en fin de journée, un après-midi d'hiver. La chambre dans laquelle j'entre est plongée dans l'obscurité. Seule une petite lumière éclaire le profil de la femme assise sur un fauteuil, un journal à la main. Alongé dans son lit, un homme lui fait face, les yeux fermés, le visage serein. Si les soignants ne m'avaient pas demandé une attention particulière à cette famille, je n'aurais peut-être pas osé rompre cette atmosphère paisible. 

A mon entrée , la femme - qui se présente comme l'épouse - se lève précipitamment, replie son journal et me somme de m'assoir à sa place. Son visage exprime toute l'angoisse et la tension que je ne lis pas sur le visage de son mari. Lui me sourit, accueillant, soulève très légèrement la main et referme les yeux. Il est déja un peu ailleurs. 

- justement vous tombez bien ,j'ai beaucoup de questions.

Ne sachant pas vraiment la teneur de ses questions, je propose à cette épouse de partager une tasse de thé au coin famille, histoire de ne pas me trouver en porte-à-faux entre le malade et sa femme.

- Oui vous avez raison, je suis là depuis ce matin, ça va me faire du bien de sortir un peu. Vous croyez qu'on peut faire un tour du jardin?

Je promets au malade de lui ramener sa femme rapidement, il bouge à nouveau légèrement la main et nous fait signe de sortir.

Côte-à-côte nous marchons dans le jardin; madame H. a besoin d'un peu de temps, de calmer cette agitation intérieure que je lis sur son visage et dans ses gestes. Ses pas sont sacadés, nerveux, elle a du mal à parler, alors nous prenons le temps. un tour du jardin, presque en silence, pour faire tomber la tension. Il fait presque nuit, froid, mais cette marche semble l'apaiser,

- Je crois que nous pouvons rentrer maintenant.

Je suis surprise par ce choix, madame H. semblait avoir envie de parler, et aucun mot n'a été posé. Je la suis dans les escaliers, et arrivée devant la chambre de son mari, elle me propose de nous assoir au coin famille.

-  Quand vous êtes entrée je venais de recevoir un coup de téléphone de ma fille. Je voudrais la rappeler mais je ne sais pas quoi faire. Elle a cinquante-cinq ans et est bi-polaire; je ne sais pas si vous connaissez cette maladie, c'est très compliqué pour les proches, et pour elle aussi bien sûr. Elle est tellement imprévisible, une fois totalement enthousiaste, pleine de projets, avec une énergie débordante et positive et le lendemain au fond du trou, incapable d'avancer ni de sortir de son lit. Je ne sais jamais comment je vais la trouver et je suis souvent tellement maladroite avec elle. Ma fille sait pour son père; mais elle vient de me dire qu'elle ne passerait pas ce soir. Et moi... je crois que son père ne passera pas la nuit. Elle va peut-être me reprocher toute sa vie de ne pas avoir pu lui dire au revoir. Qu'est ce que vous en pensez ?

Je lui demande de me parler de sa fille et de son mari, ce qu'elle sait de leur relation, des mots échangés.  Elle est touchante dans son application à me raconter leur histoire, leur complicité fille-père qui l'excluait parfois, mais si aidante pour sa fille. 
- Je pense qu'il la comprend mieux que moi, et c'est pour ça que je suis inquiète... Elle est passée hier pour le  voir  mais mon mari était beaucoup mieux qu'aujourd'hui. Il faut que je lui dise qu'il est vraiment beaucoup plus faible aujourd'hui, et qu'elle vienne, il faut un temps pour dire au revoir, sinon on le regrette toujours ...

Madame H. se tait un instant, et ajoute plus doucement

- Je ne suis pas sûre d'avoir le courage de vivre ça avec elle. Vous allez me trouver égoïste, mais.... il est tellement bien ici ! Si vous saviez ! toute la journée il me dit que c'est merveilleux, qu'il n'a plus mal et qu'il va mourir ici dans mes bras. Hier il m'a répété cent fois qu'il m'aimait. Ca peut paraitre difficile à croire, je ne pourrai peut être pas le dire dehors, mais c'est merveilleux ce que nous vivons ici. Nous avons presque cinquante ans de mariage et ces trois jours avec lui sont les plus doux de ma vie, ceux où il me dit les plus belles choses. Ce soir, il est tellement faible qu'il a du mal à parler, mais je veux rester avec lui et ne rien perdre de ces instants. Je crois que je ne veux pas le partager, et devoir me soucier de ma fille, de sa fragilité et de ses réations.

Cette épouse est touchante de sincérité; elle est à nouveau calme, comme si les mots qu'elle avait posé lui permettait de voir clair dans ce qu'elle veut vraiment. Elle se lève et m'emmène vers la chambre de son mari. Elle ouvre doucement la porte :

Quelle merveille d'etre ici, de la regarder, d'être seulement là pour lui, le toucher, l'embrasser.  Vous avez vu comme il a l'air bien ?

Je regarde Monsieur H. dont les bras sont posés à plat sur des draps lisses, un visage émacié mais détendu, et la sérénité de son épouse me gagne. Je les quitte en sachant que quelques heures restent à vivre et qu'ils sauront les savourer, aussi étrange que cela puisse paraitre en ces lieux. 

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08 mars 2021

La vie est une chance

C’est un petit homme au visage tout rond auquel je n'ai jamais su donner d'âge. Toujours chaleureux et accueillant il m’appelle par mon prénom, comme une vieille connaissance que je finis par être avec les années, et nous discutons un peu. Lorsque je lui demande depuis combien de temps il est aide-soignant il me sourit :

- depuis tellement de temps que je ne compte pas.

Et puis curieusement il s’assoit et me laisse une place ; Le service est calme, les soins sont faits, il a un peu de temps, envie de parler, c'est un bavard. 

- Je viens d’un pays en guerre ; on est parti il y a bien longtemps et quand je suis arrivé en France, j’ai dû chercher du travail, alors je me suis inscrit dans une agence d’intérim pour être aide-soignant ;

Il sourit, lisse son pantalon pour en effacer les plis et reprend :

- Ici, vous ne connaissez pas le coût de la vie. Dans mon pays, personne ne demanderait l’euthanasie. L’euthanasie c’est pour les gens qui sont gâtés par la vie. Je vais peut-être te choquer mais je le pense. Chez moi on lutte de toutes ses forces pour vivre. La guerre, les conditions de vie, la malnutrition, le système de santé… il faut se battre chaque jour, et on sait que la vie est une chance.  Ici, vous l’avez oublié. Dans mon pays, les gens veulent vivre, vivre à tout prix. Même très malades. L’ancien, c’est quelqu’un qui a la sagesse et que tout le monde respecte, même quand il a perdu la tête et la santé.  Et ça ne vient à l’idée de personne de penser qu’il vit trop longtemps ou que ce serait mieux s’il était mort. Ce n’est jamais mieux.

Heureusement qu'il existe des lieux comme ici où on sait prendre le temps. Avant j’ai fait beaucoup d’établissements, et j’ai appris ce qu’était la maltraitance ; je ne parle pas de personnes attachées, ou à qui on parle mal. Ca, peut être que ça existe mais je ne l’ai jamais vu. Pour moi la maltraitance, c’est quand on a vingt minutes pour faire trois toilettes. J’ai connu ça au début, quand j’étais envoyé dans des EHPAD. A peine on était entré que déjà il fallait que la personne soit nue, le gant n’était pas toujours chaud, on faisait vite, toujours vite, pas le temps de parler, de prendre des nouvelles de la nuit, et déjà c’était fini. On boutonnait à peine la chemise, un coup sur les draps et on était parti. On passait au suivant ; Et c'était comme ça toute la matinée.  La vraie maltraitance elle est là. Pour le résident, et pour le soignant. Et puis un jour je suis arrivé ici ; et c’était là que je voulais être. Dans un lieu où on prend le temps de faire du bien à une personne qui est mal.

Et cet homme prend son temps. Le temps d'entrer, de dire bonjour avec sa tête toute ronde et ses yeux toujours rieurs, de demander des nouvelles de la nuit, d’ouvrir les rideaux en commentant la météo, de présenter le contenu du plateau repas avec un air gourmand. Je le vois parfois, assis au chevet d’une personne précaire. Il a les mains croisées sur un ventre rebondi, la tête un peu en arrière, parfois même je crois qu’il dort un peu, tranquillement à côté du malade qu'il veille.

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08 février 2021

Respecter sa volonté

La semaine dernière nous avons passé un merveilleux moment au jardin.
Ils étaient heureux d'être là, j'avais poussé le fauteuil de monsieur au soleil dans le jardin, apporté une chaise à sa femme et discuté un peu avec les deux. Tout était merveilleux ici les soignants, l'accueil, le lieu. Il me disait « je suis tellement heureux ici ». Elle souriait, espérait le moment où il allait pouvoir sortir. La vie était légère.


Aujourd'hui, il est roulé en boule au fond de son lit, ne parvient pas à relever la tête. Pourtant, à l’annonce de mon nom il me reconnait :
- Ho non pas de jardin aujourd'hui. Ils m'ont assommé.
Sa femme est assise à ses côtés, lui propose de l'eau, lui suggère de relever le dossier du lit. Rien n'y fait. Monsieur D. a eu un médicament contre l'anxiété et n’en supporte pas les effets.
- je ne comprends pas pourquoi ils m’ont donné ça ! Je ne suis pas anxieux. Je ne sais même pas ce que ça veut dire. C'est eux qui savent pour les médicaments ; je leur ai dit que je n'en voulais pas ; mais le médecin m’a dit que je serai mieux après, alors je lui ai fait confiance. Que faire d'autre ? je suis leur prisonnier, voilà ce que je suis. Regardez dans quel état je suis ! c'est terrible, terrible !
Monsieur D referme les yeux ; il se rendort.
Sa femme me regarde, angoissée.
- Je ne l'ai jamais vu comme ça. Il faut que je parle au médecin, et qu'il arrête ce traitement. Il va le tuer.

Quelques heures plus tard, je retrouve les soignants en réunion.
Le médecin a entendu le malade. Il prévient les équipes.
- Nous allons arrêter ce traitement. Il le souhaite. Mais nous allons devoir accepter que cet homme soit extrêmement angoissé. C'est son choix.
Je regarde les soignants que cette décision semble questionner.
- Mais pour nous c'est difficile ; il est hyper tendu quand on fait les soins, crispé, ne sourit pas... Il a l’air tellement angoissé que j’ai l’impression de lui faire du mal.
- Je sais. C'est pour ça que je vous préviens ; cet homme a l'impression qu'on le retient prisonnier et qu'on fait les choses dans son dos et contre sa volonté. Il est tout à fait clair, et le traitement que nous lui avons proposé ne lui va pas. Il a toute sa tête et a besoin d’être dans la maitrise ; c’est probablement comme ça qu’il a vécu. On ne peut pas lui enlever ça. Nous allons supprimer l'anxiolytique et accepter de voir son angoisse sans pouvoir l'aider autrement que par des mots.
Les soignants notent. Je les regarde. Une petite jeune ajoute :
- je ne suis pas sûre d’avoir assez de mots…
- il faut seulement trouver les bons. A nous tous, on va trouver. Et on s'ajustera. 

S'ajuster, chaque jour, et à chacun pour que la parole du malade soit entendue et respectée jusqu'au bout.  

 

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06 janvier 2021

C'est Nöel

Dans les services, les sapins de noël rivalisent de créativité. Ici des boules de Noël à l’effigie des soignants, là une multitude de guirlandes scintillantes, les vitres des salles de transmission sont taguées en doré et argent, des chapeaux de père Noël sont posés ici et là, des dessins d’enfants dans les couloirs et même quelques crèches au pieds des sapins osent se dévoiler. L’ambiance est légère, joyeuse chez les soignants et cette légèreté est contagieuse ; Je suis heureuse d’être là, de gouter quelques chocolats offerts par des familles, les personnes que je rencontre semblent être aussi gagnés par ce temps de joie.

En entrant de la chambre de madame K je me réjouis d’avance de la retrouver. Nous avons eu de nombreux échanges toujours très riches, c’est une femme accueillante, philosophe, qui prend de la vie ce qu’elle lui offre aujourd’hui, sans amertume ni regret apparent. De sa maladie je ne sais rien, elle ne m’en a jamais parlé ; Nous échangeons plutôt sur ce qui fait sa joie, sa famille, ses visites, les cartes postales de ses amis fidèles, et ses souvenirs de vacances qu’elle convoque souvent avec des yeux pétillants. Absente pendant deux semaines, je me dirige vers sa chambre, lieu dans lequel je me sais accueillie ; je me ménage un peu à chaque reprise.

Madame K a un visage creusé et garde les yeux fermés à mon arrivée. Je comprends que la maladie a évolué et son état s’est beaucoup dégradé. A ses cotés sa fille lui parle doucement en lui caressant la main. Elle la fait boire, lui dit qu'elle l'aime ; sa voix est douce. Elle me présente à sa mère - tu sais c'est Véronique, tu te souviens, on l'a vu plusieurs fois- La mère fait oui de la tête, tellement lentement, signifiant à la fois sa présence et son extrême fatigue. Sa fille me propose une chaise et commence à parler. Tout en caressant sa mère et en la couvrant du regard, elle me raconte leur Noël, où elle a organisé le retour de sa mère pour l'occasion. Une sortie d'une journée pour vivre ce temps en famille, comme une parenthèse à savourer. Ils en ont profité pour fêter des anniversaires en retard, une grande et belle journée, enfin tous réunis, loin de l’hôpital et de la maladie. Un beau cadeau pour chacun !

Elle me montre une vidéo prise sur son téléphone et je me trouve plongée dans l’intimité de cette famille. Une grande table décorée, des assiettes presque vides et des verres pleins, beaucoup de jeunes riant aux éclats, des parents dont je ne connais pas le visage, un joyeux mélange de génération. Des ballons, des guirlandes, trois petits enfants en tenue de fête qui courent après un ballon qui s’envole ; la caméra fait le tour de la table et chaque visage fait un sourire, gai, heureux, puis elle tourne encore et plus loin, bien installée dans un fauteuil, il y a madame K. Bien coiffée, maquillée, un chemisier fleuri et une longue jupe autrichienne, elle trône telle une reine. Un peu à l’écart à cause de la fatigue elle n'a pas voulu se mettre à table. Mais elle regarde, profite de ce temps et sourit. Son visage est rayonnant.

- C'était il y a quinze jours, vous vous rendez compte ?

Et la fille de Madame K qui jusqu'a présent gardait le sourire, laisse monter son émotion. Elle ne veut pas que sa mère l'entende. Elle baisse la voix et me raconte la maladie.

- Je suis infirmière, alors la maladie, je connais. Ma mère n'a jamais été malade. Elle avait une énergie et une santé de fer, toujours là pour nous, pour mes frères, mon fils. Un jour elle a eu des œdèmes aux jambes ; on est allé consulter, les médecins l'ont gardée pour faire quelques examens complémentaires. Et tout était fini. Deux jours après ils nous ont annoncé qu'elle avait un cancer en phase terminale. On ne saura jamais d'où il est parti. Du jour au lendemain tout a basculé.

Elle reprend son souffle, je regarde son visage qui exprime incompréhension et tristesse.  

- Je voulais la garder à la maison, la soigner, m’occuper d’elle mais c'était trop compliqué. Finalement je ne regrette pas. Même si je suis infirmière je n’aurais pas pu faire tout ce qu’ils offrent ici. La sécurité, l’énergie, les sourires, vos présences… je n’y serais pas arrivée, et j’avoue que moi aussi j’ai besoin de tout cela pour mieux être avec elle.

 Elle ne cesse de caresser la main de sa mère tout en me parlant. Elle lui donne de l'eau à l’aide d ‘un petit bâtonnet, retrouvant un instant des gestes soignants.

- C'est d'une violence extrême ce que nous vivons. Ma mère n'a que 78 ans même si elle fait beaucoup plus maintenant. Mais elle est trop jeune pour nous laisser.

Je regarde ces visages, mère et fille, si ressemblants, je me souviens de la chambre d’en face, où un père de trente ans vient de mourir. Peut-être sommes-nous toujours trop jeunes lorsque quelqu'un nous aime.

 

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23 novembre 2020

Derrière le masque

je relis ces derniers billets; dans chacun il est question de regards, de paroles, de mains qui se tendent, de regards qui se croisent, de rires et de sourires qui succèdent aux larmes. il est question de relations humaines d'un visage face à un autre. Depuis quelques temps mon visage est amputé de sa partie basse, caché par un masque bleu ciel qui sent le papier buvard. Je me sens bâillonée.
La première visite donnera le "la".: « vous pouvez enlever votre masque que je voie votre visage? »  
A la fois contente et presque coupable, je soulève quelques secondes mon masque … et le remets immédiatement. Nous avons à nouveau le droit de faire de l’accompagnement il ne faudrait pas que cette autorisation cesse pour non respect des règles.
C’est le début de mes accompagnements masqués. 
 
Devant cette femme qui n'entend plus et a pris l'habitude de  lire sur les lèvres comment entretenir une conversation ? je hausse le ton, détache les syllabes et ma voix me revient , trop forte, trop sourde, étrangement intrusive, bousculant l’harmonie de la chambre. L’échange est laborieux, et les silences inconfortables, dans lesquels rien ne semble vouloir se poser. Comme s’ils étaient contraints. 
Comment réduire la distance  dans la chambre de cette jeune femme si angoissée dont je voudrais  prendre la main, mais de laquelle je me tiens à plus d'un mètre, sans jamais la toucher. Son corps appelle ma main, son regard me cherche, je m’excuse, explique, mais je sens que ma seule présence est insuffisante à calmer son angoisse. 
 
Dans le couloir un homme marche. il attend de pouvoir retrouver sa femme. Nous sommes tous les deux masqués, tous les deux à distance. derrière son masque il y a des larmes retenues ; je voudrais pouvoir lui serre la main, être plus proche de lui, prendre un peu de sa peine. Mais nous sommes loin l’un de l’autre. les mains ne se tendent plus pour se serrer. Deux corps à distance qui peinent à couvrir l’espace. 
 
Face à cet homme dont je suis la respiration chaotique depuis quelques minutes, je reste en présence silencieuse. Je n’ai pas posé ma main sur son épaule pour lui signifier ma présence. J’ai décalé ma chaise à un mètre de son lit pour respecter la distanciation, et je me surprends à espérer qu’a aucun moment cet homme n’aura conscience de ma présence ni n’ouvrira les yeux.  J'essaie d'imaginer quelle serait sa réaction si l'espace d'un instant il revenait à lui. Quelle humanité se présenterait à lui, avec quelle image partirait-t'il vers un ailleurs ?  celle d'une inconnue qui se protège derrière un masque, dans une approche aseptisée et hygiéniste  de la relation. Mon masque lui dit j'ai peur de toi, peur de moi. Entre nous il devrait y avoir cet imperceptible et essentiel lien d’humanité, « ce qui circule » entre les êtres, sans avoir besoin de mots. Au lieu de ça,  il y a le risque, le virus,  la contamination possible, la protection de chacun et des soignants. 
J'ai beau accepter les consignes, les respecter consciencieusement, je me sens comme amputée d’une partie de moi. Je réalise à quel point chacun de mes sens m’est nécessaire pour entrer en relation avec l’autre. Je pense à toutes ces personnes isolées, que les proches ne peuvent pas venir voir par peur de les contaminer, à la restriction dans les chambres - deux maximum-  aux limitations d’horaires - seulement l'après midi- …
je me souviens avec nostalgie de ce temps où l'on croisait les familles dès le matin, où les jeunes venaient voir leurs grands-parents après 20 h en sortant du bureau, je me rappelle les rires d’enfants qui courraient dans les couloirs; les groupes d’ados qui se retrouvaient au chevet d’une grand-mère, les familles des chambres voisines qui partageaient leur peine,  les animations musicales autour du piano, les apéritifs festifs organisés pour les malades, leurs familles et les soignants. Je revois les coins familles où les personnes se retrouvaient pour un café, déjeunaient ensemble autour d'une table, comme à la maison, ces fêtes d'anniversaire organisées dans la bibliothèque.
En passant dans les couloirs tristement vides, je me souviens d'un temps béni. Nous ne le savions pas. 

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26 octobre 2020

Ne pas vouloir pour l'autre..

Monsieur D. est assis en équerre dans son lit. Je regarde son visage, un visage de christ en croix. Les traits fins, les yeux clos, les mains accrochés aux barrières, le front plissé, concentré.  A mon entrée il esquisse un léger sourire mais se referme immédiatement, le corps tendu. J'essaye de savoir s’il a envie de présence, si je peux faire quelque chose pour lui mais n’obtiens pas de réponse.  Je remarque qu'il a l'air de souffrir et lui propose d'appeler les soignants.

- Surtout pas !

Cette réponse a fusé dans un souffle précipité.  Je me demande ce qu'il y a dans ce "surtout pas"… mais je n'insiste pas, il me semble que chaque mot demande à cet homme un effort douloureux.

- Souhaitez-vous que je reste un peu près de vous ?

Je reste avec cette question en suspens. Parfois une présence permet d'avoir moins mal ou au moins de calmer les angoisses. J’aimerais faire confiance à la présence, au-delà des mots, à ce qui peut circuler entre les êtres, et espère que ma présence calme à ses côtés pourra lui permettre de se détendre un peu. Sans réponse de sa part je n'ose pas m'asseoir ni répéter ma proposition. La chambre est vide, pas de photos, aucun papier, pas de téléphone portable ni de livre ; seul un petit bouquet de fleurs un peu défraichi m’indique le passage d’un bénévole à son arrivée, il y a déjà quelques jours. Je me recentre sur Monsieur D. Il a un visage tellement tendu, on dirait que toute sa concentration est orienté sur son corps souffrant. Il y a une distance entre nous que je ne peux franchir et un sentiment d’impuissance m’envahie brusquement. J’ai l’impression que le silence entre nous ne me permet pas de le rejoindre, ne lui fait pas de bien, et je suis mal à l’aise, je me sens en trop dans cette chambre.  A regret, je lui dis au revoir, un au revoir auquel il répond faiblement.

A ma sortie une infirmière me parle de lui :

- Ses filles sont passées le voir ce matin. Et c’est pareil pour elles. C'est très difficile de l’accompagner, il a toujours ce visage crispé, il semble muré dans une souffrance, mais lorsqu'on lui demande s’il a mal il répond invariablement non. Et pourtant quand on le regarde tout de lui nous parle de souffrance. On n'arrive pas à comprendre et notre prise en charge ne nous satisfait pas. C'est difficile pour nous de l'aider, difficile pour ses filles de rester auprès de lui… et visiblement difficile aussi pour les bénévoles. On a tout essayé depuis une semaine, en plus des antidouleurs on lui a proposé des anxiolytiques, de voir le psychologue, un accompagnement spirituel, des bénévoles… il dit non à tout. Parfois cela arrive, particulièrement avec des personnes qui ont toujours tout maitrisé dans leur vie, c'est comme ça il faut l'accepter. On peut seulement espérer qu’avec le temps il nous fera plus confiance et voudra bien nous parler. Mais c’est bien que tu sois passée, on ne sait jamais.


On ne sait jamais... Il faut laisser une chance à la relation, lorsqu’elle peut se vivre. Malgré ces explications de la soignante, je repars avec un sentiment d’échec. Je me souviens de certains fondamentaux de ma formation… Ne pas vouloir pour l’autre…  

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28 septembre 2020

Retraite à plein temps

Elle vient de prendre sa retraite. C'est une femme aux cheveux en pétard, jaune paille, jean slim et veste de cuir, tatouage coloré sur l’avant-bras. Elle a un look d'enfer, et parait bien trop jeune pour la retraite. Je la rencontre sur un banc, face à la chambre de son fils ; c’est le temps de l'orthophoniste pour une séance de rééducation, elle en profite pour faire une pause tranquillement. En quelques mots elle me parle de leur situation. Son fils est malade depuis quinze ans, et madame n. n'arrête pas une seconde.

- Avant, quand je travaillais, j’avais une organisation qui me permettait une prise en charge de mon fils ; mais depuis que je suis à la retraite, je suis au front H 24.

 Je vois qu'elle est épuisée ; Elle me parle de son quotidien, de l'association qui passe et lui envoie des aides-soignants pour s'occuper de son fis. En une semaine il y en a huit différents.

- Comment voulez-vous qu'ils s 'attachent à lui ? il n'y a pas d'affection, c'est sec comme relation et moi ça me fait de la peine de voir ça. Il ne peut plus parler, ses mouvements sont désordonnés, je ne peux me fier qu'a son clignement de l'œil… et encore ! C'est dur de conserver la relation. Alors s’ils ne prennent pas le temps d’apprendre à le connaître, ils ne peuvent pas comprendre ce qu’il veut leur dire. Je sais que ce n’est pas eux qui décident, mais quand même…

Cette femme est en grande souffrance et en épuisement total. Depuis que son fils est ici - mais pour combien de temps ? j'ai peur qu'ils me le rendent avant de me reposer vraiment -  elle essaie d'écluser le retard accumulé. Papiers, administratif, organisation... tout est en berne depuis des mois... il faut qu'elle arrive à tout finir avant qu'il ne revienne.

Un peu survoltée, elle ne cesse de parler. Derrière elle, la porte de la chambre de son fils s’est ouverte, laissant passer l’orthophoniste ; Il est maintenant seul. Sa mère le sait certainement, mais elle a besoin de parler. Elle n'a peut-être pas la force de retourner dans cette chambre. Je suis un peu mal à l'aise, j'ai envie d'écouter cette femme qui a tant besoin de parler, mais aussi d'aller rencontrer son fils que je n'ai fait que croiser et qui est seul.

Madame N. embraye sur la politique, les syndicats, les ouvriers... , elle entre dans une discussion du dehors, de celles qu'elle ne doit plus avoir le temps de commencer... Et elle se lance avec passion. J'essaye de m'ajuster à ce qu'elle souhaite. De la chambre de son fils s'échappent des sons, pas vraiment des cris, ce que j'imagine être son mode d'expression mais qui résonnent en moi comme un appel. J'ai envie de le rejoindre et de passer du temps avec lui ; rester avec madame N me demande une concentration certaine, mais l’énergie et l’enthousiasme qu’elle déploie m’obligent à une présence et une écoute active. Au bout d'une heure, elle est enfin prête à rentrer dans la chambre. Détendue. Elle enveloppe son fils de ses bras.

Je la regarde faire, elle a repris sa place de mère tout en douceur, si loin de la passionaria aux cheveux en pétard s’enflammant telle une syndicaliste !

 

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11 août 2020

Larme

La sœur de madame B. est dans sa chambre depuis le matin. Elle sait que les heures sont maintenant comptées.  

A la demande des soignants, je rentre pour l'accompagner un peu. Nous sommes toutes les deux côte-à-côte, madame B. regarde sa sœur et me parle en lui caressant la main. Beaucoup de mots et de larmes pour partager un temps de confidences face à l'agonie. Le téléphone sonne, la sœur reconnaît le numéro. 

- c'est une amie de ma sœur qui veut avoir des nouvelles ; je ne prendrai pas ! elle n'a rien fait pour elle qui a attendu son appel pendant des semaines !

Le téléphone insiste. Elle appelle, rappelle, la sonnerie fait effraction dans ce temps d'accompagnement qui se veut doux et murmuré. La sœur raccroche directement. A la quatrième fois, elle pousse un soupir énervé : 

- Je ne veux pas lui parler, je vais être désagréable ; elle sait très bien ce qu'il en est. 

- Vous voulez éteindre le téléphone ? 
- Non parce que je veux que d’autres puissent nous joindre. 

Un nouvel appel crée une tension dans la chambre. Je propose de décrocher pour faire enfin taire cette sonnerie, et me présente en tant que bénévole ; 

Une voix lointaine et cassée me répond :

- Je suis une amie de madame B. Je veux lui parler. Il faut que je lui parle. 

Je lui annonce doucement que l’état de son amie ne lui permet pas de répondre. La sœur de la malade me murmure qu'elle lui a déjà dit. Je suis entre les deux, touchée par la voix étranglée du téléphone, et ne sais pas quoi faire. Mon interlocutrice demande à parler à la sœur… qui me fait un signe négatif de la main. Je fais un mensonge pieux - elle n'est pas dans la chambre - la sœur sourit.

En raccrochant je dis à la malade que son amie a téléphoné. 

- Elle ne nous entend pas ! 

Je ne sais rien de son histoire ni de la place qu’occupait cette amie, mais je vois une larme couler sur le visage de la malade, que sa sœur ne semble pas remarquer, encombrée pas sa colère. Contre la meilleure amie de sa sœur, qui l’a laissée tomber au moment où c’était difficile, contre sa sœur qui a pris toute la place dans leur famille, auprès des parents, dans la vie d'adulte. Une colère qui parle aussi d’amour, d’une une vie difficile, chacune protégeant l'autre, peut-être étouffant l'autre ?

Elle me parle en caressant la main de sa sœur. Elle pleure, s'arrête de parler dès que sa sœur fait une pause respiratoire, puis reprend. Au bout de plusieurs longues minutes, la respiration de la malade s’arrête. Sa sœur se met à lui caresser la main de plus en plus vite et cesse de la regarder pour me parler. Je pense qu’elle sait que sa sœur vient de mourir mais il lui faut un temps pour l'accepter. Pour qu'une part de son cerveau le reconnaisse ; elle parle encore de leur vie à deux, puis séparément, et sans la regarder à nouveau me dit :

- Elle a cessé de respirer.

 Et s'effondre en sanglot. Je sonne discrètement. Un infirmier entre, comprend :

- je vais chercher le médecin. 


Le médecin entre, prend son stéthoscope. Ecoute. 

- Son cœur a arrêté de battre. 

La sœur me regarde, désarmée :

- Elle n'a même pas su que j'étais là. 


J’ai pourtant l’impression que la malade était plus présente qu’elle ne le paraissait, je revois cette larme à l’évocation de son amie, larme dont je ne parlerai pas. 

Je pourrai seulement lui dire que nous ne savons rien de ce temps du départ, du degré de présence du malade, et que ce qui circule entre les gens qui s’aiment n’a pas besoin de la conscience pour demeurer. Que sa présence attentive était précieuse et irremplaçable.

Et je la quitterai. Toujours éprouvée par un départ. 


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18 juillet 2020

Hommage

C'est une charmante vieille dame, allongée droite comme un I sur son lit, la tête posée sur une taie d'oreiller à fleur. Elle me tend une main bleutée aux veines saillantes, et nous commençons une conversation de salon, sur le lieu, le temps, les soignants... Elle est drole et vive, et dotée d'un esprit d'observation hors du commun. Notre échange ne lui sert pas à s'évader. Ni à confier des pans de sa vie, ni même à réfléchir sur la vie après ou l'approche de la mort. Cette femme n'en a pas besoin aujourd'hui. Elle vit ici et maintenant, forte de ses longues années de vie que j'ai tendance à imaginer douces tant cette dame est sereine, posée et sans amertume. Autour d'elle, toute sa chambre me parle ; l'odeur, un mélange de muguet et de poudre, la longue veste gris clair accrochée au porte manteau, la boite de chocolat, et les fruits frais sur sa table, le flacon de parfum à son chevet. Un cadre à photo avec l'image d'un homme debout, une femme assise devant, le regard tourné vers lui. Un cliché d'une autre époque. Une photo de ses parents ? d'elle et son mari ? je n'arrive pas à trouver de ressemblance mais la photo est belle.  Le cadre de vie qu'elle a reconstitué ici parle de douceur et d'attention, de délicatesse et d'amour. Face à elle, je l'écoute raconter son quotidien depuis son arrivée, et au delà de son quotidien, celui des personnes qui l'entourent. En quelques minutes, elle a su trouver un qualificatif pour chaque soignant, tellement juste que je sais précisemment de qui elle parle. Je reconnais le médecin, le kiné, les équipes soignantes. Elle me raconte qui ils sont - du moins ce qu'elle en perçoit - et comment ils sont avec elle. Tous ses mots ne sont que reconnaissance et humilité. Elle voit son corps comme une vieille machine fatiguée "qu'il ne doit pas être agréable de laver, ni même de panser". Elle m'avoue sa maladresse et les nombreuses tasses de thé renversées sur ses draps, et s'émerveille ne ne jamais avoir senti de lassitude chez ceux qui s'occupent d'elle.
- Je crois qu'on ne se rend pas compte de ce que ça demande comme patience et comme abnégation pour les soignants qui travaillent ici. J'aurais aimé être comme eux, avoir toujours le sourire en entrant, ne jamais montrer d'exaspération. C'est rare vous savez. On devrait chaque jour leur rendre hommage. 

Elle a raison, mais en la regardant, si douce si gentille, si fragile, je n'imagine pas qu'elle puisse exaspérer quelqu'un.
Une aide soignante entre et l'appelle par son prénom. Elle me précise :

- Je ne le fais jamais mais Bernadette ne voulait pas qu'on l'appelle madame.


- C'est vrai ! elles s'occupent de moi depuis plus de trois semaines et elle me connaissent mieux que beaucoup de mes proches ! Elles savent tout de moi, de mon état, elles font ma toilette, me massent, m'habille .... Alors m'appeler madame, c'est tellement étrange ! Je préfère mon prénom ! 
- Bernadette, je viens vous embrasser parce que c'est mon dernier jour ici ; je finis mon stage ce soir.


- Déja ? Quel dommage ! mais il a duré combien de temps votre stage? 

- Six semaines. C'est très court, et en même temps, ici j'ai tellement appris... et beaucoup grace à vous Bernadette ! 


Chacune profite de ma présence pour me dire tout le bien qu'il pense de l'autre. Elle est très douce - elle est tellement gentille - on aura bien ri ensemble - si vous saviez ce qu'elle est légère! même les soins les plus délicats étaient faciles avec elle.


Je les regarde se parler et se regarder. et ce qui circule entre cette toute jeune stagiaire et cette vieille dame me touche. C'est bien plus qu'une relation de soignant à malade ; à moins que ce ne soit précisemment cette relation qui soit au coeur du métier. Tendresse et professionnalisme, attention réciproque, une forme d'affection, sans attachement excessif. En écoutant cette stagiaire, je comprends que Bernadette lui aura fait découvrir la profondeur du mot soigner. 

 

Posté par Veronique_CSM à 09:09 - Commentaires [4] - Permalien [#]

09 juin 2020

Vous croyez que c'est trop tard ?

- Bonjour, il y a longtemps que vous faites ça ?


Un homme d’une quarantaine d’année me fait face et m’aborde avec cette question.

Il a besoin de parler de lui, et pour cela me fait parler de moi.

Ma réponse visiblement le surprend.

- tout ce temps ! tout ce temps à écouter les autres... ça doit être tellement long.

J'essaye de lui faire préciser ce qu’il trouve long. Les années d’accompagnement, le temps passé à écouter les autres, les journées au même endroit, le temps de l'attente …

- Trop long quoi. Tout.

A mon tour je lui demande depuis quand il accompagne.

- Cela fait seulement quatre jours que mon père est ici. Quatre jours, et c'est déjà tellement long ! J’ai l’impression d’être là depuis un mois.

Il me regarde avec un air de lassitude totale. C’est un homme long et maigre, un peu vouté, fragile. Je lui propose de nous asseoir. Parfois, certaines rencontres me rendent instable, et face à lui j’ai cette impression. Assise, je suis déjà plus assurée.

 

- Ce qui est long c'est le silence. Tout ce silence quand je suis là. Moi je parle, je raconte ma journée, j’essaye de le distraire, de le faire rire, je lui pose des questions sur ce qu’il vit ici. Mais rien.

- Votre père reste silencieux ?

- Mais non ! le pire c'est qu'il répond. J'ai eu une toilette, j'ai eu deux visites, j'ai déjeuné...

Mais ce n'est pas ça que je voudrais entendre.

Il se tait, semble rentrer en lui. Physiquement il se crispe et rapetisse. Je me dis que la discussion va s'arrêter là et qu'il va prolonger son silence.

Je n'ose pas le relancer, il a un regard intimidant et fragile, comme un équilibre intérieur instable. Le silence s'installe dans lequel je ne me sens pas à l'aise. Pourtant, le silence... c'est une part de moi et une part de mon accompagnement. Mais là, c'est comme s’il y avait des mots en suspens dans l'air que je n'arrive pas à entendre, que cet homme n'arrive pas à dire.

-   Vous espérez autre chose.

L’homme lève la tête, sourit tristement

-   C’est ça. Autre chose.  J’aimerais qu’il me parle de lui. J'aimerais qu'il me dise qu'il a été heureux, qu'il a aimé sa vie. Peut-être qu'il est fier de moi, ou de mes enfants ; je ne sais pas, quelque chose de vrai que je pourrais garder après. Ou seulement qu'il me raconte un peu certaines périodes de sa vie ; il a vécu beaucoup de choses, il a fait la guerre d'Algérie ; il n'en a jamais parlé et je n'ai jamais osé lui demander. Pourtant ça m’intéresse, c’est avec ça qu’il a vécu, avec ce traumatisme surement et peut-être des bons moments aussi. Chez nous il y a un album avec quelques photos, il est entouré d’autres hommes qui ont l’air d’être ses amis. Ils fument tous, assis en rond, je ne connais pas un seul nom ni un seul lieu. Je connais la version des livres, mais j’ai tellement besoin d’y raccrocher mon père, de pouvoir l’imaginer en soldat, moi qui l’ai toujours vu en civil ! C’est curieux, même maintenant je n'ose pas lui poser de question. J'ai peur de le blesser. Mon père est un homme sombre, avec des zones d’ombre que je ne comprends pas. Mais quand il sera mort ce sera trop tard, et tout sera perdu. Sa vie, c'est aussi un peu une partie de mon histoire. Et celle de mes enfants. Une richesse familiale qui se perd. Je croyais que lorsqu'il serait à la fin de sa vie il me parlerait, qu'on rattraperait le temps perdu. Chez moi on dit qu'on ne rattrape pas le temps perdu. Je réalise que c’est vrai.  On a laissé couler la vie sans y faire attention.  Vous croyez que c'est trop tard ?

- Je crois qu’il n’est jamais trop tard pour poser des questions et essayer d’avoir des réponses.

- Essayez … vous avez raison. Essayer. Cela ne veut pas dire que j’en aurai.
Vous savez ce que je me dis quand je rentre chez moi ? qu’il a peut-être laissé une lettre quelque part, ou un cahier, dans lequel il se raconte. Que je pourrai lire quand il sera mort. J’aimerais tellement ! C’est triste, il est encore là et j’ai déjà renoncé.

 

Que dire ? combien sommes-nous à renoncer, par pudeur, timidité ou discrétion ? A "laisser couler la vie sans y faire attention" sans prendre le temps ?

 

 

Posté par Veronique_CSM à 18:18 - Commentaires [4] - Permalien [#]