Accompagner écouter soulager… et vivre!

14 mars 2017

Faites vos jeux!

« Long comme un jour sans pain » - me répond Monsieur K lorsque je lui demande comment se passe son après midi.

Je lui propose de l’aider à passer le temps et saisis la chaise qu’il me désigne.

Les doigts jaunis de trop de nicotine, l’œil qui frise à l’arrivée de chaque visage féminin, monsieur K. est un amateur de vie et de sensations. Ici, il a choisi de rester dans son registre. Il plaisante avec chacune, gentiment, et a besoin de revivre tous les moments heureux de sa vie. Son terrain de prédilection, c’est le jeu.

En tous lieux, Sous toutes formes, mais surtout d’argent. 

- Toute ma vie j'ai été au service des autres. J'étais serveur dans des bars et des restaurants, et aussi portier de nuit dans les grands hôtels. Vous savez pourquoi j'ai choisi ces métiers?

J’imagine naïvement que c’est pour les contacts humains. Mais il semble que je n’ai qu’une partie de la réponse.
- Parce que ce sont des métiers qui me permettaient d'avoir de l'argent liquide. Et j'en avais besoin parce que je suis joueur. Un joueur invétéré. Je peux bien le dire aujourd'hui, j'ai passé toute ma vie à jouer… et qu'est ce que j'aimais ça!!

Monsieur K. part d’un grand éclat de rire en me regardant :

- Ha je vois ce que vous pensez !  Mais ne croyez pas ! Attention ! Le salaire c’était sacré ;  il était toujours pour la famille. Je le rapportais tous les mois. Mais pour le reste… Justement, tout ce que je touchais en liquide, les pourboires …Je jouais à tout. Cartes, poker, salles de jeu, courses... J'avais toujours de l'argent dans mes poches…

De ses longs doigts trop maigres, il fait mine de chercher dans les poches de sa veste déformée, et esquisse une moue… Peut-être espérait-il y trouver quelques pièces.

- J'ai beaucoup perdu, et un peu gagné. Ma femme n'aimait pas que je joue, sauf quand je gagnais. Alors là on faisait une sacré fête, et puis on partageait. Parce que j’étais comme ça moi ; grand seigneur !

Mais je n'avais pas d'amis. Quand vous jouez, il ne faut pas d'amis. Parce que sinon, ils vous demandent un billet par-ci, deux pièces par-là… Alors forcément un jour vous vous engueulez... En plus ceux que je voyais... Ils jouaient petit… Pff… deux euros. Qu'est ce que vous voulez faire avec deux euros! J’avais beau le leur dire, ils n’écoutaient rien. Quand on joue, il faut jouer gros. Moi je jouais très gros, comme ça quand je gagnais… Je gagnais très très gros! Ha quand j'y repense... C’était des bonnes sensations.

D’un coup d’œil, je ne peux m’empêcher de parcourir le contenu de sa table de nuit à la recherche d’un jeu de carte… j’aurais bien pris un cours avec lui !

- La prochaine fois que vous venez ici passez me voir, ma fille va m’apporter un jeu de carte ! Je vous apprendrai!

Il ne m’a jamais appris. L’homme gagne rarement contre le temps.

 

 

 

Posté par Veronique_CSM à 18:00 - Commentaires [0] - Permalien [#]


20 février 2017

Il n'aurait pas voulu !

Les infirmières sont passées et l’ont invitée à sortir pour faire les soins. Une soixantaine d’années, le regard droit et la poignée de main énergique je la rencontre assise sur un banc. Madame B me raconte sa surprise lorsqu'elle a retrouvé son frère. Elle habite à l’étranger depuis toujours, et la France est bien loin.


- je ne l'avais pas vu depuis plus d'un an. Il était venu nous rentre visite et nous avions passé un mois ensemble. C'était merveilleux. Je crois qu'il savait pendant ces vacances que sa maladie était incurable. Je me souviens qu'il m'a dit au revoir de manière très particulière; ça m'avait troublée.

En se remémorant cette visite, elle semble revivre ce moment et son émotion est palpable.

- C'est en le revoyant aujourd'hui que je comprends. Il a tellement changé. Nous sommes américains. ; il est parti pour venir habiter en France il y a plus de trente ans. Il faisait de la recherche en pharmacie; c'est un très grand chercheur. Moi je suis restée là-bas et c’était un peu comme si je le perdais. La distance, c’est compliqué à gérer, surtout à l’époque, il n’y avait pas Skype et toutes les techniques d’aujourd’hui. Le téléphone coutait cher. . . Quand il est venu l’été dernier, on a rattrapé un peu tout ce temps, il m’a parlé de notre enfance, m’a rappelé des moments que j’avais oubliés. Je regrette de n’avoir pas su son état, de ne comprendre que maintenant.

Elle hausse les épaules, me sourit, ainsi va la vie, et reprend :

- Je ne connaissais pas cet endroit mais ça me plait; ils s'occupent  bien de mon frère. Vous savez, je connais bien les soins palliatifs. Il y a de nombreuses années j'ai travaillé dans une unité de soins palliatifs. Il n'y avait que quatre lits. C'était le tout début; du coup, je sais quand les équipes sont efficaces et que la prise en charge du malade est bonne, et ici c'est le cas. C'est un lourd sujet les soins palliatifs; personne ne peut rester indifférent quand on sait de quoi il s'agit. Chez nous aussi la loi peut changer. Mais mon frère, je sais qu'il n'aurait pas voulu...

Elle laisse passer du temps, ses mots se bousculent un peu. Elle enlève ses lunettes et les essuie. 
- Il n'aurait pas voulu qu'on le tue; j'en suis sure. Et pourtant, bien sûr qu'il n'aurait pas aimé être comme ça; personne ne le voudrait. Il a passé toute sa vie à chercher des nouveaux médicaments! C'est dur pour lui de savoir qu'aucun n'existe pour le sauver. Et de se retrouver dans cet état. Même si il ne peut pas parler, il peut encore regarder, et tenir ma main, la serrer. C'est important pour moi de savoir que même si c'était possible, il n'aurait pas voulu qu'on l'aide à mourir. Vous n'imaginez pas combien cette conviction m'aide aujourd'hui.
Elle se lève, et je l'accompagne jusqu'à la porte de la chambre que les soignants viennent de quitter.

Je crois que j'imagine.

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27 janvier 2017

Toute fin est une histoire

Le message d'aujourd'hui est un peu différent des autres. il ne s'agit pas de rencontre.

Depuis plus de deux ans vous avez été nombreux à me contacter pour me témoigner de l'importance de ce regard sur la fin de vie, un peu décalé par rapport à ceux des médecins ou des politiques. Le hasard du web a guidé un journaliste vers ce blog et il a choisi d'en parler dans une de ses chroniques, chronique écoutée par un éditeur, qui m'a proposé d'en faire un livre. Après un an de discussion, réflexion et écriture, ce livre voit enfin le jour et je suis très heureuse de pouvoir vous le présenter aujourd'hui.
"Toute fin est une histoire ", vous en dira un peu plus sur ce bénévolat si particulier, les motivations de ceux qui s'y engagent et reprend certaines des rencontres que vous avez aimées... et d'autres que vous découvrirez.

Sans votre lecture, et vos encouragements, ce livre n'aurait probablement pas existé et je tenais à remercier chacun de vous,  inconnus aux pseudos mystérieux , lecteurs silencieux ou amis chers, qui avez lu, manifesté, commenté.... J'espère que vous en aimerez la lecture et qu'il vous donnera envie de le faire connaitre.

Dans toutes les bonnes librairies à partir du 2 février !

couverture

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15 janvier 2017

Parenthèse

 

Monsieur S est allongé comme un prince sur son lit, dans un pyjama impeccable, sans aucun pli, comme s’il venait de l'enfiler. Pourtant nous sommes au milieu de l’après-midi ; il m'accueille d'un sourire las en émergeant de sa sieste.

- Je sens que je m'enfonce. C'est ça… Je m'enfonce, chaque heure un peu plus.

Je m'assois près de lui après lui avoir demandé si un peu de présence lui ferait du bien.

Il répète tout bas :

- Je m’enfonce. C’est terrible.

Je le sens tellement fatigué, j'ai besoin de lui préciser :

- Nous ne sommes pas obligés de parler.

Il acquiesce d'un mouvement de tête.

- Je sais... mais quand même. Vous faites l’effort de venir me voir, je peux bien moi aussi vous accueillir correctement…

Je lui précise que ce n’est pas un effort pour moi mais il n’a pas l’air de me croire.

- Vous avez les mains froides. Il fait froid dehors ? Racontez-moi... De là où je suis je ne vois que le ciel.

En position parfaitement horizontale, sans même un oreiller à cause de ses douleurs au dos, Monsieur S ne peut profiter de la vue sur le jardin.

Je me déplace et regarde par la fenêtre. L'hiver est arrivé, les arbres sont nus, un tapis de feuilles atténue les bruits, la lumière est pale. Je tente de lui décrire ce que je vois, ce que j'ai perçu du temps dehors, de l'air froid et de l'humidité qui s'installe ; le ciel blanc, la fumée qui sort des cheminés, les gens qui passent, emmitouflés, les quelques personnes dehors, soignants ou familles qui fument une cigarette ou soufflent sur leur café, la buée qui se dépose sur la fenêtre. Je parle doucement, lentement ; il ferme les yeux, et semble se détendre.

- Ha oui, l'hiver... j'ai toujours bien aimé l'hiver.

Il baisse la voix. Et murmure quelques mots faiblement. J'entends feu, neige… Je ne comprends pas tout mais ne le fais pas répéter;  il ne s’adresse pas vraiment à moi.

Nous restons tous les deux en silence. Au bout de quelques minutes, Monsieur S rouvre les yeux et me regarde:

- Bon, je pense que je vais y aller maintenant.

Cette phrase me fait sourire. Gentille façon de me demander de sortir. A mon départ, il garde un temps ma main dans la sienne :

- Merci pour votre visite. Je vais pouvoir dormir. Bien au chaud.

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30 décembre 2016

Vous y croyez vous?

Une grande dame toute maigre regarde avec application vers le mur du couloir. 

De nombreux dessins maladroits annoncent Noël ; des dizaines de feuilles blanches sur lesquelles des enfants ont colorié des cadeaux aux nœuds démesurés, des sapins décorés de guirlandes multicolores, des pères Noëls barbus et joviaux. Ici et là quelque lettres un peu tordues, « joyeux Noël », « cadeau » « bonheur». En m’approchant, je peux voir des familles représentées, une table dressée, un feu de cheminée ; sur d’autres dessins une crèche, des rois mages,  des bougies. Tout l’imaginaire des enfants est représenté sur ces feuilles. Ils nous parlent de joie et de fête de famille, certains racontent un avènement, la naissance d’un sauveur. Donnés par une classe d'une école voisine, ils viennent égayer un peu les couloirs de l’unité.
J’essaye de deviner ce que ces dessins évoquent pour cette dame. Je ne l’ai jamais rencontrée et ne sais pas qui elle accompagne. Un peu en retrait, je la laisse entamer la conversation :

- Ha, vous êtes bénévole. Vous êtes très nombreux.

Le ton de la voix est las. J’acquiesce sans relancer et laisse cette dame reprendre son observation. Elle me paraît vouloir rester tranquille. Alors que je m’éloigne un peu, elle élève un peu le ton dans ma direction :

- c’est curieux non ?

Je devine qu’elle parle des dessins.

- Comme si ici on pouvait penser à ça.

J’essaye de comprendre si ça la choque, ou la blesse.

- Je ne sais pas. Je trouve ça décalé.

Tout en disant cela elle se déplace un peu pour regarder les autres dessins. Elle essaye de lire le prénom des enfants en bas de page.

- Vous voyez, dans la chambre derrière moi il y a mon fils. Quand il avait six ans il me faisait des dessins comme ceux-là.

Nous marchons lentement côte à côte, de feuille en feuille. Elle s’arrête. Devant nous une représentation de la crèche, Marie en bleu ciel, une auréole géante sur la tête, Joseph barbu et chevelu, un bâton à la main, et un minuscule enfant Jésus dont la tête semble posée sur le ventre d’un âne. A côté, l'enfant a rajouté un sapin enrubanné, un ange ailé et quelques cadeaux...

Ce dessin laisse cette dame silencieuse. Au bout de quelques minutes, elle se retourne vers moi.

- C'est une curieuse histoire quand on y pense. Maintenant je me demande comment on peut y croire. Depuis la maladie de mon fils, je ne crois plus à rien. J’aurais cru si mon fils avait été sauvé. Mais il n’a pas été sauvé.

Elle me tend la main pour prendre congés. Il n’y a rien à ajouter. Je la raccompagne jusqu’à la chambre. En ouvrant la porte elle rajoute :  

- Vous y croyez vous à tout ça ?

Et entre sans attendre ma réponse.

 

 

 

Posté par Veronique_CSM à 12:07 - Commentaires [2] - Permalien [#]


17 décembre 2016

Quand on arrive ici... on sait bien pourquoi

Il est arrivé ce matin, sans sa femme. Epuisé, il ne cesse de dormir et confie son extrême fatigue aux équipes soignantes. Derrière ces mots, ils entendent son inquiétude, et réfléchissent à sa prise en charge pendant la réunion de transmission. Besoin de présence, ou d'anxiolytique ? Ils me suggèrent de le rencontrer.

- Je pense que ça le rassurera de savoir qu'il y a du monde qui passe.


Je vais à la rencontre de cet homme si fatigué, au regard profond, mais perdu. Les draps remontés jusqu'au menton, tout son corps disparait sous deux couvertures et une robe de chambre étallée sur le lit. Ma proposition de fleurs est accueillie d’un sourire – ça réchauffera la chambre- me dit-il l’air frigorifié.

Je pars chercher un bouquet et reviens dans la chambre.

La femme de monsieur F. vient d'arrivée, et installée sur un fauteuil dos à la fenêtre, elle regarde son mari avec inquiétude. Il a les yeux ouverts mais semble trop fatigué pour dire autre chose qu'un merci à mon retour. Mon bouquet de fleurs à la main, je les écoute me raconter cette arrivée dans ce lieu si particulier. Ou plutôt j'écoute madame.

- il était à la maison. Ca fait longtemps qu'il est malade.

Elle marque un temps d’arrêt et ajoute :

-  Quand on arrive ici on sait bien ce que ça veut dire.

Son mari la regarde sans rien dire.

Elle enchaine :

- Nous avons beaucoup d'amis que nous sommes venus voir ici.

Elle me les nomme - une litanie de noms qui me semble bien longue – peut-être les connaissez-vous ?

 Je ne réponds pas, ce n’est pas vraiment une question.

- Mais maintenant bien sur ils ne sont plus là...

Elle aimerait savoir dans quelle chambre ils étaient... mais ne se souvient plus...

- Et toi, tu te souviens?

Toujours silencieux, son mari la regarde. Froidement. Quelque chose se joue entre eux, qui me donne envie de disparaitre. Elle le fixe et attend une réponse.

Le silence s'installe.

- Je suis malade moi aussi. Pas au même stade évidemment, mais je suis en traitement. Et je marche mal. D’ailleurs, vous pouvez m’accompagner à l’accueil?

Nous quittons la chambre pour nous diriger vers le bureau des admissions, et je vois les difficultés de Madame F.  Sa canne à la main, chaque pas semble être une torture; son souffle est court, et au bout de vingt mètres,  je lui propose une halte sur le banc. Halte qui lui permet de dire - loin de son mari - que c'est la fin.

- J’aurais voulu pouvoir le garder à la maison vous savez. Je vois bien qu’il est fâché contre moi. Mais qu’est-ce-que je pouvais faire d’autre ?
Et elle s'autorise à pleurer.

Posté par Veronique_CSM à 17:04 - Commentaires [3] - Permalien [#]

04 décembre 2016

Vous ne servez à rien!

Madame J. a vécu toute sa vie au grand air. A la ferme, enfant, dans un village à la campagne ensuite. Plus tard, l'espace s'est rétréci et elle a aménagé dans un petit pavillon de banlieue, avec assez de fleurs pour occuper sa retraite.

Lorsque la maladie s'est installée, elle l'a privée de son jardinage, et son horizon est devenu le mur en face de son lit.

En arrivant ici, elle a demandé à tourner son lit face à la fenêtre, pour pouvoir regarder les arbres. Mais leur pouvoir apaisant ne semble pas faire effet. Madame J. est agitée, sonne régulièrement et les soignants débordés ne peuvent lui répondre.

A leur demande, j'entre dans sa chambre pour l’aider à patienter avant leur passage. Je ne vois que le dossier de son lit et une épaule squelettique qui en dépasse. C’est le matin, madame J. se réveille , son corps est tordu, mal installé, son oreiller presque tombé, ses draps roulés en boule au fond du lit, sa casaque tourbillonnée autour d'elle... Elle paraît désarticulée. En avançant vers elle, je sens mon corps marquer un temps d’hésitation malgré moi. Sa maigreur m’impressionne.

Ses yeux me regardent approcher puis fixent les arbres. Elle répond faiblement à mon bonjour:

- j'ai soif.

Je regarde près de son lit mais n’y trouve ni verre ni bouteille.

Les soignants que je vais questionner me confirment que madame J. ne peut plus boire sans faire de fausse route.

- Dis-lui qu'on va venir; on lui fera des soins de bouche elle aime ça. Mais pour le moment nous avons une arrivée et il faut finir de l'installer.

Je reviens sans eau, avec une demande de patience qui ne satisfait pas ma malade. Elle me regarde l'air furieux.

- Vous pouvez au moins m'installer un peu mieux.

Je regarde à nouveau ce corps inquiétant de maigreur ; je n’ose pas la déplacer de peur de la blesser.

A nouveau je lui réponds par la négative, installe un peu mieux son oreiller, et lui propose de rester près d'elle en attendant les soins;

- Pour quoi faire puisque vous ne servez à rien !

Elle a raison. J’ai la même conclusion et une soudaine envie de quitter la chambre... Mais je remarque que sa voix est plus ferme et ses yeux bien ouverts. Ces deux contrariétés lui ont donné un peu d'énergie. Elle me toise d'un regard noir qui m’incite à lui proposer de la laisser seule.

- Allumez-moi au moins la télé.

Enfin une demande à laquelle je peux répondre. La position de son lit face à la fenêtre l'empêche de regarder mais cela ne paraît pas un problème ; elle ne veut que le son. Sur l'écran, un animateur vante les mérites d'un service de trois casseroles qui n'attacheront jamais à un prix exceptionnel; puis mets en vente un lot de sous vêtements sexy portés par des femmes sculpturales; la publicité propose des monte-escaliers électriques tout confort, des ouvre-bocaux sans efforts, des assurances obsèques pour décharger les proches de tout soucis...

Madame J. râle:

- C’est n'importe quoi tout ça. J'ai soif. Donnez-moi à boire.

Je lui redis les paroles des soignants qui lui font hausser les épaules. J'aimerais qu'elle me dise de partir ; je me sens mal à l'aise, inutile et sans la demande des soignants, j’aurais quitté la chambre. Mais elle ne dit rien et me fixe. Le silence est pesant.

D'une main faible, elle me montre son tiroir en me faisant signe de l'ouvrir.
A l'intérieur est couché un brumisateur... Je vais enfin pouvoir lui être utile. Je  vaporise un peu ssn visage et les lèvres ; elle ouvre la bouche pour essayer de boire quelques gouttes. Puis ferme les yeux.


- Vous voyez quand vous voulez!

Elle ferme les yeux, ne sourit toujours pas mais son visage est plus apaisé.

Assise à coté d'elle, je regarde son corps se détendre. Je tente d'en faire autant. Au-dessus de nos têtes, la télé nous propose toujours des objets pour troisième âge qu'elle n'achètera jamais.

Quand les soignants arrivent, je me sens enfin à ma place, et madame J. dort à poings fermés.

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17 novembre 2016

Elévation

Il y a déjà plusieurs semaines que madame A. est arrivée, et son accueil toujours chaleureux me donne chaque fois l’impression de rencontrer une vieille connaissance. J’ai pris l’habitude de venir la saluer, entre bavardage rapide et longs échanges selon son envie.

Aujourd’hui je la retrouve bien assise dans son lit, parfaitement coiffée, une robe de chambre confortable et un châle sur les épaules. C’est une frileuse, elle le répète souvent, mais « ce n’est pas la maladie, je l’ai toujours été ». De cette maladie elle ne me parle jamais, comme si elle était arrivée ici par hasard, ou que nous étions dans une maison de repos ; et certains jours je me demande si ce n’est pas le cas tant son visage a l’air de respirer la santé. Seuls ses cheveux, très court et à l'orientation anarchique laissent deviner les séquelles d’une chimiothérapie.

Madame A. n'est pas exigente, mais parmi ses désirs il y a celui d’avoir un bénévole près d’elle pendant ses repas.

- C’est trop triste de déjeuner toute seule.

je lui tiens donc compagnie avec plaisir et regrette presque de n’avoir pas un plateau pour que la situation soit plus équilibrée. Il faut dire qu’elle ne cesse de s’extasier sur le contenu de son assiette…

Son dessert fini, elle replie consciencieusement sa serviette en papier, repousse la table pour avoir un peu plus de place et me tend un macaron.

- Vous savez ce qui me fait croire en Dieu ?

Cette phrase est tombée abruptement au milieu d’une discussion légère autour de ses vêtements devenus trop grands. Je me demande souvent comment se font les connexions dans le cerveau.

- C’est l’approche du beau. Quand je regarde un coucher de soleil, ou que j’écoute un chant d’oiseau, je suis saisie par la beauté. Cela nous dépasse tellement le beau, que c’est forcément de l’ordre divin. Et la musique. Ceux qui composent des symphonies, ils ne peuvent être que proche de Dieu.

Me viennent spontanément des images de compositeurs dont les comportements n’approchaient pas la sainteté mais n’en dis mot. Il y a quelque chose de tellement vrai dans ses paroles.

Elle me regarde avec un air très sérieux et continue :

- Les voix d’enfants par exemple. Elles sont aériennes, elles sont célestes. Quand vous écoutez des maîtrises d’enfant, vous entrez dans une autre dimension. C’est comme l’amour. L’amour ça nous dépasse. Quand je vois combien j’ai pu aimer… j’ai bien compris qu’il y avait là aussi quelque chose qui me dépassait. Totalement. Qui m’emportait. Même là où je ne voulais pas aller… Et j’y suis allée quand même…

Elle me sourit… et elle m’échappe. A voir son regard brillant, elle n’est plus avec moi, mais avec cet amour dont elle ne dira rien. Le silence se prolonge, léger, je me demande si elle a envie de rester seule mais n’ose pas interrompre son voyage ; Je n’ose même pas croquer dans mon macaron, elle a l’air si bien ailleurs…

- L’amour, le vrai, il n’est pas à échelle humaine. Si ? Qu’est-ce que vous en pensez ? Vous avez déjà aimé ?

Et avant que je n’aie le temps de lui répondre, elle ajoute :

- Vous verrez, ça vous arrivera un jour. Vous voulez un autre macaron ?

Nous avons quitté le divin… à moins que nous ne nous en approchions lentement.

 

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03 novembre 2016

Ces gens-là

 

Madame C. s’est installée dans l'entrée. L'entrée c'est un lieu un peu particulier, premier endroit que voient les visiteurs en arrivant. Il se veut accueillant, rassurant et tente de ne pas ressembler à un hall d'hôpital. Des plantes vertes, de grands canapés, une table basse... et bien sûr un bureau d'accueil.

Madame C s'est réfugiée là mais elle ne vient pas d'arriver. Elle n'est pas malade non plus. La malade c'est sa sœur qui est ici depuis une semaine. Si madame C a eu besoin de se réfugier ici - me dit elle- c'est qu'elle n'arrive pas à rester en famille. Sa sœur est dans son lit dans le jardin, entourée de son mari, de sa fille et de quelques amis. Tous essayent de la faire déjeuner sans succès. Et pour eux, voir leur malade aimée ne rien manger c'est une souffrance terrible. Alors ils insistent, proposent et re-proposent, se relaient auprès d'elle pour la convaincre. La malade est tellement fatiguée, tellement nauséeuse que la première cuiller lui soulève le cœur. Elle tente de se faire entendre - je n'ai pas faim - je suis fatiguée - j'ai envie de vomir ; ses proches laissent leur cuiller quelques minutes et lui proposent de l'eau. Mais elle ne boit plus depuis deux jours. Ils essaient quand même, à la paille, mais la malade n'a pas la force d'aspirer. Alors ils tentent la petite cuiller, mais ça ne passe pas, ou à côté. Ils abandonnent l'eau puis reviennent à l'assaut avec du solide « Tu vas quand même prendre quelque chose… » Parce que ne pas manger, ça veut dire que c'est la fin, et ça, ils ne peuvent pas l'envisager.

Madame C. me raconte tout ça. Elle est en colère. Elle en veut à sa famille d'être « si primaire, si bêtement focalisé sur le matériel ». Elle se drape dans des généralités : « les gens croient que sans boire pendant trois jours on meurt, mais ces gens-là, madame, ils n'y connaissent rien », et m’expose des grandes théories sur le corps et la force de l'esprit ; elle me parle du jeûne, essentiel dans certaines civilisations, du bien qu’il peut faire... « Les gens ne savent rien, ne connaissent rien, ils n'acceptent pas la mort, ils sont trop matérialistes, ils ne supportent pas la souffrance, ils ne sont pas capables de regarder les choses en face ! »...

J’ai du mal à la suivre dans cette généralisation et dans ce « les gens » dans lequel je ne reconnais pas ceux que j'accompagne. J’ai besoin de la ramener à la singularité de chacun, et à sa propre histoire. A contrecœur elle me suit, et me parle de sa sœur et du lien si fort qui les liait avant son mariage. Depuis elle se sent écartée, elle qui ne s’est pas mariée et n’a pas de famille. Elle peut enfin exprimer sa difficulté à rester à côté d'eux, confrontée à leur démarche nourricière, alors qu'elle voudrait pouvoir être tranquille, seule avec elle pour lui parler de leur enfance, de leur vie. Elle se sent rejetée par les autres, à moins qu'elle ne se rejette elle-même, incapable de bienveillance vis-à-vis du reste de sa famille. Alors elle parle avec moi, de leurs souvenirs, de leurs parents, comme l'aurait fait avec sa soeur. Il nous faudra du temps pour que sa colère et son incompréhension se transforment et laissent transparaitre sa tristesse.

- Vous me comprenez n'est-ce pas? 

Et elle se dirige vers la sortie, jette un regard triste vers le lit de sa soeur encore dans le jardin, hésite, puis s'éloigne lentement dans la rue, d'une démarche lourde. 

 

 

 

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18 octobre 2016

Mais alors.. qu'est ce qu'on va faire?

- Qu'est ce qu'on va faire? Vous savez vous ce qu'on va faire?

Madame S. m'accueille avec cette phrase qu'elle répète en boucle.

Je m'approche de son lit, et lui tends une main qu'elle garde. Elle me regarde l'air perdue.

- Je ne sais pas quoi faire.

 Je tente de savoir ce qu'elle aimerait faire.

- Si je pouvais je me jetterais par la fenêtre. Mais je ne peux pas faire ça n'est-ce-pas?

Sans attendre de réponse elle poursuit :

- Je ne peux pas faire ça à ma fille, elle a besoin de moi, je ne peux pas la laisser seule. Son mari l'a abandonnée avec deux enfants ; je ne peux pas la laisser; elle a besoin de moi. Qu'est ce que je fais là? Je ne peux rien faire; il faut que je rentre chez moi. Et d'abord vous êtes qui ? Vous êtes psychologue?

- Non je suis bénévole.

- Ah alors c'est mieux. Vous allez pouvoir me dire ce que je vais faire maintenant? Ça n'a aucun sens d'être là. Je dois rentrer à la maison. Le problème c’est que chez moi je ne peux pas être seule. Sinon, je vais très bien, je peux marcher, regardez, mes jambes bougent très bien.

Et elle joint l'acte à la parole et agite vigoureusement les jambes.

- Ma fille a besoin de moi et je vais mourir. Je ne supporte pas de lui faire de la peine. Elle va être tellement triste!

Madame S. semble désemparée.

- C'est comme pour ma soeur. Elle a eu un accident alors qu’elle m'avait demandé de venir la voir ; mais j’avais autre chose à faire. Et elle est morte. J'aurais pu éviter ça! Si j’avais été là ça ne serait pas arrivé. Mais j'ai été égoïste et je ne suis pas venue. Elle est morte à cause de moi. Et maintenant ma fille va être triste à cause de moi. Qu'est ce que je peux faire?

Le médecin entre dans la chambre. Son arrivée semble dérouter madame S. La même question revient "qu'est ce que je vais faire ?"

Je propose au médecin de les laisser mais il ne le souhaite pas. Il lui rappelle qu'elle est là parce qu'elle est malade, un problème au foie. Et qu'elle a mal.

Mais elle n’est pas d’accord, elle n'a pas mal du tout; elle veut rentrer chez elle et s'occuper de sa fille qui est toute seule avec ses enfants.

Le médecin pose doucement sa main sur le ventre de la malade.

- Vous n'avez pas une petite douleur ici?

Mais non, elle n'a pas de douleur; d'ailleurs elle n'a jamais eu mal là, elle va très bien et doit sortir pour aider sa fille.

- Vos petits-enfants ont vingt et vingt deux ans, ils peuvent aussi s'occuper de leur mère vous savez. Et votre fille est adulte; elle se débrouille dans la vie.

Madame S; me regarde :

- Mais alors.... Qu'est ce que je vais pouvoir faire?

Je quitte cette chambre sans avoir de réponse. Que peut faire cette mère pour ne pas se sentir responsable du bonheur de la fille qu’elle a mise au monde ? Comment peut-on ne plus être mère ?

Ici plus qu’ailleurs, je prends conscience de ce lien indissoluble inscrit au cœur de la maternité.
Mère un jour… 

Posté par Veronique_CSM à 17:11 - Commentaires [1] - Permalien [#]