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07 décembre 2017

A table !

C'est l'heure du diner ; le service est calme, peu de familles ou de proches, chacun a regagné sa maison. Dans le couloir, le roulement familier du chariot des repas se fait entendre et une bonne odeur de soupe se diffuse.  Un aide-soignant vient à ma rencontre et me propose de donner son repas à madame M.

Ensemble nous entrons dans sa chambre ; il me présente. La malade me dévisage d’un air inquisiteur puis esquisse un sourire. Je viens de réussir l’examen d’entrée. Ensemble nous aidons Madame M. à s’installer correctement sur son lit, la plus droite possible et approchons la table du lit.
L’aide-soignant se dirige vers la porte puis revient sur ses pas et reprend le bol de soupe :

- Comme c’est toi qui donnes le repas, on va éviter les fausses routes.

Mais Madame M. n’est pas femme à se laisser dicter son menu. Elle regarde son plateau et interpelle vigoureusement le soignant :

- Et ma soupe !

Le soignant la regarde, et repose la soupe sur le plateau. Il tente de négocier un peu, il y a une tarte feuilletée, et deux desserts – puis capitule :

- C’est vous qui décidez madame, mais il faudra faire attention.

Et me laisse avec un conseil :

- Tu essayes avec une petite cuiller et tu vois comment ça se passe. Je serai à coté si tu as besoin.

Je n’aime pas être dans cette situation, mais madame M. me vante tant le goût des « soupes du chef » que je n'ose l'en priver. Bien installée face à elle je choisis de lui faire confiance. Une -petite- cuiller après l'autre, elle mange sa soupe lentement, avec gourmandise, et sans fausse route. Je la regarde fermer les yeux et sourire après chaque déglutition. C'est un temps de plaisir pur. Elle mange comme un ogre tout son repas, me demande de rajouter un fruit - regardez dans mon réfrigérateur, vous trouverez une banane - et profite de ce temps pour me raconter son diner dans un trois étoiles avec son fils, le jour de Noël.

Après une description soignée des lieux et de la vue exceptionnelle dont ils ont pu profiter, ses yeux commencent à briller à l'évocation des plats. Face à son plateau de plastique, elle me décrit la porcelaine fine, les cloches d'argent, les mets rares et les vins savoureux qu'ils ont goutés là-bas. Elle se rappelle de sa robe et de la gentilesse de son fils. 

- C'était avant ma maladie. Il y a trois mois.

Je regarde la femme pale et fragile qui vient de prononcer calmement ces paroles, je prends conscience de sa maigreur, et de ses gestes hésitants. J’ai tellement de mal à l’imaginer sur ses deux pieds il y si peu de temps. Chute fulgurante et violente à laquelle elle semble prêter peu d’attention. Elle est toute à la mémoire de ce diner, ce plaisir partagé avec son fils et rien ne gâchera ce moment.

 

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13 novembre 2017

Nous avons été ce que vous êtes...

C'est un tout petit bonhomme appuyé sur ses cannes qui glisse plus qu'il ne marche dans les couloirs de l'unité. Je cale mon pas sur le sien et nous commençons une petite ronde.

- J'ai toujours aimé les cimetières. lorsque j'étais petit, ma grand-mère m'emmenait avec elle pour fleurir les tombes. Nous partions tous les deux et je l'aidais à porter les pots de fleur, et remplir l'arrosoir. J'adorais ces moments; les cimetières je n'ai jamais trouvé ça triste. C'est calme, il y des arbres, de la verdure, des belles fleurs. Ma grand-mère s'occupait aussi des tombes autour de celle de mon grand-père. Elle coupait les fleurs fanées et je venais les chercher avec une brouette à trois roues... je l'ai renversée des centaines de fois! Quand elle était pleine,  je la vidais tout au fond du cimetière, comme tout le monde. et après j'allais remplir l'arrosoir ... là aussi j'en renversais beaucoup à côté. Et puis je voyais ma grand-mère s'assoir et je l'entendais parler à son mari. Je n'entendais pas ce qu'elle disait, je n'osais pas m'approcher. Je la laissais seule, je comprenais qu'elle disait des secrets à son mari. Pendant ces moments, j'allais lire les noms écrits et les dates. J'essayais de calculer les âges. Dans notre cimetiere il y avait un grand fronton en pierre à l'entré. Je n'oublierai jamais ce qu'il y avait écrit dessus :

"nous avons été ce que vous êtes, vous serez ce que nous sommes"

Cette phrase, ma grand-mère m'a demandé de la lire à haute voix et de m'en souvenir toute ma vie. Je n'ai pas compris ce que ça voulait dire sur le moment, mais je ne l'ai jamais oubliée. Depuis j'ai trop bien compris. Vous me voyez aujourd'hui, avec mes cannes, en train de faire difficilement le tour du service pour ne pas oublier comment on marche, et ne pas perdre tous mes muscles. Mais il y a encore quelques mois je parcourais la ville en long et en large. Et quand j'étais fatigué, je m'asseyais à la terrasse d'un café et je regardait tout et tout le monde. Je parlais avec les gens à côté de moi, comme avec vous. C'était ça ma vie; Me promener et rencontrer des inconnus.

L'homme pose ses cannes et s'assoit sur un banc. Je le rejoins avec un café. Il n'y a ni terrasse, ni gens qui passent mais nous parlons un peu.
Il est inquiet:

- Je suis bien ici mais je sais que je vais devoir partir bientôt. IIs cherchent une strucure pour m'accueillir. Je vois bien que je ne suis pas assez malade pour rester ici.

La kiné s'approche :

- Monsieur N. je vous cherchais, nous avons une séance tous les deux.

Il se lève lentement et reprend ses cannes.

- Je vous laisse, il faut que je fasse mes exercices.

Je les regarde s'éloigner lentement et garde sa maxime en mémoire ; nous avons été ce que vous êtes...

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24 octobre 2017

Fragments d'histoire

Madame S. marche dans le couloir avec sa soeur en attendant que le sol de la chambre soit sec. L'agent de service vient de faire le ménage et la rassure :

- il y en a pour cinq minutes, pas plus.
Mais madame S. n'est pas pressée; elle est là depuis ce matin et le temps passe lentement auprès de son mari en toute fin de vie; elle a besoin de parler d’autre chose, de s’évader un peu; alors elle m'emmène avec elle dans son enfance, dans son pays.

- Je vivais en Indochine; ça s’appelait comme ça à l'époque. Mon père était français, militaire il est mort à la guerre. Je me souviens encore du jour où je suis allée avec ma mère reconnaitre le corps. Ils ont soulevé le drap, j’ai vu ma mère hocher la tête, sans dire un mot et nous sommes reparties. J'étais toute petite, j'arrivais à peine à la hauteur de la table ; je n'ai pas vu le visage de mon père, seulement celui de ma mère. Et je le vois encore.

En disant cela, madame S. refait les gestes qu'elle a vus, soulève un drap imaginaire et hoche la tête comme sa mère. Elle est ailleurs. Dans un autre temps.

- Ma soeur est née trois mois plus tard. Pendant tout le temps de la guerre, ma mère recevait la solde de mon père, comme s’il était là. Mais après la guerre, il a fallu vivre avec moins. Tout était beaucoup plus difficile; alors elle a décidé de venir en France, retrouver la famille de mon père. C'était mieux pour nous. Bien plus tard ils ont dû agrandir Saigon, et détruire le cimetière. Ils ont proposé aux familles qui avaient un mort là-bas de le récupérer ou de le rapatrier à Fréjus dans un cimetière militaire. Quand ils ont appelé ma mère, elle m'a dit « ils proposent de faire venir ton père en France », et moi... j'ai compris que mon père allait revenir. Je ne l'avais pas vu mort, je m'attendais toujours à ce qu'il revienne; alors quand elle m'a dit ça - et pourtant j'étais adulte- j'ai vraiment cru qu'il allait revenir et que j'allais le voir arriver debout...

Le ton de sa voix tremble ; madame S revit la scène.

-Ma mère a choisi Fréjus. Elle me disait que si on récupérait ses cendres pour nous cela ne toucherait que notre famille; alors que si il était à Fréjus, il serait une mémoire pour tous les enfants d'aujourd'hui.

Sa soeur la regarde, visiblement troublée :

- Je n'étais pas au courant.


- C'est maman qui a décidé.

Madame S. me prend la main.

-  Et aujourd’hui on attend une autre mort. C’est mon mari qui est allongé ici sous le drap, et je le vois. je dois tenir; et j'ai la chance d'avoir tout le monde pour m'aider. La famille me tient, et moi je tiens la famille.

 

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08 octobre 2017

Pourquoi nous ?

Deux jeunes soeurs sont venues voir  leur grand-mère. Dans le couloir devant la chambre, elle semblent fébriles et m’expliquent ne pas savoir vraiment qui elles vont trouver. Elles ne l’ont pas vue depuis dix huit ans; la plus jeune avoue n’avoir aucun souvenir d’elle – j’étais trop petite.

- C’est notre père qui veut. Il nous a appelées hier soir pour nous demander de venir lui dire un dernier au revoir ; il pense que c'est bientôt la fin.

L’ainée m’explique qu’elles devaient venir dimanche.
- Mais avec ce que m’a dit notre père, j'ai pensé que dimanche serait trop tard, alors j’ai demandé à mon patron de prendre mon après midi.

Elle regarde sa sœur :

- T’es prête ? On y va ?

Je les laisse entrer l’une après l’autre, d’un pas hésitant et vois leur silhouette disparaître derrière la porte.

Cette visite est difficile pour elles. Debout dans la chambre de cette vieille dame presque inconnue elles on du mal à trouver leur place; en m’éloignant dans le couloir je saisis quelques paroles – tu ne trouves pas qu’elle respire moins bien, elle n’a pas l’air d’aller ... Quelques minutes plus tard, elles appellent les soignants, qui d’un geste me demandent de les suivre. Le médecin est déjà là, un stéthoscope aux oreilles, les doigts posés sur le poignet de la malade. D’une voix douce il conseille les deux sœurs « parlez-lui ». De l'autre coté du lit la plus âgée caresse doucement la main de sa grand mère en lui parlant doucement, et en sanglotant. La seconde se tient loin et recule pas à pas. La grand-mère qu'elles venaient voir pour faire plaisir à leur père vient de mourir sous leurs yeux. Seulement dix minutes passées dans la chambre, à peine le temps de faire le tour du lit à la recherche d'un regard à croiser. Quelques respirations irrégulières, et ce silence insupportable. Sur un regard du médecin, je leur propose de sortir de la chambre et les assois autour d'une table. Elles ont besoin de se remettre. Ce qu’elles viennent de vivre est d’une violence terrible. Entre deux sanglots les langues se délient. Elles décrivent une famille déchirée, des tensions anciennes,  des brouilles insolubles. Elles ne sont plus en contact avec les autres membres de la famille.

- Mais pourquoi c'est avec nous que ça arrive ? Pourquoi juste au moment où on vient la voir ? Peut-être qu’on n’aurait pas dû venir. Mais qu'est ce qu'on aurait pu faire pour elle?  Ils vont tous nous en vouloir !

Elles interrogent le médecin venu nous rejoindre;

- Vous croyez que c'est à cause de nous qu'elle est morte? Docteur, vous leur direz aux autres qu'on pouvait rien faire…
Elles sont tellement choquées que les mots du médecin ne semblent pas parvenir jusqu’à leurs oreilles. Pourtant lui-même ne savait pas, ne pensait pas que ça irait si vite. Il leur rappelle que lui non plus n'a rien pu faire, c’était l’heure pour leur grand-mère. Il cherche les mots pour les rassurer, puis s'éloigne et me les confie. Je reste avec elles, tentant de les contenir ; elles ont permis à leur grand-mère de ne pas partir seule, d’être accompagnée par deux de ses petites-filles, de les revoir, mais je ne suis pas sure d’être entendue. Entre larmes et mots elles ont besoin de raconter ce qu'elles viennent de vivre et de me confier leur sentiment d'illégitimité; ce n’est pas avec elles que leur grand-mère aurait du mourir. Elles qui ne l’avaient pas vue depuis si longtemps.
- On était seulement venues pour dire au revoir.

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19 septembre 2017

Séduire... c'est toute sa vie !

La femme de Monsieur C. est dans le service depuis plusieurs semaines. Je ne l'ai jamais rencontrée, mais tous s'accordent à admirer sa sagesse, sa poésie et son courage.

Son mari est tous les jours auprès d'elle et vient souvent me retrouver autour d'un café. Il vit lui aussi avec poésie et sagesse. Il écoute sa femme, la regarde pour ne rien oublier, écrit lorsqu'il rentre chez lui, pour que plus tard, elle lui tienne compagnie.

Leur histoire d'amour est palpable, au delà des mots.

Madame C. est en état précaire depuis deux jours. Plus de mots, plus de regards. Un souffle à accompagner. Toute la famille se resserre. Sur le banc en face de la chambre, un vieux monsieur joue avec sa canne. C'est le beau-père. Il est là, sans entrer, parce qu'il n'en a pas encore envie. Il vient simplement accompagner son fils. Lui montrer qu’il est là, qu'il l'attend. Et il a besoin d'être accompagné lui aussi. Il me sollicite, pour une petite discussion, me parle de lui qui devrait être à la place de sa belle-fille - mais voyez vous Madame, on ne choisit pas. Et pourtant, j'ai plus que l'âge de ne plus être là –

Cet homme a besoin d'être regardé comme il a du l'être il y a de nombreuses années. Besoin d'être admiré, désiré, aimé... Le beau-père de madame C. est un charmeur.

De ceux qui ont l'oeil qui frise dès qu'une femme s'approche, qui ont besoin de se sentir vivants dans une relation de séduction. Un jeu sans gagnant, un échange au ton léger et jamais déplacé, dont chacun connaît les codes ; c'est ainsi qu'il conçoit la rencontre. Ma présence auprès de lui l’aide à s ‘évader un peu de son banc inconfortable.

Quelques minutes après son fils arrive et le regarde avec tendresse.

- Je vois que tu as trouvé quelqu'un avec qui passer le temps !

Et s'adressant à moi :

-  Mon père a toujours aimé parler aux femmes; il a du beaucoup vous charmer. Il m'étonnera toujours; je ne le connais que comme ça.

Je ne décèle aucune animosité dans sa voix, aucun reproche. Il ne semble pas trouver cette attitude  déplacée en ce lieu ni en ce temps de la fin de vie. Il regarde son père en souriant, et lui  propose d'entrer dans la chambre:

-  elle est très calme maintenant, et j'ai l'impression qu'elle entend. Tu peux venir lui dire au revoir parce que je pense que tu ne la reverras pas.

Dans un mouvement lent où pèsent les ans, le père se lève et s’incline vers moi dans un respectueux baisemain.

- Vous savez madame, son épouse, c'est une femme tellement formidable... comme vous!

- Allez viens papa.

- Mes hommages madame, j'ai été ravie de faire votre connaissance.

Monsieur C. emmène son père vers la chambre, en ressort et revient vers moi;

- mon père est incorrigible! J'espère qu'il ne vous a pas importunée... Il a tellement besoin de séduire! C'est toute sa vie.

 

Posté par Veronique_CSM à 14:52 - Commentaires [3] - Permalien [#]


07 septembre 2017

#dédicace

J’aime les familles nombreuses et les mélanges de génération. Je l’avoue c’est ma faiblesse. Je sais pourtant que tout n’est pas rose, qu’elles renferment parfois des douleurs inavouées, des jalousies destructrices, des silences trop lourds ; mais c’est plus fort que moi, ici mieux que nulle part ailleurs, les familles nombreuses me rassurent sur l’humanité.

Dans cette chambre la porte ne peut rester fermée plus d’une minute. Les gens entrent et sortent, doucement dans un gracieux ballet. Il y a tous les âges, toutes les tailles, et une ressemblance frappante comme une marque de fabrique. Pas vraiment physique. Chacun a son style, sa personnalité mais un je-ne-sais-quoi dans la façon d’être, l’intonation de la voix,  les fait se rejoindre.

Hors de la chambre des groupes se font et se défont, entre joie des retrouvailles et tristesse d'un adieu à venir. Les jeunes se tiennent la main ou se prennent par l’épaule, les plus vieux sont pudiques, moins de gestes, mais des mots. Ils parlent doucement et se meuvent sans bruit. Même les plus petits ont senti qu’en ce lieu, le temps était différent. Ils ne courent pas dans les couloirs, attendent d’être dans le jardin pour se retrouver entre cousins et jouer. Le reste du temps ils viennent dans la chambre, les plus tendres s’assoient sur les genoux de leur arrière-grand-mère et lui parlent. Certains lui caressent la joue, ils sentent bien qu’elle est triste. Parfois ils pleurent un peu, pas trop longtemps parce que leur malade chéri ne souffre pas, et qu’il est heureux d’avoir toute sa famille autour de lui. Et puis on leur a expliqué : c’est la vie.

Ils sont là, depuis une semaine, depuis que leur arrière-grand-père, grand-père, père, mari est arrivé ici. La chambre est colorée de fleurs et de dessins d’enfants. Au coin famille ils ont apporté du café et du thé, laissant à disposition des passants quelques boites de biscuits dans lesquels les enfants n’hésitent pas à piocher. Dans cette chambre la sonnette reste muette. Il y a toujours quelqu’un pour aider, déplacer un oreiller, donner de l’eau, redresser le lit, et si nécessaire aller demander de l’aide aux soignants. Ils sont tellement nombreux que lorsque l’un ne va pas, un autre vient l’aider. Parfois ils sortent dehors et leurs voix portent plus loin. Ils fument des cigarettes et rient en se rappelant le passé. Ils pleurent aussi discrètement, pudiquement, librement. « Il aura eu une belle vie – c‘est bien que tu aies pu venir – ta fille a tellement grandi – maman est formidable » Autour du malade, chacun prend son tour. C’est le temps des au-revoir, dans l’émotion, et la sérénité. Ils lui parlent, le remercient de ce qu’il leur a donné, de ce qu’il a construit, rappellent une anecdote, un moment vécu avec lui. Chacun le sait, ce départ est juste. Il a l’âge, une belle vie et une magnifique famille ; des fils solides, responsables, pères de famille, des filles toniques, piquantes, colorées, toujours impeccable, une ribambelle de petits-enfants et arrières petits-enfants joyeux et source de vie, une femme droite, croyante, confiante ; elle reste en permanence dans la chambre, dort ici, « depuis le temps qu’on vit ensemble ».

En passant devant cette chambre, je sens leur douceur, leur tendresse, leur force, et certains jours, je leur en vole un peu.

Ils me font du bien.

 

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21 août 2017

Marche rapide

Une stagiaire m'accompagne aujourd'hui. Nous sommes allées aux transmissions avec les équipes soignantes, avons rencontré longuement une charmante dame dans sa chambre,  et maintenant nous échangeons en marchant dans le couloir. Elle me fait part de ses impressions sur le début de la journée.

Sur un banc deux femmes discutent.

- Vous n'allez pas les  rencontrer?

Je lui dis préférer laisser les gens tranquillement entre eux, et être simplement une présence disponible et visible. Pour laisser aux visiteurs l'initiative de la rencontre.

Nous croisons une jeune femme et son ami, tous les deux le visage tourné vers la fenêtre; la tension est palpable.

Alors que m’apprête à rentrer dans une chambre, la jeune femme quitte sa fenêtre et se dirige vers nous à pas énergiques.

- Je peux parler? Il faut que je parle, il faut que je parle, il faut que je parle. Vous pouvez m'écouter?

C‘est une boule de tension et d'énervement.

En voyant son agitation je lui laisse la possibilité de parler en marchant.

- Merci, c'est gentil j'ai tellement besoin de bouger !

Nous calons notre pas sur le sien et parcourons côte-à-côte les couloirs du service. Elle marche d'un pas rapide, comme si elle était en retard, et parle vite, saccadé, en contenant sa colère; parce que sa mère va mourir. Là, maintenant, ou demain.

Elle va mourir et son beau-père vient de se disputer avec son oncle.

- Il y a un combat de coq dans la chambre; vous vous rendez compte! Ils se battent autour du lit de maman qui va mourir; il y a autre chose à faire non? Je ne comprends pas ça me rend folle. J'ai préféré sortir. Mais il ne reste plus beaucoup de temps.

Elle accélère sa cadence et ses pas nous conduisent à la salle d'art thérapie. Cette grande pièce, baignée de lumière et décorée de dessins aux couleurs vives la calme. Elle s'adosse contre un meuble, respire et regarde.

- Ce sont les malades qui font ça? C'est beau.

Elle fait quelques pas, s’arrête devant des peintures, s'adosse à nouveau. Respire. Elle a besoin d’un temps de silence. Je l’attends.

Son ami vient la rejoindre. Le grand-père et le beau-père sont maintenant sortis de la chambre. Sa mère est seule, elle va enfin pouvoir trouver un peu de calme à ses cotés.

- Vous savez, je ne lui en veux pas à mon beau-père. Je ne me suis jamais entendue avec lui, mais il a rendu ma mère très heureuse...

Elle fait quelques pas puis se retourne vers moi :

- Je suis désolée d’avoir été comme ça, aussi énervée ; j’espère que je ne vous ai pas choquée ; ça m'a fait tellement de bien de pouvoir parler.

Elle lache ma main pour prendre celle de son  ami et  se dirigent vers la chambre. Le pas de la jeune femme est maintenant plus calme, ses gestes tendres, elle pose sa tête contre son épaule; la tension est retombée.

Je retrouve ma stagiaire et nous prenons un temps pour parler de cette rencontre. Il faut quand même que je sois honnête, c'est la première fois que je suis alpaguée dans une telle urgence de parole et que ma présence est sollicité avec tant d'énergie et de spontanéité.

 

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24 juillet 2017

Priorité

Cet homme est arrivé ce matin, et je viens le rencontrer et l’accueillir au nom des bénévoles ; je réfléchis avant à la formulation. Un « bienvenu » est tellement inadapté… peut-on vraiment être bienvenu en soins palliatifs…  Il ne me laisse pas le temps de trouver et s’arrête sur mon prénom.

- Vous vous appelez Véronique... c'est le 4 février !

- Vous  connaissez les dates de toutes les fêtes?

- Non aucune... mais je suis né un 4 février, je n'ai aucun mérite à m'en souvenir. Chez nous il n’était pas question de fêter quoique ce soit. D’ailleurs je ne sais pas pourquoi je parle d’un « chez nous » parce que je n’avais pas de famille. Le 4 février, c’est la seule chose que je connaisse de ma naissance, alors j’y tiens.

Il a l’œil inquiet et la gueule cabossée de celui qui a dû se battre pour trouver sa place, au propre comme au figuré.

- Je n’ai pas connu mes parents, j’ai été abandonné. J’ai vécu en famille d’accueil, plusieurs familles d’accueil, puis en pension. Je crois que chacun se souvient de mon passage.  Mon problème c’est que je ne supportais pas l’autorité masculine. Avec l’autorité, ça s’est toujours mal passé.

En quelques phrases, monsieur S. me décrit son enfance, sa jeunesse, et ses années de vie chaotiques, mais le ton n’est ni amer ni vindicatif.

Après un court échange, je lui propose quelques fleurs.

 - Des fleurs ? Ha ben ça ! Quelle idée !  et pourquoi faire ?

Je lui explique que c’est notre façon d’accueillir ceux qui arrivent, de mettre un peu de nature et de couleur dans la chambre. Cette proposition le fait sourire.

- D'accord mais alors des bleues parce que je suis un garçon… Mais non je plaisante ! Toutes les couleurs me vont ! Je n'ai pas l'habitude de recevoir des fleurs ni même d’en offrir. Je crois que ça ne m’est jamais arrivé ! Va pour les fleurs. Puisque vous êtes de la maison, vous allez peut-être pouvoir me dire, vous savez si il y a une assistante sociale ici? Parce que je suis convoqué au tribunal dans trois jours et je ne sais pas comment y aller.

Je regarde cet homme dont la maigreur et le teint sont impressionnants ; je doute que la convocation puisse être honorée mais le rassure sur la présence d’une assistante sociale. Il lui suffira d’en faire la demande aux soignants et elle viendra le rencontrer.
Cette réponse semble lui convenir.

- J’ai fait des bêtises. Ça ne se sait pas ici ?

Il dit ça avec un air contrit, peut-être un peu travaillé, qui me fait sourire. Je le rassure. Je ne sais rien.

- Ha ! C’est mieux comme ça !

Il me rend mon sourire et rajoute :

- Mais j'ai d'autres soucis; le tribunal c'est pas le plus important maintenant.

Il laisse passer un silence qui me laisse imaginer bien des questionnements et reprend :

- L’important aujourd’hui c’est de pouvoir laver mon linge. Savez-vous si il y a une laverie ici ?

Il y en a une. Monsieur S est rassuré. Le tribunal peut attendre. Pas son linge.  

 

 

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06 juillet 2017

Impuissance

Madame P. est là depuis de longues semaines et j’ai eu plusieurs fois l’occasion d’échanger avec elle. Quelques phrases, de moins en moins cohérentes, qui me laissaient souvent ébranlée par l’évolution de son état, l’âge de son fils, son regard absent, son esprit et sa vie qui s’échappaient. 

Aujourd'hui, Madame P. était tellement immobile, le regard fixant le plafond, qu’une des infirmières l’a crue morte. Et puis après les soins, elle a retrouvé un peu de vie. Mais elle est fragile et les soignants sont attentifs et sollicitent mon attention.

En milieu d’après-midi, je viens faire une présence silencieuse auprès d'elle; en une semaine elle a maigri mais sa peau est toujours aussi jeune, son regard transparent toujours aussi difficile à lire. A mon approche, elle tourne la tête lentement vers moi. Pas de mots. Il m’est impossible de savoir si elle a envie de me voir, d’avoir une présence à ses côtés, de sentir quelqu’un. Debout près de son lit, je cherche sa main pour la serrer, créer un contact, même formel qui me permettrait de m’ajuster à elle,  mais elle les laisse sous les draps. Par une question, je tente de savoir si un peu de présence lui ferait du bien. Face à son silence j'essaie de savoir si elle préfère rester seule. Je ne lis rien, ni dans ses yeux, ni dans ses gestes. Elle sort sa main pour la poser sur les draps. Je l'effleure du dos de la main. Elle ne réagit pas. Je laisse ma main près de la sienne, espérant peut-être un mouvement de sa part, mais elle reste immobile.

Je la regarde à nouveau et lui exprime mon incapacité à comprendre ce qu'elle souhaite. Son regard reste vide, mais quitte le mien pour fixer le plafond. J'interprète ce mouvement comme une demande de solitude et quitte la pièce frustrée et mal à l'aise. J'aurais aimé pouvoir l'accompagner quelques temps mais ne veux pas m’imposer. Madame P. va rester seule, risque de mourir seule. Je ne suis pas sûre d’avoir bien fait. 

Il est six heures. Devant la porte de madame P. un homme tient un dessin d'enfant. La chambre est maintenant dans l'obscurité. L'homme va et vient, reste près de la porte entre-ouverte, puis s'éloigne, rasant les murs et fuyant chacun. Assise sur le banc j'attends. Au cas où. Après ne pas être arrivée à entrer en relation avec madame P. je suis tout aussi impuissante à aider cet homme; Son mari? Son ex-mari? Le père de l'enfant en photo dans la chambre, vue la ressemblance. Je tente de croiser son regard, qu'il garde obstinément vers le sol.

La journée se termine; Pas d'accompagnement. Deux personnes en souffrance, qui avaient besoin d'aide, avec lesquels je n'ai pas réussi à entrer en relation.

En quittant les lieux je me sens vide. Je sais que je ne reverrai pas cette jeune femme.

J'ai un sentiment d'inachevé, d'inutilité. Je me demande pourquoi j'étais là aujourd'hui. Pour qui.

 

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17 juin 2017

Promenade

Une soignante m’interpelle dans le couloir :

- tu veux bien nous aider ? Madame J. aimerait aller un peu dehors.

Je me retourne et rencontre une adorable vieille dame, confortablement installée dans son fauteuil, une couverture sur les genoux.

Je prends le relais de l’infirmière, en remerciant madame J. de m’offrir ce temps au jardin. Elle se tourne vers moi et me confie :

- je crois qu’il y a plus d’un an que je ne suis pas sortie.
Dans l’ascenseur, elle me raconte le long chemin parcouru depuis l’annonce de sa maladie. De son domicile aux urgences, des urgences à un service de l’hôpital, puis retour chez elle quelques mois, et à nouveau l’hôpital cinq semaines avant d’arriver ici. De taxis en ambulances, de couloirs en ascenseurs, de parking en parkings, sans jamais voir le ciel.
- si, le ciel je le voyais – rectifie-t-elle – c’est l’air…  pouvoir le sentir…
Elle se tait et offre son visage au soleil qui l’accueille dès la sortie.
- l’air… et le soleil sur le visage.

Je la regarde s’abandonner à la caresse du vent et arrête le fauteuil. Je sens qu’elle a besoin d’un petit temps de pause ; les yeux fermés, un léger sourire aux lèvres, elle reste immobile, les mains posées sur sa couverture.
- j’avais oublié combien c’était bon !

Nous contournons quelques lits, croisons des fauteuils et suivons l’allée pour découvrir le jardin. Les promeneurs se saluent, commentent – c’est agréable de pouvoir sortir ! - quelle chance ce temps !

Madame J. me donne ses instructions pour la promenade :

- On peut s’arrêter devant les arbres ? J’adore les marronniers. Quand j’étais enfant, je faisais des squelettes de poisson avec les feuilles. Vous ne faisiez pas ça ? Je vais vous montrer. Vous pouvez m'en attraper une ?

Elle transforme habillement la feuille en poisson, et me la tend en souriant :

- Cadeau ! Si il y avait eu des marrons je vous aurais fait un panier ! j'aurais aussi eu besoin d'un canif.

Nous repartons jusqu’au prochain massif.

- Regardez ces roses ! Vous croyez que je pourrais les sentir ?
Nous approchons  laborieusement mais surement du rosier et madame J. touche délicatement chaque fleur pour la sentir.

- Les roses n’ont plus le parfum d’antan. Mais elles sont très belles !

La promenade se poursuit, chaque nouvelle fleur est l’objet de commentaire, de joie, de souvenirs qui remontent doucement.
- Là, arrêtons nous là, près des hortensias, au soleil.

Je cale le fauteuil près du massif, et l’écoute me raconter ses vacances.
- Nous prenions le café près d’un massif comme celui-là. Et pour moi l’hortensia à l’odeur du café. Parce que petite, j’avais le droit de tremper un sucre dans le café de mon grand-père et je le savourais assise au pied des hortensias. A propos de café… vous croyez que je pourrais avoir du thé ?

Près de nous, une jeune femme qui accompagne sa mère a entendu ses propos.
- Ne bougez pas, je partais justement en chercher pour ma mère, je reviens. Je vous la confie.

Nous faisons connaissance avec cette autre promeneuse, et c’est à quatre que nous prolongeons ce temps de légèreté et d'évasion, autour d’une tasse de thé, à disserter sur la nature. La maladie s’est éloignée pour quelques heures.

 

Posté par Veronique_CSM à 15:45 - Commentaires [3] - Permalien [#]