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17 novembre 2016

Elévation

Il y a déjà plusieurs semaines que madame A. est arrivée, et son accueil toujours chaleureux me donne chaque fois l’impression de rencontrer une vieille connaissance. J’ai pris l’habitude de venir la saluer, entre bavardage rapide et longs échanges selon son envie.

Aujourd’hui je la retrouve bien assise dans son lit, parfaitement coiffée, une robe de chambre confortable et un châle sur les épaules. C’est une frileuse, elle le répète souvent, mais « ce n’est pas la maladie, je l’ai toujours été ». De cette maladie elle ne me parle jamais, comme si elle était arrivée ici par hasard, ou que nous étions dans une maison de repos ; et certains jours je me demande si ce n’est pas le cas tant son visage a l’air de respirer la santé. Seuls ses cheveux, très court et à l'orientation anarchique laissent deviner les séquelles d’une chimiothérapie.

Madame A. n'est pas exigente, mais parmi ses désirs il y a celui d’avoir un bénévole près d’elle pendant ses repas.

- C’est trop triste de déjeuner toute seule.

je lui tiens donc compagnie avec plaisir et regrette presque de n’avoir pas un plateau pour que la situation soit plus équilibrée. Il faut dire qu’elle ne cesse de s’extasier sur le contenu de son assiette…

Son dessert fini, elle replie consciencieusement sa serviette en papier, repousse la table pour avoir un peu plus de place et me tend un macaron.

- Vous savez ce qui me fait croire en Dieu ?

Cette phrase est tombée abruptement au milieu d’une discussion légère autour de ses vêtements devenus trop grands. Je me demande souvent comment se font les connexions dans le cerveau.

- C’est l’approche du beau. Quand je regarde un coucher de soleil, ou que j’écoute un chant d’oiseau, je suis saisie par la beauté. Cela nous dépasse tellement le beau, que c’est forcément de l’ordre divin. Et la musique. Ceux qui composent des symphonies, ils ne peuvent être que proche de Dieu.

Me viennent spontanément des images de compositeurs dont les comportements n’approchaient pas la sainteté mais n’en dis mot. Il y a quelque chose de tellement vrai dans ses paroles.

Elle me regarde avec un air très sérieux et continue :

- Les voix d’enfants par exemple. Elles sont aériennes, elles sont célestes. Quand vous écoutez des maîtrises d’enfant, vous entrez dans une autre dimension. C’est comme l’amour. L’amour ça nous dépasse. Quand je vois combien j’ai pu aimer… j’ai bien compris qu’il y avait là aussi quelque chose qui me dépassait. Totalement. Qui m’emportait. Même là où je ne voulais pas aller… Et j’y suis allée quand même…

Elle me sourit… et elle m’échappe. A voir son regard brillant, elle n’est plus avec moi, mais avec cet amour dont elle ne dira rien. Le silence se prolonge, léger, je me demande si elle a envie de rester seule mais n’ose pas interrompre son voyage ; Je n’ose même pas croquer dans mon macaron, elle a l’air si bien ailleurs…

- L’amour, le vrai, il n’est pas à échelle humaine. Si ? Qu’est-ce que vous en pensez ? Vous avez déjà aimé ?

Et avant que je n’aie le temps de lui répondre, elle ajoute :

- Vous verrez, ça vous arrivera un jour. Vous voulez un autre macaron ?

Nous avons quitté le divin… à moins que nous ne nous en approchions lentement.

 

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03 novembre 2016

Ces gens-là

 

Madame C. s’est installée dans l'entrée. L'entrée c'est un lieu un peu particulier, premier endroit que voient les visiteurs en arrivant. Il se veut accueillant, rassurant et tente de ne pas ressembler à un hall d'hôpital. Des plantes vertes, de grands canapés, une table basse... et bien sûr un bureau d'accueil.

Madame C s'est réfugiée là mais elle ne vient pas d'arriver. Elle n'est pas malade non plus. La malade c'est sa sœur qui est ici depuis une semaine. Si madame C a eu besoin de se réfugier ici - me dit elle- c'est qu'elle n'arrive pas à rester en famille. Sa sœur est dans son lit dans le jardin, entourée de son mari, de sa fille et de quelques amis. Tous essayent de la faire déjeuner sans succès. Et pour eux, voir leur malade aimée ne rien manger c'est une souffrance terrible. Alors ils insistent, proposent et re-proposent, se relaient auprès d'elle pour la convaincre. La malade est tellement fatiguée, tellement nauséeuse que la première cuiller lui soulève le cœur. Elle tente de se faire entendre - je n'ai pas faim - je suis fatiguée - j'ai envie de vomir ; ses proches laissent leur cuiller quelques minutes et lui proposent de l'eau. Mais elle ne boit plus depuis deux jours. Ils essaient quand même, à la paille, mais la malade n'a pas la force d'aspirer. Alors ils tentent la petite cuiller, mais ça ne passe pas, ou à côté. Ils abandonnent l'eau puis reviennent à l'assaut avec du solide « Tu vas quand même prendre quelque chose… » Parce que ne pas manger, ça veut dire que c'est la fin, et ça, ils ne peuvent pas l'envisager.

Madame C. me raconte tout ça. Elle est en colère. Elle en veut à sa famille d'être « si primaire, si bêtement focalisé sur le matériel ». Elle se drape dans des généralités : « les gens croient que sans boire pendant trois jours on meurt, mais ces gens-là, madame, ils n'y connaissent rien », et m’expose des grandes théories sur le corps et la force de l'esprit ; elle me parle du jeûne, essentiel dans certaines civilisations, du bien qu’il peut faire... « Les gens ne savent rien, ne connaissent rien, ils n'acceptent pas la mort, ils sont trop matérialistes, ils ne supportent pas la souffrance, ils ne sont pas capables de regarder les choses en face ! »...

J’ai du mal à la suivre dans cette généralisation et dans ce « les gens » dans lequel je ne reconnais pas ceux que j'accompagne. J’ai besoin de la ramener à la singularité de chacun, et à sa propre histoire. A contrecœur elle me suit, et me parle de sa sœur et du lien si fort qui les liait avant son mariage. Depuis elle se sent écartée, elle qui ne s’est pas mariée et n’a pas de famille. Elle peut enfin exprimer sa difficulté à rester à côté d'eux, confrontée à leur démarche nourricière, alors qu'elle voudrait pouvoir être tranquille, seule avec elle pour lui parler de leur enfance, de leur vie. Elle se sent rejetée par les autres, à moins qu'elle ne se rejette elle-même, incapable de bienveillance vis-à-vis du reste de sa famille. Alors elle parle avec moi, de leurs souvenirs, de leurs parents, comme l'aurait fait avec sa soeur. Il nous faudra du temps pour que sa colère et son incompréhension se transforment et laissent transparaitre sa tristesse.

- Vous me comprenez n'est-ce pas? 

Et elle se dirige vers la sortie, jette un regard triste vers le lit de sa soeur encore dans le jardin, hésite, puis s'éloigne lentement dans la rue, d'une démarche lourde. 

 

 

 

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18 octobre 2016

Mais alors.. qu'est ce qu'on va faire?

- Qu'est ce qu'on va faire? Vous savez vous ce qu'on va faire?

Madame S. m'accueille avec cette phrase qu'elle répète en boucle.

Je m'approche de son lit, et lui tends une main qu'elle garde. Elle me regarde l'air perdue.

- Je ne sais pas quoi faire.

 Je tente de savoir ce qu'elle aimerait faire.

- Si je pouvais je me jetterais par la fenêtre. Mais je ne peux pas faire ça n'est-ce-pas?

Sans attendre de réponse elle poursuit :

- Je ne peux pas faire ça à ma fille, elle a besoin de moi, je ne peux pas la laisser seule. Son mari l'a abandonnée avec deux enfants ; je ne peux pas la laisser; elle a besoin de moi. Qu'est ce que je fais là? Je ne peux rien faire; il faut que je rentre chez moi. Et d'abord vous êtes qui ? Vous êtes psychologue?

- Non je suis bénévole.

- Ah alors c'est mieux. Vous allez pouvoir me dire ce que je vais faire maintenant? Ça n'a aucun sens d'être là. Je dois rentrer à la maison. Le problème c’est que chez moi je ne peux pas être seule. Sinon, je vais très bien, je peux marcher, regardez, mes jambes bougent très bien.

Et elle joint l'acte à la parole et agite vigoureusement les jambes.

- Ma fille a besoin de moi et je vais mourir. Je ne supporte pas de lui faire de la peine. Elle va être tellement triste!

Madame S. semble désemparée.

- C'est comme pour ma soeur. Elle a eu un accident alors qu’elle m'avait demandé de venir la voir ; mais j’avais autre chose à faire. Et elle est morte. J'aurais pu éviter ça! Si j’avais été là ça ne serait pas arrivé. Mais j'ai été égoïste et je ne suis pas venue. Elle est morte à cause de moi. Et maintenant ma fille va être triste à cause de moi. Qu'est ce que je peux faire?

Le médecin entre dans la chambre. Son arrivée semble dérouter madame S. La même question revient "qu'est ce que je vais faire ?"

Je propose au médecin de les laisser mais il ne le souhaite pas. Il lui rappelle qu'elle est là parce qu'elle est malade, un problème au foie. Et qu'elle a mal.

Mais elle n’est pas d’accord, elle n'a pas mal du tout; elle veut rentrer chez elle et s'occuper de sa fille qui est toute seule avec ses enfants.

Le médecin pose doucement sa main sur le ventre de la malade.

- Vous n'avez pas une petite douleur ici?

Mais non, elle n'a pas de douleur; d'ailleurs elle n'a jamais eu mal là, elle va très bien et doit sortir pour aider sa fille.

- Vos petits-enfants ont vingt et vingt deux ans, ils peuvent aussi s'occuper de leur mère vous savez. Et votre fille est adulte; elle se débrouille dans la vie.

Madame S; me regarde :

- Mais alors.... Qu'est ce que je vais pouvoir faire?

Je quitte cette chambre sans avoir de réponse. Que peut faire cette mère pour ne pas se sentir responsable du bonheur de la fille qu’elle a mise au monde ? Comment peut-on ne plus être mère ?

Ici plus qu’ailleurs, je prends conscience de ce lien indissoluble inscrit au cœur de la maternité.
Mère un jour… 

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03 octobre 2016

Apprentissage

Quatrième jour de stage pour ce jeune homme qui a choisi de faire de l'accompagnement en soins palliatifs. C'est avec moi qu'il va passer l'après-midi. Après avoir été simple observateur, restant en retrait pour laisser le bénévole référent mener la rencontre, c'est maintenant à lui de prendre l'initiative. Nous faisons le tour du service une première fois, puis une deuxième. Les chambres sont occupées par la famille, les malades nous tournent le dos, ou ils dorment. T. n'arrive pas à se décider ; ma présence l'intimide peut-être ; il ne sait pas où aller... Mais nous ne sommes pas pressés. Nous commençons un autre tour. Finalement il choisit une chambre dont la porte est déjà ouverte. Il avance de quelques pas, puis ralentit ; entre la porte et le lit l'espace est soudain très grand et long à parcourir. Il s'arrête à mi-chemin, tente un début de conversation - quelques mots - essuie un « oui » très froid accompagné d’un regard peu encourageant, et se retire doucement. Dans le couloir nous prenons un petit temps pour parler. Je réalise combien c'est difficile pour lui. Je me souviens de mes premiers accompagnements, de la peur, du doute. J'essaye de l'aider à prendre quelques repères. Vraiment entrer jusqu'au lit du malade, ne pas rester entre la porte et le lit dans ce no-man's land incertain; serrer la main, chercher le regard, établir un contact pour amorcer la rencontre. Et pourquoi ne pas demander au malade s’il a envie de présence ? Lui laisser cette part de liberté.  

Ensemble, nous essayons de trouver les clés qui pourront l'aider dans ce bénévolat, avec sa personnalité et mes années de pratique. La deuxième rencontre se fait auprès d'une jeune femme qui accompagne sa mère. La mère ne parle pas le français, et c'est avec la fille que T. discute. La rencontre est fluide, l'échange est intéressant, assez profond. Sont abordés le ramadan, la religion, la perte de la foi face à la maladie. Elle nous décrit sa famille restée au Maroc, parle sans tabou de la mort prochaine de sa mère, évoque son père qui n'est pas au courant. A l'arrivée des soignants, nous nous levons, et les quittons.

T est souriant, il a réussi à établir un contact, et mener l'échange. 

- Cette jeune femme avait vraiment besoin de parler. Elle m'a posé des questions mais n’a pas écouté mes réponses. C’est curieux non ? Elle est partie sur autre chose.

C'est vrai... nos réponses importent peu...

Il analyse un peu sa sortie de la chambre qui ne le satisfait pas complètement :

- J’aurais dû faire le tour du lit pour dire au revoir à la malade, je suis resté de l'autre côté, ce n'était pas très confortable ...

Ce garçon me touche, par ses doutes et ses observations. Il me ramène des années en arrière, à mes propres tâtonnements. Je réalise le chemin parcouru, la familiarisation avec le lieu, les soignants... Et cet éternel questionnement qui demeure, semaine après semaine, année après année... comment se risquer à la rencontre ?

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19 septembre 2016

Je suis très occupée!

Le mur de cette chambre est rempli de photos et de posters, dont un magnifique parachute multicolore. Tout autour, des photos prises à l'hôpital, de Madame C. entourée des siens; en dessous des noms, des dates.

Dans son lit, Madame C. me regarde entrer et de sa main valide me propose une chaise. Je comprends vite qu'elle dit non quand elle veut dire oui et que beaucoup de mots restent bloqués entre son cerveau et sa bouche. Mais elle a envie de parler, et entre rire et énervement me décrit les photos. Elle, suspendue à son parachute, bras et jambes écartées, cheveux au vent, flottant dans le ciel ; ses enfants, un homme que je suppose être le père, mais je me trompe, elle dit non, s'énerve, puis de son bras valide fait mine d'enlacer quelqu'un et de l'embrasser. C'est son compagnon, mais pas le père des enfants. Je ne questionne pas, elle est déjà très contente de son geste qui était clair. Je comprends qu’elle est aimée, et accompagnée.

Elle me parle de sa maladie, de ses passions, la vie d'avant, mais ne s'y attarde pas. Elle veut être aujourd'hui. Seulement aujourd'hui. 

- Je suis très occupée.

Madame C me déroule la liste de chaque personne qui s'occupe d’elle ici. Orthophoniste deux fois par jour (elle mime une personne très énergique fronçant les sourcils), kiné tous les jours (qu'elle accompagne d'un pouce levé). Elle me parle des massages, de l'esthétitienne, de ses visiteurs. A l’aide de son doigt, elle dessine dans le vide les lettres qu'elle n'arrive pas à prononcer. Je finis par comprendre le prénom de son compagnon... Au fur et à mesure de notre échange, les mots se raréfient et le visage de madame C. se tend. J’ai conscience de la mettre en difficulté, lui propose de la laisser se reposer mais elle n’y tient pas. Je regarde l'ardoise posée sur sa table, madame C. suit mon regard et acquiesce d’un mouvement de la tête. C'est avec son aide que nous continuons notre rencontre. Elle écrit chaque mot qu'elle ne prononce pas et poursuit la description de son quotidien. Elle a besoin de me montrer combien ses journées sont remplies, denses, loin de ce qu’elle pensait trouver. « Le palliatif ce n’est pas ne rien faire ».  

Pour un droitier en grande forme, écrire de la main gauche demande déjà un effort, alors pour madame C. allongée dans son lit, c'est épuisant. Entre mots écrits et prononcés, l’échange est un peu chaotique. Madame C. effleure quelques pans de sa vie, sans jamais parler de demain. 

Au bout d'un moment, elle me tend l'ardoise et le feutre, abaisse le dossier de son lit, et articule clairement un "bon voila" qui me congédie gentiment.

A ma sortie, je croise des soignants qui viennent s’occuper d’elle. Non, vraiment, le palliatif, ce n’est pas ne rien faire. 

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07 septembre 2016

Nous n'avons pas fini

 

Vu de droite, cet homme est magnifique. Un profil grec, des cheveux blanc coiffés en arrière, un sourire accueillant qui me laissent imaginer une rencontre sereine. Lorsque je fais le tour du lit pour venir lui serrer la main, je suis face à un visage abimé, une tumeur qui lui déforme le bas du visage. Je suis surprise et espère au fond de moi que rien ne s’est lu sur mon visage. Je me raccroche à son regard chaleureux et sa poignée de main franche.

- Asseyez-vous !
Monsieur T. est ravi d'avoir de la visite. Ses journées sont longues, il dort très peu et chaque entrée dans sa chambre est source de réjouissance. Il me dit faire de chaque journée une succession de petits instants agréables, sympathiques, qui mis à la suite les uns des autres, lui construisent une journée « somme toute vivable ». 

Il aime parler, mais chaque mot prononcé lui assèche la bouche. Toutes les trois minutes il tend la main vers son brumisateur et se vaporise un peu d'eau au fond de la bouche.

- Mais pas trop, me dit il, il faut résister à la tentation, parce que à cause de ma tumeur, je n’arrive pas à avaler et je fais des fausses routes. Et ça, c’est désagréable pour moi, si vous saviez… et je sais que pour vous aussi.

Il a raison, je suis toujours inquiète face à un malade qui a des difficultés pour boire. Je le remercie de cette attention mais l'assure qu'en cas de fausse route j'irai chercher les soignants dont le poste est en face de sa chambre.

- C’est drôle, une fausse route, et je meurs!  Et vous me proposez d'allez chercher les soignants alors que je suis là pour ça !

- Pour ?

- Pour mourir ! Pourquoi croyez vous que je suis ici ? En palliatif.


Il prononce ce mot en articulant chaque syllabe : pal lia tif. Il attend probablement une réaction de ma part mais je ne trouve rien de plus à ajouter. Alors il continue :

- Je vais mourir.

A voir son regard direct, je devine qu'il a besoin que je valide.

Je lui demande si il se sent prêt. Il me sourit, hésite un peu:

- Oui je crois… enfin j'essaye. J’ai la grande chance d’être croyant alors ça m'aide beaucoup à imaginer l’après. Et puis vous savez, je n'ai pas d'enfant, je suis seul, je ne vais pas avoir du mal à me séparer. Parce que c’est ça le plus difficile non ? Se séparer de ceux qu’on aime. Moi c'est déjà fait. Il me reste un vieux copain en maison de retraite qui n'a plus toute sa tête... je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée de lui dire.

- Que vous êtes ici?

- Non que je suis mort. Enfin ils feront ce qu'ils voudront, moi ça me sera égal !

Il repose sa tête sur son oreiller et ferme les yeux.
Assise à ses côtés, j’ai oublié son visage abimé, pour ne plus voir que ce qu’il me donne : de la sérénité, de la douceur, de la paix.

Il ouvre à nouveau les yeux et me fixe. La paix s’est envolée. Il a besoin de  parler de quelqu’un mais l’émotion qui l’étreint bloque sa voix dans un sanglot.

 - Je ne peux pas en parler ; dès que j’essaye....

Je vois bien qu'il n'a qu'une envie, en parler. Je lui laisse du temps, l’assure que j'ai tout le mien s'il veut parler. Il se vaporise un peu d’eau et respire profondément;

- C'était …si vous saviez…

 Puis s'arrête à nouveau. Alors qu'il reprend son élan, la porte s'ouvre et un jeune d'une vingtaine d'années entre. Il doit sentir que quelque chose de l'ordre de la confidence se joue, il hésite, reste sur place, puis demande :

- Je dérange ?

- Non entre, je te présente madame, elle est bénévole.

Un peu frustrée je laisse ma place .

- Vous reviendrez, madame, nous n'avons pas fini.

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17 août 2016

Simon

C’est le soignant le plus chic de l’unité. Quelle que soit l’heure et la saison, il porte un costume gris impeccable, une chemise blanche tendue sur un ventre respectable, et une cravate sombre. Avec ses joues colorées et sa barbe grise bien taillée, il ne passe jamais inaperçu lorsqu’il sort de l’ascenseur. 

Droit comme un I le regard fier, la démarche assurée, il pousse son lit avec détermination. Il entre dans le service, échange avec les soignants et se dirige lentement vers une chambre. 

Quelque temps après, il en ressort, poussant avec délicatesse son lit maintenant habité. Il parle à la personne couchée devant lui, visage découvert, yeux fermés, cheveux parfaitement coiffés, habillée d’une tenue toute propre qu’elle n’a parfois jamais portée. Simon n’accompagne pas des personnes en casaque d’hôpital ni en vêtement de nuit mais en habit de ville. Pour un dernier voyage.

Simon est agent funéraire.

La personne qu’il est venu chercher aujourd’hui est une femme que je connaissais bien. Sans la présence de sa famille, je fais quelques pas avec eux jusqu’à l’ascenseur; c’est ma façon de terminer un accompagnement. deux infirmières sont là également, nous sommes sa famille soignante.  Et nous entendons Simon lui parler.  "Allez madame, maintenant on y va. Ils vous ont fait toute belle aujourd’hui. Attention ça va un peu secouer, c’est l’ascenseur… au revoir tout le monde..."

Il est comme ça Simon, il parle aux personnes qu’il accompagne, comme si elles allaient lui répondre. 

Derrière eux, les portes se ferment, Madame C. quitte le service. Elle est morte ce matin. 

Cette personne qu’il est venu chercher va descendre au funérarium. Elle y restera quelques jours, le temps que ses proches fassent les démarches nécessaires pour les obsèques. Pendant ce temps, Simon en prendra soin, lui parlera, lui annoncera les visites. A chaque demande, il ira la chercher, l’installera sur un lit, et l’emmènera dans un salon de présentation où sa famille pourra se recueillir. Il accueillera ensuite les familles, avec une distance respectueuse; Simon n’est pas habitué à ce que les personnes lui répondent. 

J’ai mis du temps à comprendre Simon, son métier, et ses motivations.  Un jour, il m’a fait visiter les lieux. Et j’ai compris, à sa façon de parler de "ses morts", avec respect et douceur, de m’expliquer sa vie « en-bas », dans cet endroit si froid qu'il tente de réchauffer de sa présence, que ces personnes avec lesquelles il partageait ses journées étaient un peu sa famille.

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03 août 2016

Heureusement que j'aime rire!

- Je crois que madame L. a besoin d’un peu de présence; elle vient de partir au fumoir en pleurant, me dit une infirmière.

En entrant dans le fumoir, je trouve Madame L. devant la fenêtre grande ouverte, ses cheveux encore courts balayés par le vent, une chemise de nuit légère, une cigarette à la bouche,  l'air nullement dérangée par le froid polaire qui s’engouffre. Elle m'accueille d’un sourire, et commence à parler, comme si nous nous connaissions déjà. Elle est franche et directe.

- J'aime bien prendre une cigarette quand j'ai mal ou envie de pleurer.

- Et là?

- Là … j'avais mal. J'attends toujours trop quand j'ai mal. Comme si ça allait passer ; comme avant. Mais c'est idiot, parce que c'est sûr que ça ne passe pas… et en plus ils m'ont mis tout ce qu'il faut. Regardez, j'ai juste à pousser ce bouton et ça diffuse une dose. Ils appellent ça un bolus, moi je croyais que c'était un bonus... Et le pire c'est que ça marche ! Mais je ne sais pas pourquoi, j'ai tellement eu l'habitude d'attendre que ça passe que du coup... J'attends trop.

Madame L. regarde sa cigarette – déjà finie- et respire profondément. Elle a besoin de me parler de sa famille, de ses enfants et leur façon personnelle de réagir à la situation. Les mots se posent doucement, nous parcourons ensemble le chemin à l’envers. Jusqu’à leur naissance, jusqu’à son mariage.

Tout en parlant, elle range son briquet et sa cigarette et se lève pour regagner sa chambre, appuyée à son pied à perfusion. Elle alterne phrases profondes et humour noir, quête de sens, relecture et jeux de mots. Elle est charmante. Sous sa coupe à la garçonne et derrière ses lunettes, j'ai du mal à lui donner un âge, mais je la sens proche de moi. Nous croisons une mère qui pousse son fils -presque adolescent- en fauteuil roulant.  Elle se tourne vers moi :

 - Quelle tristesse, il est encore plus jeune que mon fils ! On ne devrait jamais avoir à se préparer à la mort de ses enfants.

Cette rencontre la rend songeuse et nous nous installons dans sa chambre en silence.

- Ça m'a fait du bien cette petite cigarette.

Elle range consciencieusement ses cigarettes dans sa table de nuit et pousse son sac pour dégager la chaise. Installée sur son lit elle reprend la conversation.
- Asseyez-vous. Vous pouvez rester encore un peu ?

Je me sens si bien avec elle que je pourrais rester toute la journée !

- J'ai quand même eu un coup quand j’ai su que je venais ici. Je connais l'issue, je n’arrive pas à accepter.

Elle fond en larmes, et cherche précipitamment un mouchoir.

- Il ne faut pas que mon fils me voie. C'est dur aussi de devoir être forte pour eux.

Je trouve son paquet de mouchoirs, et lui propose de faire diversion si son fils arrive pour lui permettre de pleurer autant qu'elle le veut.

Il ne lui faudra que quelques minutes;

- Heureusement que j'aime rire. Mes amies me demandent tout le temps comment je fais pour être si joyeuse avec cette maladie... mais il faut bien que je les fasse rire, sinon elles ne viendront plus me voir. Elles protestent... Mais je sais que c'est vrai. Elles finiraient par se lasser. Il faut être très résistant pour rester à côté d'une amie qui pleure. C’est usant à la longue ! Et je ne veux pas me retrouver seule, surtout pas. Alors je blague, tout le temps !

Elle me regarde en riant et se mouche bruyamment.

- Comment je suis? ça se voit?

Je la rassure, elle est parfaite. Derrière la porte j'aperçois un profil qui attend.

- Je pense que votre fils vient d'arriver et n'ose pas entrer;

Je me lève et lui fais signe. Un jeune homme tonique à la voix claire entre en souriant. Madame L. le regarde et lui tend les bras, l’air joyeux. Ses larmes sont loin maintenant. C'est pour eux le temps de l'amour et de la douceur; pour moi celui du départ.

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18 juillet 2016

Voyage, voyage !

Le médecin me propose d'aller voir madame N. qu'il trouve un peu seule ;

- tu verras, elle adore parler d'elle et de sa vie. Elle a fait beaucoup de métiers, a quitté l'école très tôt et a eu une très belle carrière. C’est une femme très intéressante.

Je rentre donc pour rencontrer cette dame présentée comme bavarde et aimant la compagnie. Après un accueil chaleureux, elle me propose de m'assoir et se centre sur mon bénévolat.

- Parlez-moi des autres. Qu'est-ce qu'ils vous disent les autres ? Ils vous racontent leur vie ? J'ai mal aujourd'hui et je suis si fatiguée. Je ne comprends pas ce qui se passe.

Elle pose sa main sur son drap, sous les cotes et son visage se tend. Face à sa douleur,  je lui propose d’aller prévenir les soignants.

Avec son accord je sors trouver une infirmière et reviens auprès l'elle.

- Je vais rester près de vous en les attendant.

- C’est très gentil. Racontez-moi votre vie, parlez-moi un peu de vous.

Sa demande me met mal à l’aise. Je n'aime pas parler de moi, et particulièrement dans ce lieu où je suis là pour écouter. Alors que je me demande par où commencer, un mouvement de Madame N. me permet de changer de sujet.

- C'est toujours votre douleur au côté ?

- Oui… il y a le côté mais j'ai tout le temps mal aux jambes ; je n'arrive pas à les bouger elles sont tellement lourdes ; les pieds aussi. Et j'ai mal aux dents. Le dentiste devait passer mais je ne sais pas ce qu'il en est, il n’est pas venu...


- Ça fait beaucoup pour une même personne...

- Comme vous dites ! En réalité il faudrait que je sorte de là. Je voudrais m'en aller.

Je choisis de prendre cette phrase au premier degré.

- Où aimeriez-vous aller ?

Après un temps de réflexion, peut-être surprise par ma question, elle me dit dans un sourire :

- À la mer.

En entendant son envie d’évasion je lui propose de partir en voyage…

A défaut de parler de moi, je me sens plus à l'aise à l'idée de l'emmener sur une plage.

Je me cale confortablement dans le fauteuil face à elle, et lui propose de faire pareil. Allongée dans son lit, elle ferme les yeux et pose sa main sur son corps douloureux.

Ensemble, nous partons hors des murs, marcher sur une plage. Je ne suis pas très sûre d'être dans mon rôle de bénévole, encore moins d'écoute, mais je réalise que je pourrais faire n'importe quoi pour essayer d'atténuer la tension que je lis sur son visage. Alors je me risque au voyage...

Je lui parle de ses pieds qui s'enfoncent dans le sable et du vent qu'elle sent sur son visage. Je lui raconte le bruit des vagues, l'odeur de l'iode et la fraicheur de la mer. Toutes les deux, nous passons du sable sec et brulant dans lequel nos orteils s'enfoncent, au sable froid et mouillé qui râpe un peu la plante des pieds ; nous faisons un premier pas dans l'eau puis reculons rapidement – saisies par le froid - pour avancer à nouveau lentement jusqu’à la taille; puis dans un dernier abandon, nous nous laissons doucement glisser dans l’eau pour nager un peu.  


Visiblement l'exercice amuse Madame N.

Elle garde les yeux fermés et commente tout ce que je dis, manifeste en bougeant les épaules quand je lui dis qu'elle met un pied dans l'eau - oups c'est froid me dit-elle - sourit quand je lui parle du vent - ça me décoiffe - , déplace sa main sur son corps quand je raconte notre entrée dans l'eau, les chevilles, les genoux, la vague qui arrive et nous prend de court, nous faisant gagner quelques centimètres, la difficulté de passer le cap du nombril, la pause que nous faisons pour nous habituer à la morsure du froid, la sensation de légèreté quand enfin nous décidons de nous lancer, et de faire quelques brasses... Je lui parle de ce corps maintenant sans poids et du plaisir de se sentir enveloppées et portées par la mer...

Madame N. est très drôle et ses mimiques m'encouragent à compléter et imaginer la scène ; ensemble nous flottons maintenant tranquillement dans l'océan.
Elle ne parle plus de ses douleurs, ne grimace plus. Elle a un sourire détendu aux lèvres, sa main n'est plus crispée sur son côté...

L'infirmière n'est toujours pas là, mais nous l'attendons. Nous écoutons le bruit des vagues et nageons en silence.

Finalement ce sera son époux qui entrera. Il marquera un temps d’arrêt, un peu étonné de nous trouver en silence. Il me précise que ce n’est pas dans les habitudes de sa femme. À mon départ, son "je vous remercie pour ce voyage" surprendra encore plus son mari.

- Votre femme vous racontera.

 

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28 juin 2016

Laissez-la!

La malade qui est dans cette chambre n'en finit pas de s'affaiblir. Tout doucement, jour après jour, son souffle s'amenuise. Pendant la réunion, le médecin a parlé d'elle et de sa famille, nombreuse, qui ne la quitte pas. Pour tous, madame H. aurait dû nous quitter depuis bien longtemps. Elle n'est plus consciente depuis plusieurs jours, n'a plus de traitement à part les antalgiques, semble simplement endormie. Une infirmière raconte les soins du matin, la toilette pendant laquelle il lui semblait parler à une absente. Aucune réaction, pas de mouvement; les yeux toujours fermés.

- j'ai eu du mal ce matin. Je ne l'entendais presque pas respirer; c'était étrange.

Le médecin aussi est passé. Il a constaté des signes de départ bien visibles sur son corps. Lui aussi semble face à une difficulté. Comment être sûr de bien la prendre en charge... Il a avancé une hypothèse à la famille; peut-être a t'elle du mal à les quitter. Parfois il faut que la famille s'éloigne un peu pour que le malade accepte de lâcher; il leur a proposé d'aller un peu dans le jardin, ou prendre un café; de sortir de la chambre un peu, sans trop s'éloigner...

Après discussion, les antalgiques sont maintenus- en cas de doute- et le médecin me demande de rester un peu près d'elle.

- ça rassurera la famille de ne pas la savoir seule; c'est difficile tout ce temps pour eux.

Dans le couloir, je croise une dizaine de personnes qui s'éloigne de la chambre et entre prendre le relais.

Madame H. est telle qu'elle ma été décrite; les mains sur les draps, les yeux fermés, elle n'a pas de réaction à mes paroles ou à mes gestes. Son visage est lisse et apaisé; il est facile d'être près d'elle. Je choisis d'installer ma chaise un peu loin du lit, pour ne pas la déranger sur ce chemin qu'elle parcourt et l'écoute en silence.

Sa chambre me raconte la présence de tous, des fleurs, des livres, beaucoup de vêtements, manteaux et sacs divers; sur le mur, des dessins d'enfants, des photos de familles, aux visages joyeux et souriants. Au fond un lit est replié, confirmant une présence nuit et jour. Je regarde cette femme et me dis qu'elle a de la chance d'être si bien entourée; je comprends que ce soit difficile de quitter tant d'amour. Face à elle je me sens bien, un peu comme si toute la chambre était enveloppante et m'offrait à moi aussi un peu de cette tendresse. Je crois que je vais y rester longtemps... ou plutôt j'ai cru...

La porte s'ouvre et un homme un peu agité entre précipitamment;

- Mais qu'est ce que vous faites?

Son ton est agressif, je me sens presque prise en faute... Je me présente, troublée tant par le volume sonore que par sa question.

- Ha. Bonjour. Non mais là maintenant il faut que vous sortiez.

Sa phrase est très directive; je me lève, dis au revoir à Madame H. et le suit.

Dans le couloir il est déjà un peu plus calme:

- Excusez moi, j'ai été un peu brusque mais vous comprenez, le médecin nous a demandé de sortir de la chambre parce qu'on l'empêche peut être de mourir. Il faut qu'elle soit  seule pour pouvoir partir.

Les paroles du médecin ont été entendues. En quittant cet homme, je réalise que je le comprends. Même si je ne pense pas avoir créé de liens qui retiennent Madame H.,  pour celui que je devine être son fils, voir sa place prise par un étranger ne doit pas être facile. L'enfer serait-il pavé de bonnes intentions?

Madame H. mourra quelques heures plus tard. Seule.  J’espère que c’était ce qu'elle voulait… Moi je l'aurais bien accompagnée un peu plus...

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