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19 septembre 2016

Je suis très occupée!

Le mur de cette chambre est rempli de photos et de posters, dont un magnifique parachute multicolore. Tout autour, des photos prises à l'hôpital, de Madame C. entourée des siens; en dessous des noms, des dates.

Dans son lit, Madame C. me regarde entrer et de sa main valide me propose une chaise. Je comprends vite qu'elle dit non quand elle veut dire oui et que beaucoup de mots restent bloqués entre son cerveau et sa bouche. Mais elle a envie de parler, et entre rire et énervement me décrit les photos. Elle, suspendue à son parachute, bras et jambes écartées, cheveux au vent, flottant dans le ciel ; ses enfants, un homme que je suppose être le père, mais je me trompe, elle dit non, s'énerve, puis de son bras valide fait mine d'enlacer quelqu'un et de l'embrasser. C'est son compagnon, mais pas le père des enfants. Je ne questionne pas, elle est déjà très contente de son geste qui était clair. Je comprends qu’elle est aimée, et accompagnée.

Elle me parle de sa maladie, de ses passions, la vie d'avant, mais ne s'y attarde pas. Elle veut être aujourd'hui. Seulement aujourd'hui. 

- Je suis très occupée.

Madame C me déroule la liste de chaque personne qui s'occupe d’elle ici. Orthophoniste deux fois par jour (elle mime une personne très énergique fronçant les sourcils), kiné tous les jours (qu'elle accompagne d'un pouce levé). Elle me parle des massages, de l'esthétitienne, de ses visiteurs. A l’aide de son doigt, elle dessine dans le vide les lettres qu'elle n'arrive pas à prononcer. Je finis par comprendre le prénom de son compagnon... Au fur et à mesure de notre échange, les mots se raréfient et le visage de madame C. se tend. J’ai conscience de la mettre en difficulté, lui propose de la laisser se reposer mais elle n’y tient pas. Je regarde l'ardoise posée sur sa table, madame C. suit mon regard et acquiesce d’un mouvement de la tête. C'est avec son aide que nous continuons notre rencontre. Elle écrit chaque mot qu'elle ne prononce pas et poursuit la description de son quotidien. Elle a besoin de me montrer combien ses journées sont remplies, denses, loin de ce qu’elle pensait trouver. « Le palliatif ce n’est pas ne rien faire ».  

Pour un droitier en grande forme, écrire de la main gauche demande déjà un effort, alors pour madame C. allongée dans son lit, c'est épuisant. Entre mots écrits et prononcés, l’échange est un peu chaotique. Madame C. effleure quelques pans de sa vie, sans jamais parler de demain. 

Au bout d'un moment, elle me tend l'ardoise et le feutre, abaisse le dossier de son lit, et articule clairement un "bon voila" qui me congédie gentiment.

A ma sortie, je croise des soignants qui viennent s’occuper d’elle. Non, vraiment, le palliatif, ce n’est pas ne rien faire. 

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07 septembre 2016

Nous n'avons pas fini

 

Vu de droite, cet homme est magnifique. Un profil grec, des cheveux blanc coiffés en arrière, un sourire accueillant qui me laissent imaginer une rencontre sereine. Lorsque je fais le tour du lit pour venir lui serrer la main, je suis face à un visage abimé, une tumeur qui lui déforme le bas du visage. Je suis surprise et espère au fond de moi que rien ne s’est lu sur mon visage. Je me raccroche à son regard chaleureux et sa poignée de main franche.

- Asseyez-vous !
Monsieur T. est ravi d'avoir de la visite. Ses journées sont longues, il dort très peu et chaque entrée dans sa chambre est source de réjouissance. Il me dit faire de chaque journée une succession de petits instants agréables, sympathiques, qui mis à la suite les uns des autres, lui construisent une journée « somme toute vivable ». 

Il aime parler, mais chaque mot prononcé lui assèche la bouche. Toutes les trois minutes il tend la main vers son brumisateur et se vaporise un peu d'eau au fond de la bouche.

- Mais pas trop, me dit il, il faut résister à la tentation, parce que à cause de ma tumeur, je n’arrive pas à avaler et je fais des fausses routes. Et ça, c’est désagréable pour moi, si vous saviez… et je sais que pour vous aussi.

Il a raison, je suis toujours inquiète face à un malade qui a des difficultés pour boire. Je le remercie de cette attention mais l'assure qu'en cas de fausse route j'irai chercher les soignants dont le poste est en face de sa chambre.

- C’est drôle, une fausse route, et je meurs!  Et vous me proposez d'allez chercher les soignants alors que je suis là pour ça !

- Pour ?

- Pour mourir ! Pourquoi croyez vous que je suis ici ? En palliatif.


Il prononce ce mot en articulant chaque syllabe : pal lia tif. Il attend probablement une réaction de ma part mais je ne trouve rien de plus à ajouter. Alors il continue :

- Je vais mourir.

A voir son regard direct, je devine qu'il a besoin que je valide.

Je lui demande si il se sent prêt. Il me sourit, hésite un peu:

- Oui je crois… enfin j'essaye. J’ai la grande chance d’être croyant alors ça m'aide beaucoup à imaginer l’après. Et puis vous savez, je n'ai pas d'enfant, je suis seul, je ne vais pas avoir du mal à me séparer. Parce que c’est ça le plus difficile non ? Se séparer de ceux qu’on aime. Moi c'est déjà fait. Il me reste un vieux copain en maison de retraite qui n'a plus toute sa tête... je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée de lui dire.

- Que vous êtes ici?

- Non que je suis mort. Enfin ils feront ce qu'ils voudront, moi ça me sera égal !

Il repose sa tête sur son oreiller et ferme les yeux.
Assise à ses côtés, j’ai oublié son visage abimé, pour ne plus voir que ce qu’il me donne : de la sérénité, de la douceur, de la paix.

Il ouvre à nouveau les yeux et me fixe. La paix s’est envolée. Il a besoin de  parler de quelqu’un mais l’émotion qui l’étreint bloque sa voix dans un sanglot.

 - Je ne peux pas en parler ; dès que j’essaye....

Je vois bien qu'il n'a qu'une envie, en parler. Je lui laisse du temps, l’assure que j'ai tout le mien s'il veut parler. Il se vaporise un peu d’eau et respire profondément;

- C'était …si vous saviez…

 Puis s'arrête à nouveau. Alors qu'il reprend son élan, la porte s'ouvre et un jeune d'une vingtaine d'années entre. Il doit sentir que quelque chose de l'ordre de la confidence se joue, il hésite, reste sur place, puis demande :

- Je dérange ?

- Non entre, je te présente madame, elle est bénévole.

Un peu frustrée je laisse ma place .

- Vous reviendrez, madame, nous n'avons pas fini.

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17 août 2016

Simon

C’est le soignant le plus chic de l’unité. Quelle que soit l’heure et la saison, il porte un costume gris impeccable, une chemise blanche tendue sur un ventre respectable, et une cravate sombre. Avec ses joues colorées et sa barbe grise bien taillée, il ne passe jamais inaperçu lorsqu’il sort de l’ascenseur. 

Droit comme un I le regard fier, la démarche assurée, il pousse son lit avec détermination. Il entre dans le service, échange avec les soignants et se dirige lentement vers une chambre. 

Quelque temps après, il en ressort, poussant avec délicatesse son lit maintenant habité. Il parle à la personne couchée devant lui, visage découvert, yeux fermés, cheveux parfaitement coiffés, habillée d’une tenue toute propre qu’elle n’a parfois jamais portée. Simon n’accompagne pas des personnes en casaque d’hôpital ni en vêtement de nuit mais en habit de ville. Pour un dernier voyage.

Simon est agent funéraire.

La personne qu’il est venu chercher aujourd’hui est une femme que je connaissais bien. Sans la présence de sa famille, je fais quelques pas avec eux jusqu’à l’ascenseur; c’est ma façon de terminer un accompagnement. deux infirmières sont là également, nous sommes sa famille soignante.  Et nous entendons Simon lui parler.  "Allez madame, maintenant on y va. Ils vous ont fait toute belle aujourd’hui. Attention ça va un peu secouer, c’est l’ascenseur… au revoir tout le monde..."

Il est comme ça Simon, il parle aux personnes qu’il accompagne, comme si elles allaient lui répondre. 

Derrière eux, les portes se ferment, Madame C. quitte le service. Elle est morte ce matin. 

Cette personne qu’il est venu chercher va descendre au funérarium. Elle y restera quelques jours, le temps que ses proches fassent les démarches nécessaires pour les obsèques. Pendant ce temps, Simon en prendra soin, lui parlera, lui annoncera les visites. A chaque demande, il ira la chercher, l’installera sur un lit, et l’emmènera dans un salon de présentation où sa famille pourra se recueillir. Il accueillera ensuite les familles, avec une distance respectueuse; Simon n’est pas habitué à ce que les personnes lui répondent. 

J’ai mis du temps à comprendre Simon, son métier, et ses motivations.  Un jour, il m’a fait visiter les lieux. Et j’ai compris, à sa façon de parler de "ses morts", avec respect et douceur, de m’expliquer sa vie « en-bas », dans cet endroit si froid qu'il tente de réchauffer de sa présence, que ces personnes avec lesquelles il partageait ses journées étaient un peu sa famille.

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03 août 2016

Heureusement que j'aime rire!

- Je crois que madame L. a besoin d’un peu de présence; elle vient de partir au fumoir en pleurant, me dit une infirmière.

En entrant dans le fumoir, je trouve Madame L. devant la fenêtre grande ouverte, ses cheveux encore courts balayés par le vent, une chemise de nuit légère, une cigarette à la bouche,  l'air nullement dérangée par le froid polaire qui s’engouffre. Elle m'accueille d’un sourire, et commence à parler, comme si nous nous connaissions déjà. Elle est franche et directe.

- J'aime bien prendre une cigarette quand j'ai mal ou envie de pleurer.

- Et là?

- Là … j'avais mal. J'attends toujours trop quand j'ai mal. Comme si ça allait passer ; comme avant. Mais c'est idiot, parce que c'est sûr que ça ne passe pas… et en plus ils m'ont mis tout ce qu'il faut. Regardez, j'ai juste à pousser ce bouton et ça diffuse une dose. Ils appellent ça un bolus, moi je croyais que c'était un bonus... Et le pire c'est que ça marche ! Mais je ne sais pas pourquoi, j'ai tellement eu l'habitude d'attendre que ça passe que du coup... J'attends trop.

Madame L. regarde sa cigarette – déjà finie- et respire profondément. Elle a besoin de me parler de sa famille, de ses enfants et leur façon personnelle de réagir à la situation. Les mots se posent doucement, nous parcourons ensemble le chemin à l’envers. Jusqu’à leur naissance, jusqu’à son mariage.

Tout en parlant, elle range son briquet et sa cigarette et se lève pour regagner sa chambre, appuyée à son pied à perfusion. Elle alterne phrases profondes et humour noir, quête de sens, relecture et jeux de mots. Elle est charmante. Sous sa coupe à la garçonne et derrière ses lunettes, j'ai du mal à lui donner un âge, mais je la sens proche de moi. Nous croisons une mère qui pousse son fils -presque adolescent- en fauteuil roulant.  Elle se tourne vers moi :

 - Quelle tristesse, il est encore plus jeune que mon fils ! On ne devrait jamais avoir à se préparer à la mort de ses enfants.

Cette rencontre la rend songeuse et nous nous installons dans sa chambre en silence.

- Ça m'a fait du bien cette petite cigarette.

Elle range consciencieusement ses cigarettes dans sa table de nuit et pousse son sac pour dégager la chaise. Installée sur son lit elle reprend la conversation.
- Asseyez-vous. Vous pouvez rester encore un peu ?

Je me sens si bien avec elle que je pourrais rester toute la journée !

- J'ai quand même eu un coup quand j’ai su que je venais ici. Je connais l'issue, je n’arrive pas à accepter.

Elle fond en larmes, et cherche précipitamment un mouchoir.

- Il ne faut pas que mon fils me voie. C'est dur aussi de devoir être forte pour eux.

Je trouve son paquet de mouchoirs, et lui propose de faire diversion si son fils arrive pour lui permettre de pleurer autant qu'elle le veut.

Il ne lui faudra que quelques minutes;

- Heureusement que j'aime rire. Mes amies me demandent tout le temps comment je fais pour être si joyeuse avec cette maladie... mais il faut bien que je les fasse rire, sinon elles ne viendront plus me voir. Elles protestent... Mais je sais que c'est vrai. Elles finiraient par se lasser. Il faut être très résistant pour rester à côté d'une amie qui pleure. C’est usant à la longue ! Et je ne veux pas me retrouver seule, surtout pas. Alors je blague, tout le temps !

Elle me regarde en riant et se mouche bruyamment.

- Comment je suis? ça se voit?

Je la rassure, elle est parfaite. Derrière la porte j'aperçois un profil qui attend.

- Je pense que votre fils vient d'arriver et n'ose pas entrer;

Je me lève et lui fais signe. Un jeune homme tonique à la voix claire entre en souriant. Madame L. le regarde et lui tend les bras, l’air joyeux. Ses larmes sont loin maintenant. C'est pour eux le temps de l'amour et de la douceur; pour moi celui du départ.

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18 juillet 2016

Voyage, voyage !

Le médecin me propose d'aller voir madame N. qu'il trouve un peu seule ;

- tu verras, elle adore parler d'elle et de sa vie. Elle a fait beaucoup de métiers, a quitté l'école très tôt et a eu une très belle carrière. C’est une femme très intéressante.

Je rentre donc pour rencontrer cette dame présentée comme bavarde et aimant la compagnie. Après un accueil chaleureux, elle me propose de m'assoir et se centre sur mon bénévolat.

- Parlez-moi des autres. Qu'est-ce qu'ils vous disent les autres ? Ils vous racontent leur vie ? J'ai mal aujourd'hui et je suis si fatiguée. Je ne comprends pas ce qui se passe.

Elle pose sa main sur son drap, sous les cotes et son visage se tend. Face à sa douleur,  je lui propose d’aller prévenir les soignants.

Avec son accord je sors trouver une infirmière et reviens auprès l'elle.

- Je vais rester près de vous en les attendant.

- C’est très gentil. Racontez-moi votre vie, parlez-moi un peu de vous.

Sa demande me met mal à l’aise. Je n'aime pas parler de moi, et particulièrement dans ce lieu où je suis là pour écouter. Alors que je me demande par où commencer, un mouvement de Madame N. me permet de changer de sujet.

- C'est toujours votre douleur au côté ?

- Oui… il y a le côté mais j'ai tout le temps mal aux jambes ; je n'arrive pas à les bouger elles sont tellement lourdes ; les pieds aussi. Et j'ai mal aux dents. Le dentiste devait passer mais je ne sais pas ce qu'il en est, il n’est pas venu...


- Ça fait beaucoup pour une même personne...

- Comme vous dites ! En réalité il faudrait que je sorte de là. Je voudrais m'en aller.

Je choisis de prendre cette phrase au premier degré.

- Où aimeriez-vous aller ?

Après un temps de réflexion, peut-être surprise par ma question, elle me dit dans un sourire :

- À la mer.

En entendant son envie d’évasion je lui propose de partir en voyage…

A défaut de parler de moi, je me sens plus à l'aise à l'idée de l'emmener sur une plage.

Je me cale confortablement dans le fauteuil face à elle, et lui propose de faire pareil. Allongée dans son lit, elle ferme les yeux et pose sa main sur son corps douloureux.

Ensemble, nous partons hors des murs, marcher sur une plage. Je ne suis pas très sûre d'être dans mon rôle de bénévole, encore moins d'écoute, mais je réalise que je pourrais faire n'importe quoi pour essayer d'atténuer la tension que je lis sur son visage. Alors je me risque au voyage...

Je lui parle de ses pieds qui s'enfoncent dans le sable et du vent qu'elle sent sur son visage. Je lui raconte le bruit des vagues, l'odeur de l'iode et la fraicheur de la mer. Toutes les deux, nous passons du sable sec et brulant dans lequel nos orteils s'enfoncent, au sable froid et mouillé qui râpe un peu la plante des pieds ; nous faisons un premier pas dans l'eau puis reculons rapidement – saisies par le froid - pour avancer à nouveau lentement jusqu’à la taille; puis dans un dernier abandon, nous nous laissons doucement glisser dans l’eau pour nager un peu.  


Visiblement l'exercice amuse Madame N.

Elle garde les yeux fermés et commente tout ce que je dis, manifeste en bougeant les épaules quand je lui dis qu'elle met un pied dans l'eau - oups c'est froid me dit-elle - sourit quand je lui parle du vent - ça me décoiffe - , déplace sa main sur son corps quand je raconte notre entrée dans l'eau, les chevilles, les genoux, la vague qui arrive et nous prend de court, nous faisant gagner quelques centimètres, la difficulté de passer le cap du nombril, la pause que nous faisons pour nous habituer à la morsure du froid, la sensation de légèreté quand enfin nous décidons de nous lancer, et de faire quelques brasses... Je lui parle de ce corps maintenant sans poids et du plaisir de se sentir enveloppées et portées par la mer...

Madame N. est très drôle et ses mimiques m'encouragent à compléter et imaginer la scène ; ensemble nous flottons maintenant tranquillement dans l'océan.
Elle ne parle plus de ses douleurs, ne grimace plus. Elle a un sourire détendu aux lèvres, sa main n'est plus crispée sur son côté...

L'infirmière n'est toujours pas là, mais nous l'attendons. Nous écoutons le bruit des vagues et nageons en silence.

Finalement ce sera son époux qui entrera. Il marquera un temps d’arrêt, un peu étonné de nous trouver en silence. Il me précise que ce n’est pas dans les habitudes de sa femme. À mon départ, son "je vous remercie pour ce voyage" surprendra encore plus son mari.

- Votre femme vous racontera.

 

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28 juin 2016

Laissez-la!

La malade qui est dans cette chambre n'en finit pas de s'affaiblir. Tout doucement, jour après jour, son souffle s'amenuise. Pendant la réunion, le médecin a parlé d'elle et de sa famille, nombreuse, qui ne la quitte pas. Pour tous, madame H. aurait dû nous quitter depuis bien longtemps. Elle n'est plus consciente depuis plusieurs jours, n'a plus de traitement à part les antalgiques, semble simplement endormie. Une infirmière raconte les soins du matin, la toilette pendant laquelle il lui semblait parler à une absente. Aucune réaction, pas de mouvement; les yeux toujours fermés.

- j'ai eu du mal ce matin. Je ne l'entendais presque pas respirer; c'était étrange.

Le médecin aussi est passé. Il a constaté des signes de départ bien visibles sur son corps. Lui aussi semble face à une difficulté. Comment être sûr de bien la prendre en charge... Il a avancé une hypothèse à la famille; peut-être a t'elle du mal à les quitter. Parfois il faut que la famille s'éloigne un peu pour que le malade accepte de lâcher; il leur a proposé d'aller un peu dans le jardin, ou prendre un café; de sortir de la chambre un peu, sans trop s'éloigner...

Après discussion, les antalgiques sont maintenus- en cas de doute- et le médecin me demande de rester un peu près d'elle.

- ça rassurera la famille de ne pas la savoir seule; c'est difficile tout ce temps pour eux.

Dans le couloir, je croise une dizaine de personnes qui s'éloigne de la chambre et entre prendre le relais.

Madame H. est telle qu'elle ma été décrite; les mains sur les draps, les yeux fermés, elle n'a pas de réaction à mes paroles ou à mes gestes. Son visage est lisse et apaisé; il est facile d'être près d'elle. Je choisis d'installer ma chaise un peu loin du lit, pour ne pas la déranger sur ce chemin qu'elle parcourt et l'écoute en silence.

Sa chambre me raconte la présence de tous, des fleurs, des livres, beaucoup de vêtements, manteaux et sacs divers; sur le mur, des dessins d'enfants, des photos de familles, aux visages joyeux et souriants. Au fond un lit est replié, confirmant une présence nuit et jour. Je regarde cette femme et me dis qu'elle a de la chance d'être si bien entourée; je comprends que ce soit difficile de quitter tant d'amour. Face à elle je me sens bien, un peu comme si toute la chambre était enveloppante et m'offrait à moi aussi un peu de cette tendresse. Je crois que je vais y rester longtemps... ou plutôt j'ai cru...

La porte s'ouvre et un homme un peu agité entre précipitamment;

- Mais qu'est ce que vous faites?

Son ton est agressif, je me sens presque prise en faute... Je me présente, troublée tant par le volume sonore que par sa question.

- Ha. Bonjour. Non mais là maintenant il faut que vous sortiez.

Sa phrase est très directive; je me lève, dis au revoir à Madame H. et le suit.

Dans le couloir il est déjà un peu plus calme:

- Excusez moi, j'ai été un peu brusque mais vous comprenez, le médecin nous a demandé de sortir de la chambre parce qu'on l'empêche peut être de mourir. Il faut qu'elle soit  seule pour pouvoir partir.

Les paroles du médecin ont été entendues. En quittant cet homme, je réalise que je le comprends. Même si je ne pense pas avoir créé de liens qui retiennent Madame H.,  pour celui que je devine être son fils, voir sa place prise par un étranger ne doit pas être facile. L'enfer serait-il pavé de bonnes intentions?

Madame H. mourra quelques heures plus tard. Seule.  J’espère que c’était ce qu'elle voulait… Moi je l'aurais bien accompagnée un peu plus...

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14 juin 2016

Un bouleversement

Madame S. est habillée, ses lunettes sur le nez et un livre posé sur les genoux. D’un geste elle m’invite à m’asseoir et se redresse un peu.

- Je suis très bien ici. C’est calme,  je peux me reposer et reprendre des forces; c'est important pour pouvoir sortir.

- Vous voulez sortir ?

Elle me sourit doucement:

- Pas maintenant. Je suis encore trop fatiguée, je ne suis là que depuis huit jours. Mais je veux bien parler un peu. Vous avez du temps vous aussi ?


Cette remarque m'amuse; du temps ici, je n'ai que ça; il ne se compte pas.

Madame S. Me montre la pile de livres à ses côtés.


- C'est ma principale occupation ici. J'ai déjà lu trois livres ; chez moi je n'ai jamais le temps. Entre le travail, la maison, les amis. Et puis la maladie est venue me saisir.

Elle s’arrête, hésite, puis reprend :

- Oui, me saisir c'est exactement ce que j'ai ressenti. Il y a un avant, et un après. Et entre les deux, une énorme main qui vous oppresse. La peur, l'inconnu, la perte de maîtrise du quotidien. Je n'avais même pas mal. Un simple contrôle de routine, et l'annonce, qui tombe... comme un coup de poing.

Elle me parle en regardant le mur face à elle. J’ai l’impression qu’elle veut éviter mon regard. Peut-être pour se sentir plus libre. Je reste silencieuse, et attends la suite du récit.

- Après, tout vous échappe. Les termes, le calendrier, votre propre corps...  Je ne connais rien au milieu hospitalier. Au début je ne comprenais pas un mot de ce qu'ils me disaient...

Elle part d'un grand rire clair.

- Ils ont du me prendre pour une totale idiote. En tous cas moi, à chaque fois que je sortais d'un rendez-vous je me sentais vraiment idiote. Alors j'ai fait comme tout le monde, j'ai regardé sur internet. J'y ai passé des heures. Je connais tous les sites qui existent ; des plus amateurs aux plus sérieux. Maintenant je suis presque incollable!  J'avais besoin de comprendre ce qui allait se passer, même le pire. Heureusement j'y ai échappé... 

A la voir, assise sur son lit, me raconter ses mois passés, j'ai l'impression qu'elle parle de quelqu'un d'autre tant elle parait sereine et détachée.


- C'est fou ce que j'étais ignorante. C’est là que j'ai réalisé la chance que j'avais eu jusque là.

Elle me regarde enfin :

- Vous savez, l'expérience de la maladie, je ne l'aurais jamais choisie. Dans la vie, c'est une case que l'on ne coche pas si on peut. Mais elle m'a fait découvrir beaucoup. Sur moi-même avant tout mais aussi sur les autres. J'ai appris à prendre le temps de les regarder. Et j'ai été étonnée. Par exemple de la gentillesse des gens. Vous n'imaginez pas ! Et puis je discute avec des personnes que je ne voyais pas avant. Vous connaissez la femme de ménage ? Je parle avec elle tous les jours, vous n'imaginez pas ce qu'elle peut être gentille. La maladie, ça m'a fait changer d'avis sur l'humanité. C'est un bouleversement profond. Quand je sortirai, je m'en souviendrai. Je sais que ça m'a transformée… J'ai quand même hâte que tout ça soit dernière moi.

Je ne sais pas exactement ce que signifie cette phrase. Je quitte cette femme touchée; elle a trouvé les mots justes pour évoquer le tsunami qu'a été l'arrivée de sa maladie, sans amertume, avec force et sagesse. Mais elle sait aussi y trouver du bon.

Je ne peux pas m'empêcher d'espérer que son séjour ici n'est que provisoire avant un retour à domicile.

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29 mai 2016

Frustration

Une semaine s'est écoulée depuis que j’ai partagé quelques heures avec un homme accompagnant sa femme. Il m’avait touchée par sa façon tellement douce de parler d’elle, cette résignation à une fin proche, cette lassitude face à ce temps si long et incertain, sa tristesse en évoquant demain.

Aujourd’hui, je quitte le service après une journée longue et lourde en paroles entendues. Je me sens à la fois vide et trop chargée, fatiguée. J'ai besoin d'air, de musique et de légèreté, envie de respirer à fond, de courir, de sentir mon corps vivant. Je mets mon casque sur mes oreilles et cherche le volume pour le monter au maximum. Je m’évade.  Encore dans l'ascenseur je suis déjà ailleurs dans ma tête, pressée de partir, de me retrouver seule. Lorsque les portes s’ouvrent, mes yeux tombent d’abord sur un sac de voyage un peu fatigué, trop plein, que je me souviens avoir vu au bras d’un homme. En suivant le bras qui le tient je croise le regard de monsieur F. qui m'avait tant touchée en me parlant de sa femme. Il est en deuil, venu pour le départ du corps de sa femme décédé deux jours avant. Autour de lui sa fille, sa belle-fille, et quelques personnes qui lui ressemblent ; il me regarde, et sans un mot, pose son sac par terre et me prend les deux mains. Nous ne disons rien, mes écouteurs diffusent une musique joyeuse, je n’ose pas retirer mes mains des siennes pour les enlever ; je suis coupée en deux, ne trouve rien à dire face à ce regard si profond, si triste et à la fois si paisible ; juste un regard, pour dire merci.

Le temps de me reconnecter avec le lieu, avec la mort et la souffrance, Monsieur F. a lâché mes mains pour reprendre son sac trop lourd. Un peu vouté, il prend le bras de sa fille et quitte les lieux. Je reste seule, une musique trop forte dans les oreilles, et beaucoup de mots qui ne sont pas venus. J'enlève mes écouteurs, le regarde s'éloigner, frustrée de n'avoir pas su l'accompagner jusqu'au bout.

Depuis ce jour, je n’ai plus jamais écouté de musique avant d’être vraiment sortie du lieu.

 

 

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11 mai 2016

Présence antalgique

Madame A. est recroquevillée dans son lit face à la fenêtre. J'hésite un peu à entrer puis frappe doucement. C'est une personne que j'ai déjà rencontrée et avec laquelle j'ai eu plaisir à discuter la semaine dernière. Avec peine elle se retourne vers moi et murmure un "oui" interrogatif.

Alors que je me présente, son regard semble me reconnaitre ; elle me montre son ventre et me dit sa douleur. Je lui propose d’aller prévenir les soignants et de rester près d'elle en attendant qu'ils arrivent ; d'un mouvement de tête fatigué, elle acquiesce et à mon retour me montre la chaise près de son lit.

Elle me tient la main, repose sa tête sur l'oreiller, et semble se détendre un peu. Je vois sa respiration se calmer, et reste près d'elle en silence. Bien calée dans un fauteuil, je la laisse s’endormir. Je la préviens doucement que je partirai quand elle dormira et lui dis d’avance au revoir, ce qui la fait doucement sourire.

Au bout de quelques trop courtes minutes son mari entre dans la chambre le pas décidé et l'air contrarié :


- Tu as beaucoup parlé il faut que tu te reposes.

Je comprends que cette phrase m'est destinée et qu'elle est une façon élégante de me demander de sortir. Sa femme le regarde étonné puis tourne son visage vers moi et me demande doucement :

- Nous avons parlé ?

C'est l'occasion pour moi de rassurer son mari :

 - Pas avec moi. Nous n'avons pas parlé, je vous ai laissé vous reposer; mais peut-être avez-vous eu du monde avant.

Il saisit cette ouverture :

- Oui il y a eu de la famille cet après-midi et ma femme a très mal au ventre ;

Cette phrase fait grimacer madame A et semble faire immédiatement resurgir sa douleur. Elle ferme les yeux et murmure un au revoir.


En les quittant je rappelle à sa femme que les soignants sont prévenus et qu'ils vont arriver.

Monsieur A m'accompagne comme pour être sûr que je ne dérangerai pas sa femme.

- Je suis désolé madame, mais elle a besoin de se reposer.

- Je comprends.

J'aimerais trouver le moment pour lui dire qu'une présence silencieuse peut être un bon calmant contre la douleur. Mais je n'oserais pas. Je le quitte en passant par le poste soignant. Une infirmière me voit :

- Je lui prépare un antalgique.

 

 

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23 avril 2016

Elle nous offre une place

Elle a une manière toute particulière de nous aider dans notre bénévolat : elle nous sollicite.

L est kinésithérapeute. Grande, mince, un sourire d’ange un peu malicieux, le regard pétillant, elle entre dans les chambres et offre aux malades un projet. Pour un mieux de l’instant.

Dans le travail qu’elle fait chaque jour avec les eux, elle a parfois besoin de nos bras et de notre présence ; alors elle fait appel à nous. Elle nous présente, par notre prénom, rajoute toujours un qualificatif gentil et chaleureux, dit au malade combien elle est contente que nous soyons là avec eux.  Elle nous confie une bouteille d'oxygène à faire rouler, ou un fauteuil à placer juste derrière le malade pendant qu’il marche… au cas où. Et nous partons en promenade, assemblage un peu branlant, le malade, la kiné et le bénévole. De sa voix ensoleillée, elle encourage chaque pas - c'est super, bravo, regardez jusqu’où vous êtes allé ! Elle donne des conseils, « regardez bien loin, redressez vous un peu, voilà comme ça, faites de grands pas, levez bien les pieds, vous voyez comme c’est mieux tout de suite !… », toujours positive. D'un œil attentif, elle nous suit aussi, « ça va toi ? Pas trop lourd ? » et elle rassure le malade : « vous avez vu, elle est juste derrière vous » ;

Et lorsqu’elle sent le malade fatigué, elle avise un banc dans le couloir et suggère une halte. Le malade s'assoit sur son fauteuil, L. nous propose le banc, et, accroupie au pied du malade, la main posée sur son genou, elle le regarde et lui parle avec bienveillance. Elle écoute les craintes - Je suis essoufflé - Je vois bien que je marche moins bien... 

Elle ne nie jamais, ne leur ment pas. Elle accueille leurs paroles, et accompagne leur cheminement. Je l’entends reconnaitre l'évolution de la maladie, et comprendre la difficulté. Elle remet en perspective.

- Aujourd'hui c'est comme ça. Je vois que vous vous sentez fatiguée ; mais regardez, vous êtes arrivée jusqu'ici ; c’est bien ! Et on est là avec Véronique, tranquillement, ça fait du bien de sortir de la chambre non ?

En entendant ces paroles positives, et face à son sourire désarmant, souvent le malade se laisse faire ; c’est vrai que c’est agréable de sortir un peu.

Et L., appelée ailleurs, nous laisse avec le malade pour un petit temps. Le temps pour lui de reprendre son souffle, de se reposer un peu. Le temps pour nous de prendre notre place de bénévole auprès de lui, une place si bien préparée. Il n’y a qu’à laisser les mots s’égrainer doucement dans cet espace ouvert.

Lorsqu'elle reviendra, pour aider le malade à retourner dans sa chambre, elle sera discrète et attentive, veillant à ne pas interrompre l'échange qui est en place. Le passage de relais se fera en douceur, et nous repartirons, tous les trois, jusqu’à la chambre, le malade à son bras, le bénévole derrière, poussant le fauteuil ou tirant l’oxygène. A moins que le malade ne préfère rester assis. L ne forcera rien - c’est déjà bien pour aujourd’hui ; on verra demain.

A la fin de la journée, je croiserai L. qui me remerciera, et me dira combien nous sommes utiles pour elle et pour les malades. Moi, je pense souvent que cette femme est un cadeau. Pour les malades, mais aussi pour nous. Un cadeau précieux.

 

 

Posté par Veronique_CSM à 09:17 - Commentaires [5] - Permalien [#]