Accompagner écouter soulager… et vivre!

29 septembre 2018

So british...

Doit comme un I, Monsieur S sort de sa chambre appuyé sur une canne, en boitant légèrement. Je le vois de loin se diriger vers la sortie et détaille sa tenue pour le moins saugrenue. Un pantalon parfaitement repassé posé sur son bras replié devant lui, une grande chemise à carreaux qui descend jusqu'aux genoux et de longues chaussettes de laine blanche. Malgré ses cuisses à l’air, il est chicissime ! Dans un autre temps, un autre lieu, il aurait été un lord anglais se rendant à son club pour déguster un blend vingt ans d'âge, et deviser sur le sens de la vie ; entre hommes bien sûr. Ici, il est un peu dissonant. Son chic, son accent anglais, sa démarche et sa confusion en font un personnage atypique que je ne résiste pas à aller rencontrer.
Après une poignée de main délicate, je l’écoute exposer la situation.  
- Je vous quitte, je suis invité à diner chez de très chers amis » m’annonce-t-il avec calme dans un anglais pointu.
Monsieur S. a un humour décoiffant, à la hauteur de sa confusion.
Malgré mon étonnement et quelques tentatives pour lui proposer de diner dans sa chambre - proposition beaucoup moins séduisante - rien ne l'arrête, il doit aller diner chez ses amis puisqu'il est invité...
- Voyez-vous madame, je ne peux pas les laisser, ils m'attendent. Viendriez-vous avec moi ?

Voyant monsieur S déterminé, une des infirmières parfaitement bilingue , vient me rejoindre et ensemble nous tentons de le dissuader et de lui faire regagner sa chambre ; il est drôle, nous écoute, s'excuse grandement de ne pouvoir nous suivre. Après de longues minutes de négociation, il consent pourtant à me confier sa canne pour prendre mon bras, et son pantalon bien plié sur l'autre, il marche tel un prince anglais vers sa chambre. Devant la porte, il s'efface élégamment, récupérant sa canne pour me laisser passer. Il est merveilleux. 
Il s'installe devant sa table, et ensemble nous devisons de façon un peu décousue. Son projet de diner en ville est maintenant abandonné, et d'humeur joyeuse il veut plutôt aller au cinéma. Je cherche sans succès à connaître ses goûts mais il est déjà ailleurs. Un regard par la fenêtre, lui permet de conclure fort heureusement que c'est le meilleur cinéma qui existe. Il commente chaque passage; les femmes sont vieilles me confie t'il, l’oeil pétillant. Pourtant, dehors beaucoup me semblent bien plus jeunes que lui..Assis tous les deux face à la fenêtre nous commentons ensemble la vie qui passe comme deux vieux amis. Il regarde chaque tenue, chaque démarche, me les montre, s'exclame dès qu'il voit un enfant. Il y en a peu... alors quand une tête blonde passe... c'est la fête. Avec son humour et son anglais,  il me fait voyager pendant l’après-midi dans les films de Woody Allen.

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09 septembre 2018

Etre quelqu'un

Dès mon arrivée dans le service, un infirmier me conseille d’aller rencontrer madame D.

- Tu verras, cette patiente est parfois un peu confuse, mais surtout très angoissée depuis ce matin.

Je rentre dans une chambre ensoleillée et rencontre une femme qui tourne vers moi un visage tourmenté.

- Qui êtes-vous? Pourquoi venez-vous?

Ma réponse la rassure et avant que je n’aie pu m’asseoir,  elle me parle de son angoisse, de sa tristesse.

-  Je suis tellement perdue;

Elle se met à pleurer.

- Vous savez la solitude, c'est tellement dur !

Je lui demande l’autorisation de prendre une chaise, lui tends une main, et parcours du regard sa chambre. Un gros bouquet de fleurs fraiches, des photos de réunions de familles, des enfants entourant son fauteuil, des petits-enfants à l’air espiègle, une boite de chocolats à peine entamée ; sur sa table de nuit un dessin d’enfant à la signature maladroite, une longue liste de numéros de téléphone …Tout dans cette chambre me parle de présence, de famille, de visites. Mais aujourd’hui madame D est confuse et se sent terriblement seule.

- Dites moi où je suis ... et qui est à côté? une autre personne dans une autre chambre ? Parce qu'il y a d'autres chambres?

Cette idée semble l’effrayer.

- Eux aussi ils sont tous seuls dans leur chambre? mais c'est terrible.

Elle fixe le couloir avec inquiétude. Devant sa porte passe une jeune soignante, avec un chariot de soins.
- Mais qui est cette femme? Et où va t’elle ?
Je tente de la rassurer, lui donne le prénom de la soignante, lui rappelle qu’elle est aussi là pour elle, et devant sa peur lui propose de fermer la porte pour être plus tranquille.

- Hô non je vous en prie ! Ne fermez pas la porte. Je ne supporte pas les portes fermées. On ne sait jamais ce qu’il y a derrière.

Je laisse donc la porte ouverte, et nous écoutons sans parler les bruits du service. Des voix, des chariots, des familles, un mouvement qui semble peu à peu calmer les angoisses de madame D. Mais quelques minutes plus tard, tenant toujours ma main, elle se redresse sur son lit les yeux brillants :

- Quelle heure est-il ? Cinq heures? Il va bientôt faire nuit, c'est terrible! Il ne faut pas fermer les volets. Vous ne les fermerez pas n'est-ce-pas ?


Je ne les fermerai pas.

- Je suis tellement perdue ici !  C'est difficile ;  ce qui est difficile...  c'est d'être quelqu'un.

Cette phrase m’interpelle.

 - Etre quelqu'un ?

- Vous voyez bien, je ne suis plus personne.

Je regarde cette femme et une part de moi cherche à deviner ce qu'était sa vie d'avant, ce qui à ses yeux en faisait quelqu'un.

-  Vous êtes une femme qui a une nombreuse famille, dont tout le monde s'occupe ici, qui m’accueille et auprès de laquelle je passe un bon moment ; pour chacun de nous vous êtes quelqu'un.

 - C’est vrai ? Vous reviendrez? Tous les jours?

Je laisse passer un silence. Puis lui précise que je viens le vendredi, mais que chaque jour quelqu’un peut lui tenir compagnie.

- Mais comment je ferai quand je serai partie ?

Comme souvent, je reste en équilibre sur le verbe partir, qui revêt des significations si diverses. Je tente de la rassurer par un sourire. 

Madame D. me regarde fixement en agrippant  mes deux mains.

Une infirmière entre, nous regarde et rit :

- Madame D. , si Véronique avait une troisième main elle pourrait vous la donner aussi !

La malade regarde l’infirmière, puis moi, et sourit, pour la première fois:

- vous n’avez pas une autre main à me laisser ?

La journée se termine, je quitte la maison avec cet échange en tête. Au fond, qu'est ce qu'être quelqu'un?

 

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10 août 2018

Temps d'adaptation

Il est arrivé hier des Etats-Unis. Il a la démarche dégingandée de l'ado trop grand avec des bras dont il ne sait que faire. Lentement, il entre d'un pas chaloupé dans la chambre de sa mère, un sac en plastique avec son pique-nique dans une main, ses écouteurs dans l'autre. Un visage souriant, un catogan, des yeux clairs, il semble venu d'ailleurs.

Je suis auprès de sa mère en présence silencieuse depuis déjà quelque temps. Elle a une respiration calme, les yeux clos, et je ne perçois aucun changement à l'arrivée de son fils. 

Je me lève pour accueillir son fils et lui propose de s'assoir près de sa mère, mais il décline sans hésiter et commence une conversation qui me destabilise ; Il veut tout savoir des bénévoles, pourquoi nous faisons ça, combien nous sommes, si j'ai vu des gens mourir, comment ça se passe...

A côté de nous je sais sa mère dans un état très précaire, mais j’ignore ce qu’elle entend ou ressent.  J'attends le moment où son fils va enfin lui dire bonjour, et la regarder. Mais rien ne vient. 


- Vous pensez que je dois lui parler de la mort ? Vous en parlez avec eux ? vous devez savoir depuis le temps, vous avez l'habitude. Moi ça va je n’ai pas de problème avec ça mais elle, je ne sais pas si elle veut en parler. Ca fait longtemps qu'on n'a pas parlé tous les deux. 

Je suis mal à l'aise de cet échange qui ne tient pas compte de la malade. Je n'arrive pas à le recentrer sur sa mère ; je tente de le sensibiliser à l'existence du lien qui demeure. De l'importance de parler, de dire. De rester dans la relation telle qu'elle a toujours été, d'être en vérité.  

Debout au pied du lit il n'a toujours pas regardé sa mère. Je comprends qu'il ne peut pas, qu'il n'y arrive pas. Il continue sur le registre de l'expérimentation

- Vous croyez qu'on peut la mettre dans une piscine ?

Je regarde sa mère, si faible, si proche de la mort, et je suis désarmée par cette question. 


- j'ai vu de émissions là-dessus. On les met dans un hamac et on les plonge dans une piscine ; et ça leur fait du bien. 

Il enchaine - je vais voir les infirmières - et me laisse au chevet de sa mère. 


A sa sortie, je me recentre sur elle et lui parle doucement :

- Votre fils vient d'arriver ; il a apporté son diner pour rester près de vous.


Madame N. ouvre très lentement les yeux et regarde autour d'elle. Je souffre à l'idée qu'elle a pu entendre cet échange que j'ai eu avec son fils ; ce temps passé pendant lequel il n'a pas fait un geste vers elle, ne lui a pas parlé.

Je lui précise qu'il est allé parler aux soignants et qu'il va revenir. 

Madame N. ferme les yeux. 

Dehors le fils parle avec une infirmière. Je n'entends pas ce qui se dit mais le temps me semble beaucoup trop long. j'ai peur que madame N. parte maintenant, sans avoir son fils à ses côtés. Elle ouvre à nouveau les yeux et tourne la tête vers la porte. J'ai besoin de la rassurer :


- il va arriver ; 

Après quelques minutes qui me paraissent interminables, il rentre à nouveau dans la chambre, et accepte la chaise que je lui propose à côté de sa mère. Enfin il pose son regard sur elle. Un regard doux et chaleureux qui me fait du bien Il est prêt à l’accompagner. Il avait besoin de ce temps pour trouver sa place. Sa mère a les yeux fermés, elle respire doucement. 

Je peux les laisser tous les deux pour vivre ces derniers moments. Dehors, les soignants auront à cœur de l’entourer lui aussi. 

  

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04 juillet 2018

Des énergies nouvelles

« Madame S. aime bien avoir un peu de compagnie. SI tu peux passer la voir ça lui fera plaisir. »

Sur les conseils d’un soignant je pars à la rencontre de
madame S, tordante vieille dame à l'énergie contagieuse. Son lit est constellé de papiers en tous genres, tablette, livres et crayons… Le mur de sa chambre est recouvert de dessins, photos, qui exposent des visages jeunes et rieurs, dans différentes situations de vie, anniversaires, fêtes, diplômes. Toute la famille de madame S. la regarde en souriant. Elle est assise en tailleur dans son lit, et m'annonce avoir besoin de trier un peu le "bordel" qui l’entoure.

- Il faut que je range parce que je vais bientôt partir.

Je la laisse continuer, ce verbe "partir" revêt ici de nombreuses significations et je n'ai pas envie de me tromper.

- Ils me cherchent une place ailleurs; ils n'en peuvent plus de moi vous comprenez; ça fait trois mois que je suis là ! je les épuise ! il faut que vous sachiez que chez moi les soins palliatifs... ça me fait l'effet inverse. ça me ressuscite! C'est la troisième fois que je fais un séjour dans une unité de soins palliatifs, trois endroits différents, et à chaque fois je ressuscite ! On est trop bien traité ici que voulez vous ! Du coup, il ont trouver un autre endroit... et ça... je n'ai pas très envie. Je sais que je ne serai jamais aussi bien qu'ici. Il parait que je pars mercredi prochain; dans une maison de retraite. Je n'aurai pas la même vue, c'est sûr, ni le même traitement. Mais je ne peux pas continuer à profiter d'ici plus longtemps. ce ne serait pas honnête;

Elle déplace trois papiers pour rechercher une tablette cachée sous les draps :

- Vous vous y connaissez en informatique ? Regardez ce que m'a installé mon fils; d'une main vive et précise elle fait défiler toutes les icones, clique revient en arrière, va sur You tube, et me montre des vidéos, de sa famille, de ses amis, d'elle-même. Elle est comme une enfant enthousiaste montrant un nouveau jeu, s'émerveille de tout, de ces progrès de la science et de la technique, de la gentillesse de ses enfants qui prennent le temps de venir la voir et de lui trouver chaque fois de nouvelles occupations, des chocolats apportés par ses amis, de ma visite, de la tendresse des soignants, de la compétence des médecins. Cela fait une demi-heure que je suis dans cette chambre et la volubilité de cette dame m'a apporté la part d’énergie qui me manquait en cette fin de journée. je m'entends rire avec elle, détendue, et réalise qu'elle me fait un bien fou.

Le plateau repas arrive et je propose à madame S de la laisser tranquille pour le diner

- Vous avez raison, si vous rester je ne mangerai rien. Et ça a l'air fameux ce soir.

Elle pivote sur son lit pour s'asseoir au bord.

- Mais regardez moi ces jambes! on devrait me les couper tellement elles sont laides ! Ho je fais la coquette! à mon âge cela n'a pas de sens, il n'y a que moi qui les regarde… mais vous savez… j'ai eu de très belles jambes! Roo,  voila que je recommence ! Allez au revoir madame, merci pour votre visite, j'espère que je ne vous ai pas trop fatiguée.

Fatiguée? au contraire, je ressors de cette chambre avec une énergie nouvelle. En marchant dans le couloir, je cherche vers qui me diriger pour partager ce surplus de vie.

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30 mai 2018

Conte de famille

Une grande femme toute habillée de vert est assise sur un banc, des papiers en désordre posés devant elle, un stylo à la main. A mon approche elle lève les yeux et me sourit:

- J'écris un discours. Demain, c'est l'anniversaire de ma deuxieme soeur, et nous avons décidé de le fêter ici . Alors mon frère m'a demandé le discours. Vous savez c'est toujours moi qui parle dans la famille, j'ai l'habitude. Mais excusez-moi, je ne me suis pas présentée, je suis la soeur de madame J. Mais ce n'est pas son anniversaire à elle, non c'est celui de notre autre soeur.


Tout en me parlant, elle corrige, rature, re-écrit sur son papier. ses gestes sont rapides, presque fébriles . Alors que je m'éloigne pour lui laisser la possibilité d'écrire tranquile, elle me rattrappe:

- Vous voulez que je vous le lise?


Je reviens vers elle et m'installe en face. Elle se lève et telle une comédienne, commence à me lire son texte. La chambre des parents qui s'est barricadée, les ainées qui n'avaient rien remarqué, puis la cigogne qui dépose cette petite soeur, tellement belle. Elle me commente chaque phrase

- Vous savez à l'époque nous n'étions pas très savants des choses de la vie... nous n'avions meme pas remarqué que notre mère avait grossi...

Elle reprend sa lecture :

- Lumière après les ténêbres... Elle s'arrête et m'explique : nous avions perdu un frère un an avant sa naissance, et depuis nous étions tellement tristes, elle était notre rayon de lumière !


J'écoute son discours et j'ai l'impression l'espace d'un instant de rentrer un peu dans l'intimité de cette famille que je ne connais pas. Au fur et à mesure elle déroule des lieux, des prénoms, j'ai sous les yeux l'histoire d'une famille ordinaire, avec ses joies et ses accidents de la vie; avec ses souffrances, ses petits non-dits que l'auteur me raconte entre parenthèses. C'est bien écrit et bien dit, j'écoute s'écouler la vie de cette soeur, à la fois mère et grand-mère, épouse et grande professionnelle. La conteuse me touche, elle est fière de me lire son discours. A la fin, elle attend mon verdict;


- Vous savez je teste sur les autres. En lisant à haute voix, je l'entends, et je sais si c'est bien. Pour les mots, ils me viennent d'un coup comme ça, après je rectifie pour éviter les répétitions. 

Nous sommes toutes les deux bien loin de ce lieu de fin de vie où l'une de ses soeurs est en train de finir ses jours; elle est déja en train de se réjouir d'un anniversaire, une raison de faire la fête, d'oublier pourquoi elle est là.

- Malgré ce qui nous arrive avec la maladie de notre soeur, nous voulons vivre la vie, et prendre ses joies aussi !

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07 mai 2018

L'homme qui marche

Dans le couloir un homme fait les cent pas. Un peu vouté, les mains croisées derrière le dos, le regard au sol, il marche lentement tournant à chaque fois au même endroit. J’hésite à aller le rencontrer, mais il me parait tellement concentré, à moins que ce ne soit de l’évitement, ou de la tristesse. Comment deviner sans connaitre l’histoire ni croiser le regard ?

Finalement je décide de le laisser tranquille et entre dans la chambre d’une malade qui souhaite faire un tour dans le jardin.

Il fait doux dehors, et ce temps passé auprès d’une charmante dame qui somnole me redonne des forces. Je la regarde présenter son visage si pale aux rayons du soleil, geste si familier qui me parle de toutes les femmes de la famille aujourd’hui disparues. Je revois chacune amorcer ce même mouvement du cou levé vers le ciel, esquisser un léger sourire, et fermer les yeux. Comme un temps suspendu. A ses côtés, je me laisse porter par sa sérénité.
La fin de journée est là, mon hôte du jour a retrouvé sa chambre et je remarque que l’homme qui marche est maintenant assis. Il a déplacé une chaise pour être près de la porte d’une chambre. Je ne sais si sa position assise ou son regard qui me croise me semble plus accueillante mais mes hésitations ont disparues et je m’approche pour le rencontrer.  

- C’est gentil madame, mais ne vous occupez pas de moi. C'est un peu différent pour moi. Je ne viens pas rendre visite à quelqu’un. Moi ici, je reviens.

Devant mon air interrogateur il continue :

- Je reviens tous les ans depuis quatre ans. Je ne peux pas m'en empêcher.

Tout en me parlant il se lève et me montre un espace accueil – nous serons mieux ici pour parler -

Je rapproche la boite de mouchoirs posée sur une table et m'assois près de lui.

- C’était dans cette chambre. Mon épouse est restée trois semaines ici.

Il pleure sans bruit en regardant vers la chambre et je suis son regard. Je sens qu’il n’a pas envie d’être regardé, seulement d’être seul avec quelqu’un à côté…

- Je suis désolé de pleurer comme ça. Je n'ai pas de tenue.  Mais si vous saviez ce que ça fait du bien. Il n’y a qu’ici que je peux me le permettre. Ici je me sens libre.

 Nous resterons là quelque temps sans parler. Il pleurera, je lui tendrai un mouchoir, puis il se lèvera, me serrera longtemps la main - merci de m'avoir laissé pleurer, je vais mieux maintenant- et repartira de cette même démarche, vouté, les mains derrière le dos.

Son pas me semblera moins lourd.

 

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11 avril 2018

Le temps des cerises

Depuis plusieurs mois, cette pianiste professionnelle passe de temps en temps offrir quelques notes de musique à ceux qui le veulent. Aujourd'hui, une malade souhaite venir l'écouter, et m'offre l'opportunité d'assister à ce mini concert. Nous sommes une dizaine, les malades sont venus accompagnés,  lits et chaises se retrouvent serrés autour du piano. En attendant l’artiste, certains échangent entre eux; ils semblent se connaitre. Les familles se sourient, confient leur joie de savoir que leur proche a eu envie de sortir de sa chambre.  "C'est bien d'avoir ça, les journées sont tellement longues... hier il était tellement fatigué - il jouait du piano avant - c'était un grand mélomane"...

Et puis la pianiste arrive... et comme au concert, tout le monde se tait.

Elle s'installe, demande aux malades s’ils aiment un morceau particulier - personne ne répond - alors elle commence… Chopin s'envole du piano et vient toucher chacun. Malades, familles, amis, soignants venus écouter, plus personne ne bouge, chacun est saisi par les premières mesures; la musique fait son chemin, des sourires se dessinent, des yeux se ferment, des larmes coulent... chacun à sa façon accueille la musique.

Les sonates se suivent, ponctuées de faibles applaudissements; entre deux morceaux les personnes commentent à voix basse. Dans le couloir, quelques curieux passent une tête, s'arrêtent puis repartent... Des soignants viennent écouter quelques mesures, une autre façon d’être avec leurs malades.

Le temps du classique est écoulé. La pianiste sait que les malades se fatiguent vite ; l’un d’entre eux veut rejoindre sa chambre et quitte lentement la salle au bras de sa femme. L’artiste change de registre... elle tape trois notes sur le clavier et chacun reconnaît une mélodie qui appartient au temps passé,  le temps où la maladie n’était pas, où ils étaient encore jeunes, et peut-être même pas encore nés « Quand nous chanterons le temps des cerises… » .

D’une seule et même voix (ou presque) tous les malades entonnent la chanson. Qu'ils chantent juste ou faux, faiblement ou très fort, immobiles ou en marquant le rythme, tout d'un coup, une ambiance festive vient remplacer le recueillement silencieux. Dans une joie commune, une chorale est née le temps d’une chanson …

« Mais il est bien court le temps des cerises ».

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15 mars 2018

Jusqu'où peut-on aller?

Elle tourne en rond dans le couloir comme un ours en cage. Grande, un regard de feu, elle arpente le couloir d’un pas décidé et me fixe. Un peu tendue, je me dirige vers elle armée d’un sourire, et tente de la rencontrer.

 - Vous avez l'air en colère...

Elle me hurle un "OUI" agressif en me regardant fixement et rajoute plus bas en me prenant le bras - mais ce n'est pas contre vous.

Elle m’emmène marcher plus loin et baisse un peu le ton. Il ne me faut que quelques minutes pour comprendre l'objet de sa colère. Cette femme est auprès de sa compagne avec laquelle elle vit depuis plus de quarante six ans. Elles ont tout partagé et ont juré de ne jamais se séparer, même dans la mort. Lorsque sa compagne a déclaré un cancer, elles se sont battues tous les deux, d'hôpitaux en hôpitaux, de chimio en chimio, elle a toujours été près d’elle. La maladie était un quotidien à affronter pour toutes les deux. Lorsqu'elles ont su qu'elle ne guérirait pas, elles ont décidé ensemble que même là elles ne se quitteraient pas. Elle a donc promis à sa compagne qu'elles allaient partir ensemble à l’étranger pour choisir leur mort. Quand elles le voudraient, et comme elles le voudraient. Toutes les deux.  Elle me raconte lui avoir fait croire qu’elle rentrait d’un séjour à l’étranger où elle avait tout arrangé. Qu’une association formidable allait les prendre en charge et leur permettre de réaliser leur projet, que les dossiers étaient remplis et qu'elles allaient bientôt partir...

La femme me regarde comme si elle voulait moi aussi me convaincre. Je reste silencieuse, un peu déstabilisée par son récit.

- Lorsque je suis arrivée, j’ai raconté ce projet au médecin, pour qu’il m’aide et qu’il joue le jeu, mais il n’a pas voulu.


Je comprends que le médecin ne voulait pas être du mensonge. Il lui a précisé que son amie n’était plus en état de voyager et qu’elle ne pouvait pas cautionner cette histoire.

- Elle m'a dit qu'elle me laissait toute liberté pour l'organiser de mon côté puisque j'étais personne de confiance. Quelle lâcheté ! Vous vous rendez compte! ça fait deux mois que je mens à mon amie, que je lui dis qu'on va mourir ensemble; je viens de lui annoncer que tout est prêt pour nous là-bas! et le médecin vient lui dire froidement qu'elle n'est pas en état de voyager! Et qu’elle n'aura probablement pas le temps de se remettre pour pouvoir y aller! Il lui a dit qu’elle allait mourir ! C'est inhumain de dire à quelqu'un qu'il va mourir! Quelle sécheresse!

J'ai du mal à suivre le chemin de cette femme révoltée et ai besoin de comprendre:

- Vous aviez vraiment l'intention de mourir avec elle?

- Bien sur que non, mais je peux bien le lui faire croire pour la rassurer! Quand les gens vont mourir il faut leur mentir, jusqu'au bout! A quoi ça sert que je lui mente moi si personne ne me suit!

Elle serre mon bras comme si elle voulait me convaincre... Une infirmière sort de la chambre de sa compagne.

- Ha enfin!

et elle me quitte d'un pas pressé pour aller la retrouver.

Dans le couloir, j'ai du mal à digérer ce que je viens d'entendre. Une invention bien étrange.

Le médecin qui a vu notre conversation me fait signe de venir le retrouver. Il est lui aussi très bousculé par ce qui vient de se passer.

- Aucune association même à l’étranger n'accepte d'aider à mourir quelqu'un qui n'est pas malade simplement parce que sa compagne est en fin de vie. Je ne peux pas valider ça ! Lui dire qu'elle n'était pas transportable, c'était pour moi une vérité qui permettait de sortir de cette impasse dans laquelle elles sont!

Après un silence il ajoute :

- La malade ne m'a jamais fait une demande de suicide assisté. Elle n’a jamais parlé de repartir pour mettre en œuvre ce projet. Et pourtant nous avons beaucoup parlé ensemble ; d’elle, de sa compagne, de la manière de vivre au mieux. Elle sait très bien qu’elle va mourir, elle m’en parle depuis son arrivée. Je ne lui ai rien appris. Sa demande, c’était de ne pas souffrir. Elle m’a demandé si je pouvais l’aider. Et je lui ai promis d’être là.

 

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22 février 2018

Cheminement

Dès mon entrée dans la chambre je sens une tension dans l’air. Une femme énergique et crispée m’accueille assise dans son lit, les bras autour de ses jambes, les muscles tendus. Elle serre ma main d'une poigne de fer et la relache rapidement pour enserrer à nouveau ses genoux.

- Asseyez-vous.
Le ton est comminatoire. Je m’exécute en souriant. Je devine un fort caractère qui a besoin de s'exprimer.

- Je suis arrivée il y a quelques jours, et je réalise que tout le monde est contre moi.

Mon visage doit exprimer un étonnement qui l’incite à continuer.
- Mais si, je les vois bien les soignants de l’équipe; ils veulent me manipuler, décider pour moi, m'empêcher de choisir. J’ai l’habitude de ce genre de personnes, depuis le temps, je les connais. Je suis arrivée ici mais je ne sais pas vraiment pourquoi, parce que ici il n’y a que des malades. Et moi, je sais que je suis guérie. C’est même moi qui  ai demandé à arrêter les traitements de chimiothérapie. Et ils l'ont fait. Ça n’avait aucun sens de continuer, puisque je suis guérie vous ne trouvez pas ?

Je la laisse continuer.
- Remarquez,  ça c'est le bon coté de l'histoire. Regardez, je n’ai plus rien, pas de perfusion, pas de tuyaux branchés, enfin libre! Maintenant je reste en attendant de savoir si je vais être bien ici. J’essaye, après tout, il paraît que c’est un bon endroit pour se remettre. Mais en réalité je vois que je ne suis pas bien. Je suis terriblement angoissée, ça m'oppresse. J'ai essayé de m'habituer, mais je n'y arrive pas il faut que je sorte, et vite. Parce que si je reste, je vais lâcher prise.

Au fond de moi, il me semble que cette femme n’en peut plus d’angoisse et que cela lui ferait du bien de se laisser faire dans la confiance ; mais je me tais. Ce que je pense a peu d’importance pour elle.
- Vous comprenez, si je lâche prise alors je vais partir. Partir pour toujours. Mais ça ce n’est pas possible. Il y a encore tant à faire. A vivre.
Les mots du début son loin, ceux où elle m’annonçait sa guérison, son choix d’arrêt de traitement. La réalité surgit au détours d'une phrase, comme une évidence.

- Je n’arrive pas à accepter. Moi je sais que c’est un complot contre moi. Ils veulent me garder malgré ma volonté.  Ils ne veulent pas que je m’en sorte.

Elle regarde droit devant elle, comme si elle avait oublié ma présence. Elle fixe intensément le mur face à elle sur lequel s ‘affichent des photos de paysages colorés, de fêtes de famille. Je suis la direction de son regard et croise le visage de celle qu’elle était il n’y a pas si longtemps. Le même regard intense, la même volonté qui en émane.  Elle se parle tout bas :
- C’est ça hein.  Tu le sais bien, c’est un complot. Un complot contre toi.

Elle allonge ses jambes et repose sa tête sur son oreiller. Puis elle semble se rappeller ma présence.

- A moins que j’ai tort. Que je ne sois pas guérie. Que ce soit pour ça qu'on m'a mise ici. Ce serait terrible dans ce cas.

Elle me regarde et je lis dans ses yeux un trouble.
La tension du début fait place à un silence habité.  A ses côtés, je soutiens son regard, je n’ai rien à ajouter. Je peux seulement l’accompagner encore quelques minutes, ne pas la laisser seule.

 

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04 février 2018

Chacun fait comme il peut

Le coin famille est animé aujourd'hui. Le malade, assis dans son fauteuil reçoit comme chez lui. Autour de la table, deux de ses amis, avec lesquels il échange des blagues plus ou moins fines. Des verres à pied sont posés devant eux et deux bouteilles vides me donnent une idée de leur consommation. Debout, autour d'eux tourne un homme plus jeune que je comprends être son fils. Il range, nettoie, lave les verres, prépare un café, tout en gardant une oreille attentive pour combler les trous de mémoire de son père. Cet homme m’interpelle et d’un geste de la main m’invite à m’approcher.  Il a besoin de me raconter sa vie, de reprendre toutes les étapes de sa maladie

- … Ca a commencé il y a dix ans, non, c’était plus David? Dis moi, je ne me souviens plus... et c'était quand le col du fémur... non tant que ça ? Tu crois vraiment... Je n'arrive pas à me souvenir...

Il a l’air troublé par les précisions de son fils.

- Pourtant vous savez, j'ai toujours vécu simplement; quelques verres de vin, cinq cigarette et un joint par jour... Pas grand chose au fond !

Ses amis autour de la table l’écoutent me raconter sa vie et sourient en acquiesçant au « pas grand chose »

- Mais je ne sais pas pourquoi aujourd’hui je ne trouve pas mes mots, c'est les médicaments qui me troublent l'esprit…
Son fils ne peut pas s'empêcher d'intervenir

- Les médicaments?.. moi j'opterai plutôt pour le vin… quand je vois vos têtes... vous êtes pivoine !

Il tourne autour d'eux, lave les verres, les rapporte vers la chambre de son père, revient et nettoie la table; puis s'éloigne à nouveau, propose d'aller chercher une chaise pour un nouvel ami de son père qui vient d'arriver.  Ce fils semble ne pas pouvoir tenir en place. Une heure plus tard je le retrouve, deux assiettes vides à la main. Son père et ses amis sont repartis dans la chambre et prennent un généreux goûter, il débarrasse, et lave consciencieusement les assiettes avant de les rapporter.

- Vous n'arrêtez pas !

Il me regarde préparer un thé

- Vous non plus. Vous savez ce que c'est ! Parfois c’est plus facile de faire quelque chose au lieu de rester calme et d'essayer de parler. Moi je n’y arrive pas. Je suis obligé de faire quelque chose ; surtout quand je suis avec lui. Mais ça c’est depuis toujours. Il est tellement immature quand il est avec sa bande de vieux copains que j’ai l’impression d’être son père. Alors je range, et je lave. Ça m’occupe, ça rend service et moi ça m’aide à venir le voir. De toutes façons je sais que jamais nous ne parlerons de rien. Chacun fait comme il peut. Vous faites pareil non ?
Il a raison. Aujourd’hui, je fais comme lui. Je fais chauffer de l’eau, cherche des tasses, apporte du thé et des gâteaux. En l’écoutant.

 

 

Posté par Veronique_CSM à 19:30 - Commentaires [4] - Permalien [#]