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13 décembre 2018

"J'ai perdu la tête..."

« Lucas est trisomique, et depuis sa naissance il est joyeux » me confie sa mère au coin famille. Elle a un regard épuisé, et ajoute :

- Mais depuis un an il a une tumeur. Vingt-trois ans, trisomique et une tumeur au cerveau. C’est beaucoup pour une seule personne.
Au fond de moi, je pense que c’est beaucoup pour une seule famille.  
- je vais devoir y aller, mais je crois qu’il aimerait bien se promener cet après-midi, si vous avez un peu de temps…

J’ai beaucoup de temps, et me dirige vers la chambre de Lucas.
Je le trouve déjà installé dans son fauteuil roulant, et après de rapides présentations faites par un soignant, nous partons tous les deux vers le jardin.
Face à ce qui m’apparaît comme une injustice, j’ai du mal à rester en silence. Nous nous promenons version visite guidée, il prononce quelques « oui » aux remarques que je fais sur les fleurs. Il ne cesse de sourire et je suis saisie par ce sourire sans une ride.  

Après un tour complet, nous cherchons un endroit agréable pour nous installer tranquillement. Il me montre du doigt un massif d’hortensias. Je cale les roues de son fauteuil, vais chercher une chaise et m’installe près de lui.  Je retrouve mes repères, ne ressens plus le besoin de parler, et le laisse découvrir l’endroit.
Après quelques minutes il dit :

- j'ai mes nerfs qui lâchent ;

Il dit cette phrase comme ça ; à propos de rien. Je tente de comprendre si c'est maintenant qu'il se sent mal, s’il veut rentrer, ou s’il a besoin d’un soignant. Je ne veux pas qu’il lui arrive quelque chose. Mais il nie de la tête ;

- en général.

C’est « en général » qu'il a les nerfs qui lâchent, depuis qu'il est malade ; je lui demande comment ça se manifeste.

- Je m'énerve.

- Avec les infirmières ;

- Non avec ma mère. Toujours avec ma mère.

Il me regarde d'un air désarmant.

- et après je suis triste.

J’aimerais que sa mère entende ces mots et voit son regard. J’espère qu’il le lui dit.

Alors, un peu au-delà de mon rôle, je lui parle en tant que mère. De cet amour inconditionnel que nous fait découvrir la maternité, malgré les doutes et les épreuves, malgré les caractères aiguisés et les phrases agressives ; de cet amour « même si ».

- Elle sait que vous l'aimez quand même ;

Il me regarde en souriant.

- Oui.  Et j'aime Dany Brillant.

Nous avons des radios et des lecteurs CD que nous prêtons aux familles, mais je ne suis pas sûre que Dany Brillant fasse partie de notre cédéthèque.

Pour une fois, mon téléphone va me servir à autre chose qu’à lire l’heure. Je tape sur mon clavier et une chevelure gominée apparaît. D’un hochement de tête Lucas confirme. Je monte le son, et s’envolent des notes …

« Le jour où je l’ai rencontrée, dans une de ces soirées, j’ai même pas pu la r’garder… »

C’est étrangement décalé, mais le jeune Lucas a un sourire accroché aux lèvres et tape le rythme sur son accoudoir. La musique fait s’envoler toutes les idées tristes et il ne reste que le plaisir de retrouver des airs de fête. Ensemble, nous reprenons à tue-tête le refrain « j’ai perdu la tête depuis que j’ai vu Suzette, je perds la raison…».

Tout au fond de ma mémoire des souvenirs se superposent, et parmi eux, la voix de mes enfants « maman ferme la fenêtre de la voiture, tout le monde te regarde » qui me donne envie de chanter encore plus fort.
La chanson se termine, nous avons chacun des images différentes dans la tête mais une même mélodie ! nous sommes bien, et enchainons les tubes de rock français.  

Le retour vers la chambre est léger. Il est fatigué, mais détendu et souriant.

 

 

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19 novembre 2018

Déformation professionnelle

Un homme s'approche de moi d'un pas décidé.

- je suis le père de monsieur G. pensez vous que je peux voir un médecin maintenant?

Dans le couloir une infirmière passe, je lui laisse le soin de répondre ;

Nous sommes vendredi soir, le service a eu un décès compliqué à gérer, et l'infirmière face à moi, a l'air exténuée. Elle sourit néanmoins au père de Monsieur G.

- Le médecin qui s'occupe de votre fils vient de partir.

- Mon fils me semble chaud, et son pouls est à cent; pour moi c'est un signe de fièvre. Vous ne prenez pas la température des malades ici.

Un peu surprise par la question, l'infirmière répond :

- Nous ne le faisons pas systématiquement ; ici on embête les patients le moins possible. Mais si vous voulez nous allons passer le voir.


Monsieur G a l'air perplexe.

- Vous savez quand je peux parler au médecin sans le déranger ?

- Maintenant ce sera lundi… Ha non, le médecin part trois jours et ne revient que jeudi. Il part intervenir à un colloque… 

Voyant la tête de son interlocuteur, elle précise :

- Mais il y aura bien sûr un médecin dans le service ; et il y a un médecin de garde ce week-end.


Pendant que l'infirmière s'éloigne, appelée par une collègue, l’homme me confie :

- Je suis un pédiatre à la retraite. Quand un enfant est chaud, je prends sa température. Parce que la fièvre, c'est souvent signe d'infection. Alors après je le traite; pour moi c’est normal de faire ça.

- Et vous savez si il mange ? demande t'il à nouveau à l'infirmière revenue parmi nous

- Il déjeune avec son épouse; Je ne sais pas si il mange beaucoup; mais elle lui donne son repas, elle devrait pouvoir vous le dire.

- Donc vous ne savez pas combien il mange?


Le père de monsieur G. est de plus en plus déstabilisé. Il rajoute :

- Donc vous ne les pesez jamais.

- Oh non Monsieur, jamais ! Enfin sauf si les malades le demandent. Ça nous est arrivé quelques fois, mais ici ce n’est pas vraiment le sujet.

L'ancien pédiatre me regarde, l'air soudain très las:

- Pour un pédiatre, c'est important de savoir ce que l'enfant mange, et si il grossit.

Il se tait un moment puis nous sourit.

- Mais bien sûr, je comprends, je vois bien combien tout cela est absurde ici. il ne sagit pas de les faire grossir pour reprendre des forces et s'en sortir.  J'ai passé toute ma vie à l'autre extrémité de la chaine de la vie, j'ai même travaillé en néonatologie. Les enfants, je les ai pesés, soignés... Mon fils aussi d'ailleurs. J'ai suivi sa croissance, je l'ai regardé devenir un homme brillant, c'était un grand intellectuel et là... Il ne parle plus, il n'a même pas l'air de me reconnaitre. J'ai du mal à le voir comme ça et a accepter que rien ne s'améliore.

Il se tourne à nouveau vers l'infirmière:

- Si je comprends bien, ici, vous faites les soins de base, et après vous attendez... Mais si ils ont de la fièvre... vous avez de quoi prendre leur température?

L'infirmière lui sourit:

- Nous faisons plus que les soins de base, nous veillons au confort du malade, et nous calmons la douleur. Toutes les sortes de douleurs. Mais nous écoutons tout le monde ! Famille, malade, bénévoles... si vous pensez qu'il a de la fièvre et que c’est source d’inconfort, on va vérifier et s'en occuper. C'est l'heure des traitements du soir, je vais commencer par votre fils.

- Et si il en a, vous avez de quoi la faire baisser?

- On ouvre les fenêtres, et on prend de la glace...

En regardant le père de monsieur G. l'infirmière comprend que ce n'est pas vraiment ce qu'il attend. Elle quitte le registre de l'humour et pose sa main sur son bras.

- Excusez moi; ne vous inquiétez pas nous avons tout ce qu'il faut; et on peut même faire des examens si nécessaire.

Nous nous dirigeons tous les trois vers la chambre. L'infirmière entre et nous laisse devant la porte pour s'occuper du malade. Je reste quelques minutes avec le père de Monsieur G. Il me questionne sur ce qu'ils font pour les malades, comment ils soignent... J'essaye de lui répondre, à partir de ce que j'entends pendant les transmissions. Je lui raconte le temps qu'ils prennent pour soigner chaque malade, pour s’ajuster à ses besoins, ses demandes. Je ne me sens pas exactement dans mon rôle d’écoute, mais le médecin n'est pas là pour le rassurer, et les soignants s'occupent de son fils... Alors face à ce vieux pédiatre à la retraite, inquiet pour son fils, j'essaye de trouver les mots les plus rassurants.

L'infirmière sort de la chambre en souriant :

- Je lui ai pris sa température; vous avez raison il a une petite fièvre qui sera soulagée par son traitement du soir, et je vous apporte son diner, vous pourrez savoir ce qu'il mange.

Le père de Monsieur G. sourit, et la remercie chaleureusement en partant:

- Je sais que mon fils ne peut pas être mieux que chez vous !

Il me serre la main, rassuré :

- Vous savez ce que c’est … déformation professionnelle, je ne peux pas m’en empêcher. Même si elle a raison, l’important c’est qu’il soit bien. Le mieux possible.

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27 octobre 2018

A qui le dire?

Dans la chambre de sa soeur les soins sont en cours et elle doit quitter les lieux. Assise sur un banc, un gros sac ventru à ses côtés elle brode.
A mon approche, elle pousse son sac pour me laisser une place.
- je m’appelle Isaure. Je sais tout faire . Je sais coudre, peindre, je sais chanter et jouer du piano, je fais des discours....Je sais tout faire et ça ne sert à rien.
Elle a les yeux rivés sur sa broderie et parle avec agitation.
- Dans la chambre c’est ma soeur. on a trois ans d’écart. Quand elle sera morte, je serai expulsée de mon appartement. Elle en a cinquante pour cent et moi je ne peux pas le garder seule.
Elle me regarde, l'air géné de tenir ces propos.


- C’est ridicule d'avoir ce type de considérations, mais pourtant je ne pense qu'à ça depuis des semaines. Ça fait quarante ans que je vis dans cet appartement.  Il appartenait à nos parents, et j’y ai construit ma vie ; cet appartement, c’est tout ce que j'ai. A mon âge, maintenant il ne me reste rien. Alors vous voyez, le chant, le dessin, la broderie.. ça ne sert à rien. Et en plus.. elle est venue ici pour une semaine; on lui avait donné une semaine à vivre.  Et ça fait plus de trois mois qu'elle est là. Vous vous rendez compte, trois mois ! Et moi je n'en peux plus!

Je regarde cette femme au visage fatigué et au dos vouté. La fatigue et l'inquiètude ont marqué ses traits.

- Je vais vous le dire moi. Elle va tous nous achever. Oui, nous achever ! On n'en peut plus aucun. J'ai croisé son mari hier... épuisé. Moi je suis là tous les jours, je fais une heure de transport pour venir. Et elle, elle tient encore. Personne ne comprend. Moi j’ai une vie entre parenthèse, et je sais que ça va basculer. On croit que c’est elle qui est en sursis ici, mais en réalité c’est moi. Parce que quand elle ne sera plus là, moi j’y serai toujours. Elle n'aura plus besoin de rien, et moi je n’aurai plus rien. Plus de soeur, plus de toit. La moitié d’un appartement qui devra être vendu. J’ai bien étudié tout, il n’y a pas d’autre solution. et quand on vendra cet appartement, c’est ma vie qu’on vendra. Elle ne vaudra plus rien.
Elle se tait, démêle son fil, et reprend sa broderie.
- Vous devez me trouvez dure de dire ça. Mais c'est la vérité; c’est aussi de ma vie dont il s'agit. Et à qui je peux dire ça?

 

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29 septembre 2018

So british...

Doit comme un I, Monsieur S sort de sa chambre appuyé sur une canne, en boitant légèrement. Je le vois de loin se diriger vers la sortie et détaille sa tenue pour le moins saugrenue. Un pantalon parfaitement repassé posé sur son bras replié devant lui, une grande chemise à carreaux qui descend jusqu'aux genoux et de longues chaussettes de laine blanche. Malgré ses cuisses à l’air, il est chicissime ! Dans un autre temps, un autre lieu, il aurait été un lord anglais se rendant à son club pour déguster un blend vingt ans d'âge, et deviser sur le sens de la vie ; entre hommes bien sûr. Ici, il est un peu dissonant. Son chic, son accent anglais, sa démarche et sa confusion en font un personnage atypique que je ne résiste pas à aller rencontrer.
Après une poignée de main délicate, je l’écoute exposer la situation.  
- Je vous quitte, je suis invité à diner chez de très chers amis » m’annonce-t-il avec calme dans un anglais pointu.
Monsieur S. a un humour décoiffant, à la hauteur de sa confusion.
Malgré mon étonnement et quelques tentatives pour lui proposer de diner dans sa chambre - proposition beaucoup moins séduisante - rien ne l'arrête, il doit aller diner chez ses amis puisqu'il est invité...
- Voyez-vous madame, je ne peux pas les laisser, ils m'attendent. Viendriez-vous avec moi ?

Voyant monsieur S déterminé, une des infirmières parfaitement bilingue , vient me rejoindre et ensemble nous tentons de le dissuader et de lui faire regagner sa chambre ; il est drôle, nous écoute, s'excuse grandement de ne pouvoir nous suivre. Après de longues minutes de négociation, il consent pourtant à me confier sa canne pour prendre mon bras, et son pantalon bien plié sur l'autre, il marche tel un prince anglais vers sa chambre. Devant la porte, il s'efface élégamment, récupérant sa canne pour me laisser passer. Il est merveilleux. 
Il s'installe devant sa table, et ensemble nous devisons de façon un peu décousue. Son projet de diner en ville est maintenant abandonné, et d'humeur joyeuse il veut plutôt aller au cinéma. Je cherche sans succès à connaître ses goûts mais il est déjà ailleurs. Un regard par la fenêtre, lui permet de conclure fort heureusement que c'est le meilleur cinéma qui existe. Il commente chaque passage; les femmes sont vieilles me confie t'il, l’oeil pétillant. Pourtant, dehors beaucoup me semblent bien plus jeunes que lui..Assis tous les deux face à la fenêtre nous commentons ensemble la vie qui passe comme deux vieux amis. Il regarde chaque tenue, chaque démarche, me les montre, s'exclame dès qu'il voit un enfant. Il y en a peu... alors quand une tête blonde passe... c'est la fête. Avec son humour et son anglais,  il me fait voyager pendant l’après-midi dans les films de Woody Allen.

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09 septembre 2018

Etre quelqu'un

Dès mon arrivée dans le service, un infirmier me conseille d’aller rencontrer madame D.

- Tu verras, cette patiente est parfois un peu confuse, mais surtout très angoissée depuis ce matin.

Je rentre dans une chambre ensoleillée et rencontre une femme qui tourne vers moi un visage tourmenté.

- Qui êtes-vous? Pourquoi venez-vous?

Ma réponse la rassure et avant que je n’aie pu m’asseoir,  elle me parle de son angoisse, de sa tristesse.

-  Je suis tellement perdue;

Elle se met à pleurer.

- Vous savez la solitude, c'est tellement dur !

Je lui demande l’autorisation de prendre une chaise, lui tends une main, et parcours du regard sa chambre. Un gros bouquet de fleurs fraiches, des photos de réunions de familles, des enfants entourant son fauteuil, des petits-enfants à l’air espiègle, une boite de chocolats à peine entamée ; sur sa table de nuit un dessin d’enfant à la signature maladroite, une longue liste de numéros de téléphone …Tout dans cette chambre me parle de présence, de famille, de visites. Mais aujourd’hui madame D est confuse et se sent terriblement seule.

- Dites moi où je suis ... et qui est à côté? une autre personne dans une autre chambre ? Parce qu'il y a d'autres chambres?

Cette idée semble l’effrayer.

- Eux aussi ils sont tous seuls dans leur chambre? mais c'est terrible.

Elle fixe le couloir avec inquiétude. Devant sa porte passe une jeune soignante, avec un chariot de soins.
- Mais qui est cette femme? Et où va t’elle ?
Je tente de la rassurer, lui donne le prénom de la soignante, lui rappelle qu’elle est aussi là pour elle, et devant sa peur lui propose de fermer la porte pour être plus tranquille.

- Hô non je vous en prie ! Ne fermez pas la porte. Je ne supporte pas les portes fermées. On ne sait jamais ce qu’il y a derrière.

Je laisse donc la porte ouverte, et nous écoutons sans parler les bruits du service. Des voix, des chariots, des familles, un mouvement qui semble peu à peu calmer les angoisses de madame D. Mais quelques minutes plus tard, tenant toujours ma main, elle se redresse sur son lit les yeux brillants :

- Quelle heure est-il ? Cinq heures? Il va bientôt faire nuit, c'est terrible! Il ne faut pas fermer les volets. Vous ne les fermerez pas n'est-ce-pas ?


Je ne les fermerai pas.

- Je suis tellement perdue ici !  C'est difficile ;  ce qui est difficile...  c'est d'être quelqu'un.

Cette phrase m’interpelle.

 - Etre quelqu'un ?

- Vous voyez bien, je ne suis plus personne.

Je regarde cette femme et une part de moi cherche à deviner ce qu'était sa vie d'avant, ce qui à ses yeux en faisait quelqu'un.

-  Vous êtes une femme qui a une nombreuse famille, dont tout le monde s'occupe ici, qui m’accueille et auprès de laquelle je passe un bon moment ; pour chacun de nous vous êtes quelqu'un.

 - C’est vrai ? Vous reviendrez? Tous les jours?

Je laisse passer un silence. Puis lui précise que je viens le vendredi, mais que chaque jour quelqu’un peut lui tenir compagnie.

- Mais comment je ferai quand je serai partie ?

Comme souvent, je reste en équilibre sur le verbe partir, qui revêt des significations si diverses. Je tente de la rassurer par un sourire. 

Madame D. me regarde fixement en agrippant  mes deux mains.

Une infirmière entre, nous regarde et rit :

- Madame D. , si Véronique avait une troisième main elle pourrait vous la donner aussi !

La malade regarde l’infirmière, puis moi, et sourit, pour la première fois:

- vous n’avez pas une autre main à me laisser ?

La journée se termine, je quitte la maison avec cet échange en tête. Au fond, qu'est ce qu'être quelqu'un?

 

Posté par Veronique_CSM à 17:57 - Commentaires [4] - Permalien [#]


10 août 2018

Temps d'adaptation

Il est arrivé hier des Etats-Unis. Il a la démarche dégingandée de l'ado trop grand avec des bras dont il ne sait que faire. Lentement, il entre d'un pas chaloupé dans la chambre de sa mère, un sac en plastique avec son pique-nique dans une main, ses écouteurs dans l'autre. Un visage souriant, un catogan, des yeux clairs, il semble venu d'ailleurs.

Je suis auprès de sa mère en présence silencieuse depuis déjà quelque temps. Elle a une respiration calme, les yeux clos, et je ne perçois aucun changement à l'arrivée de son fils. 

Je me lève pour accueillir son fils et lui propose de s'assoir près de sa mère, mais il décline sans hésiter et commence une conversation qui me destabilise ; Il veut tout savoir des bénévoles, pourquoi nous faisons ça, combien nous sommes, si j'ai vu des gens mourir, comment ça se passe...

A côté de nous je sais sa mère dans un état très précaire, mais j’ignore ce qu’elle entend ou ressent.  J'attends le moment où son fils va enfin lui dire bonjour, et la regarder. Mais rien ne vient. 


- Vous pensez que je dois lui parler de la mort ? Vous en parlez avec eux ? vous devez savoir depuis le temps, vous avez l'habitude. Moi ça va je n’ai pas de problème avec ça mais elle, je ne sais pas si elle veut en parler. Ca fait longtemps qu'on n'a pas parlé tous les deux. 

Je suis mal à l'aise de cet échange qui ne tient pas compte de la malade. Je n'arrive pas à le recentrer sur sa mère ; je tente de le sensibiliser à l'existence du lien qui demeure. De l'importance de parler, de dire. De rester dans la relation telle qu'elle a toujours été, d'être en vérité.  

Debout au pied du lit il n'a toujours pas regardé sa mère. Je comprends qu'il ne peut pas, qu'il n'y arrive pas. Il continue sur le registre de l'expérimentation

- Vous croyez qu'on peut la mettre dans une piscine ?

Je regarde sa mère, si faible, si proche de la mort, et je suis désarmée par cette question. 


- j'ai vu de émissions là-dessus. On les met dans un hamac et on les plonge dans une piscine ; et ça leur fait du bien. 

Il enchaine - je vais voir les infirmières - et me laisse au chevet de sa mère. 


A sa sortie, je me recentre sur elle et lui parle doucement :

- Votre fils vient d'arriver ; il a apporté son diner pour rester près de vous.


Madame N. ouvre très lentement les yeux et regarde autour d'elle. Je souffre à l'idée qu'elle a pu entendre cet échange que j'ai eu avec son fils ; ce temps passé pendant lequel il n'a pas fait un geste vers elle, ne lui a pas parlé.

Je lui précise qu'il est allé parler aux soignants et qu'il va revenir. 

Madame N. ferme les yeux. 

Dehors le fils parle avec une infirmière. Je n'entends pas ce qui se dit mais le temps me semble beaucoup trop long. j'ai peur que madame N. parte maintenant, sans avoir son fils à ses côtés. Elle ouvre à nouveau les yeux et tourne la tête vers la porte. J'ai besoin de la rassurer :


- il va arriver ; 

Après quelques minutes qui me paraissent interminables, il rentre à nouveau dans la chambre, et accepte la chaise que je lui propose à côté de sa mère. Enfin il pose son regard sur elle. Un regard doux et chaleureux qui me fait du bien Il est prêt à l’accompagner. Il avait besoin de ce temps pour trouver sa place. Sa mère a les yeux fermés, elle respire doucement. 

Je peux les laisser tous les deux pour vivre ces derniers moments. Dehors, les soignants auront à cœur de l’entourer lui aussi. 

  

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04 juillet 2018

Des énergies nouvelles

« Madame S. aime bien avoir un peu de compagnie. SI tu peux passer la voir ça lui fera plaisir. »

Sur les conseils d’un soignant je pars à la rencontre de
madame S, tordante vieille dame à l'énergie contagieuse. Son lit est constellé de papiers en tous genres, tablette, livres et crayons… Le mur de sa chambre est recouvert de dessins, photos, qui exposent des visages jeunes et rieurs, dans différentes situations de vie, anniversaires, fêtes, diplômes. Toute la famille de madame S. la regarde en souriant. Elle est assise en tailleur dans son lit, et m'annonce avoir besoin de trier un peu le "bordel" qui l’entoure.

- Il faut que je range parce que je vais bientôt partir.

Je la laisse continuer, ce verbe "partir" revêt ici de nombreuses significations et je n'ai pas envie de me tromper.

- Ils me cherchent une place ailleurs; ils n'en peuvent plus de moi vous comprenez; ça fait trois mois que je suis là ! je les épuise ! il faut que vous sachiez que chez moi les soins palliatifs... ça me fait l'effet inverse. ça me ressuscite! C'est la troisième fois que je fais un séjour dans une unité de soins palliatifs, trois endroits différents, et à chaque fois je ressuscite ! On est trop bien traité ici que voulez vous ! Du coup, il ont trouver un autre endroit... et ça... je n'ai pas très envie. Je sais que je ne serai jamais aussi bien qu'ici. Il parait que je pars mercredi prochain; dans une maison de retraite. Je n'aurai pas la même vue, c'est sûr, ni le même traitement. Mais je ne peux pas continuer à profiter d'ici plus longtemps. ce ne serait pas honnête;

Elle déplace trois papiers pour rechercher une tablette cachée sous les draps :

- Vous vous y connaissez en informatique ? Regardez ce que m'a installé mon fils; d'une main vive et précise elle fait défiler toutes les icones, clique revient en arrière, va sur You tube, et me montre des vidéos, de sa famille, de ses amis, d'elle-même. Elle est comme une enfant enthousiaste montrant un nouveau jeu, s'émerveille de tout, de ces progrès de la science et de la technique, de la gentillesse de ses enfants qui prennent le temps de venir la voir et de lui trouver chaque fois de nouvelles occupations, des chocolats apportés par ses amis, de ma visite, de la tendresse des soignants, de la compétence des médecins. Cela fait une demi-heure que je suis dans cette chambre et la volubilité de cette dame m'a apporté la part d’énergie qui me manquait en cette fin de journée. je m'entends rire avec elle, détendue, et réalise qu'elle me fait un bien fou.

Le plateau repas arrive et je propose à madame S de la laisser tranquille pour le diner

- Vous avez raison, si vous rester je ne mangerai rien. Et ça a l'air fameux ce soir.

Elle pivote sur son lit pour s'asseoir au bord.

- Mais regardez moi ces jambes! on devrait me les couper tellement elles sont laides ! Ho je fais la coquette! à mon âge cela n'a pas de sens, il n'y a que moi qui les regarde… mais vous savez… j'ai eu de très belles jambes! Roo,  voila que je recommence ! Allez au revoir madame, merci pour votre visite, j'espère que je ne vous ai pas trop fatiguée.

Fatiguée? au contraire, je ressors de cette chambre avec une énergie nouvelle. En marchant dans le couloir, je cherche vers qui me diriger pour partager ce surplus de vie.

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30 mai 2018

Conte de famille

Une grande femme toute habillée de vert est assise sur un banc, des papiers en désordre posés devant elle, un stylo à la main. A mon approche elle lève les yeux et me sourit:

- J'écris un discours. Demain, c'est l'anniversaire de ma deuxieme soeur, et nous avons décidé de le fêter ici . Alors mon frère m'a demandé le discours. Vous savez c'est toujours moi qui parle dans la famille, j'ai l'habitude. Mais excusez-moi, je ne me suis pas présentée, je suis la soeur de madame J. Mais ce n'est pas son anniversaire à elle, non c'est celui de notre autre soeur.


Tout en me parlant, elle corrige, rature, re-écrit sur son papier. ses gestes sont rapides, presque fébriles . Alors que je m'éloigne pour lui laisser la possibilité d'écrire tranquile, elle me rattrappe:

- Vous voulez que je vous le lise?


Je reviens vers elle et m'installe en face. Elle se lève et telle une comédienne, commence à me lire son texte. La chambre des parents qui s'est barricadée, les ainées qui n'avaient rien remarqué, puis la cigogne qui dépose cette petite soeur, tellement belle. Elle me commente chaque phrase

- Vous savez à l'époque nous n'étions pas très savants des choses de la vie... nous n'avions meme pas remarqué que notre mère avait grossi...

Elle reprend sa lecture :

- Lumière après les ténêbres... Elle s'arrête et m'explique : nous avions perdu un frère un an avant sa naissance, et depuis nous étions tellement tristes, elle était notre rayon de lumière !


J'écoute son discours et j'ai l'impression l'espace d'un instant de rentrer un peu dans l'intimité de cette famille que je ne connais pas. Au fur et à mesure elle déroule des lieux, des prénoms, j'ai sous les yeux l'histoire d'une famille ordinaire, avec ses joies et ses accidents de la vie; avec ses souffrances, ses petits non-dits que l'auteur me raconte entre parenthèses. C'est bien écrit et bien dit, j'écoute s'écouler la vie de cette soeur, à la fois mère et grand-mère, épouse et grande professionnelle. La conteuse me touche, elle est fière de me lire son discours. A la fin, elle attend mon verdict;


- Vous savez je teste sur les autres. En lisant à haute voix, je l'entends, et je sais si c'est bien. Pour les mots, ils me viennent d'un coup comme ça, après je rectifie pour éviter les répétitions. 

Nous sommes toutes les deux bien loin de ce lieu de fin de vie où l'une de ses soeurs est en train de finir ses jours; elle est déja en train de se réjouir d'un anniversaire, une raison de faire la fête, d'oublier pourquoi elle est là.

- Malgré ce qui nous arrive avec la maladie de notre soeur, nous voulons vivre la vie, et prendre ses joies aussi !

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07 mai 2018

L'homme qui marche

Dans le couloir un homme fait les cent pas. Un peu vouté, les mains croisées derrière le dos, le regard au sol, il marche lentement tournant à chaque fois au même endroit. J’hésite à aller le rencontrer, mais il me parait tellement concentré, à moins que ce ne soit de l’évitement, ou de la tristesse. Comment deviner sans connaitre l’histoire ni croiser le regard ?

Finalement je décide de le laisser tranquille et entre dans la chambre d’une malade qui souhaite faire un tour dans le jardin.

Il fait doux dehors, et ce temps passé auprès d’une charmante dame qui somnole me redonne des forces. Je la regarde présenter son visage si pale aux rayons du soleil, geste si familier qui me parle de toutes les femmes de la famille aujourd’hui disparues. Je revois chacune amorcer ce même mouvement du cou levé vers le ciel, esquisser un léger sourire, et fermer les yeux. Comme un temps suspendu. A ses côtés, je me laisse porter par sa sérénité.
La fin de journée est là, mon hôte du jour a retrouvé sa chambre et je remarque que l’homme qui marche est maintenant assis. Il a déplacé une chaise pour être près de la porte d’une chambre. Je ne sais si sa position assise ou son regard qui me croise me semble plus accueillante mais mes hésitations ont disparues et je m’approche pour le rencontrer.  

- C’est gentil madame, mais ne vous occupez pas de moi. C'est un peu différent pour moi. Je ne viens pas rendre visite à quelqu’un. Moi ici, je reviens.

Devant mon air interrogateur il continue :

- Je reviens tous les ans depuis quatre ans. Je ne peux pas m'en empêcher.

Tout en me parlant il se lève et me montre un espace accueil – nous serons mieux ici pour parler -

Je rapproche la boite de mouchoirs posée sur une table et m'assois près de lui.

- C’était dans cette chambre. Mon épouse est restée trois semaines ici.

Il pleure sans bruit en regardant vers la chambre et je suis son regard. Je sens qu’il n’a pas envie d’être regardé, seulement d’être seul avec quelqu’un à côté…

- Je suis désolé de pleurer comme ça. Je n'ai pas de tenue.  Mais si vous saviez ce que ça fait du bien. Il n’y a qu’ici que je peux me le permettre. Ici je me sens libre.

 Nous resterons là quelque temps sans parler. Il pleurera, je lui tendrai un mouchoir, puis il se lèvera, me serrera longtemps la main - merci de m'avoir laissé pleurer, je vais mieux maintenant- et repartira de cette même démarche, vouté, les mains derrière le dos.

Son pas me semblera moins lourd.

 

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11 avril 2018

Le temps des cerises

Depuis plusieurs mois, cette pianiste professionnelle passe de temps en temps offrir quelques notes de musique à ceux qui le veulent. Aujourd'hui, une malade souhaite venir l'écouter, et m'offre l'opportunité d'assister à ce mini concert. Nous sommes une dizaine, les malades sont venus accompagnés,  lits et chaises se retrouvent serrés autour du piano. En attendant l’artiste, certains échangent entre eux; ils semblent se connaitre. Les familles se sourient, confient leur joie de savoir que leur proche a eu envie de sortir de sa chambre.  "C'est bien d'avoir ça, les journées sont tellement longues... hier il était tellement fatigué - il jouait du piano avant - c'était un grand mélomane"...

Et puis la pianiste arrive... et comme au concert, tout le monde se tait.

Elle s'installe, demande aux malades s’ils aiment un morceau particulier - personne ne répond - alors elle commence… Chopin s'envole du piano et vient toucher chacun. Malades, familles, amis, soignants venus écouter, plus personne ne bouge, chacun est saisi par les premières mesures; la musique fait son chemin, des sourires se dessinent, des yeux se ferment, des larmes coulent... chacun à sa façon accueille la musique.

Les sonates se suivent, ponctuées de faibles applaudissements; entre deux morceaux les personnes commentent à voix basse. Dans le couloir, quelques curieux passent une tête, s'arrêtent puis repartent... Des soignants viennent écouter quelques mesures, une autre façon d’être avec leurs malades.

Le temps du classique est écoulé. La pianiste sait que les malades se fatiguent vite ; l’un d’entre eux veut rejoindre sa chambre et quitte lentement la salle au bras de sa femme. L’artiste change de registre... elle tape trois notes sur le clavier et chacun reconnaît une mélodie qui appartient au temps passé,  le temps où la maladie n’était pas, où ils étaient encore jeunes, et peut-être même pas encore nés « Quand nous chanterons le temps des cerises… » .

D’une seule et même voix (ou presque) tous les malades entonnent la chanson. Qu'ils chantent juste ou faux, faiblement ou très fort, immobiles ou en marquant le rythme, tout d'un coup, une ambiance festive vient remplacer le recueillement silencieux. Dans une joie commune, une chorale est née le temps d’une chanson …

« Mais il est bien court le temps des cerises ».

Posté par Veronique_CSM à 15:31 - Commentaires [6] - Permalien [#]