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20 avril 2017

Déclaration

Il est arrivé ce matin tout seul, dans un fauteuil roulant poussé par deux brancardiers. Une fois installé dans sa chambre par les soignants, il a rencontré une bénévole qui lui a proposé des fleurs, mais quelle idée des fleurs offertes par une femme à un homme…  il préférait attendre son épouse qui y serait plus sensible.

En ce début d’après-midi, c’est donc un bouquet à la main que je vais les rencontrer ; avant d’entrer je regarde le vase, ces quatre ou cinq fleurs colorées, asymétriques, joyeuses. Je pense à notre coordinatrice qui a pris le soin de choisir des fleurs et  de composer ces bouquets ; un pour chaque nouvelle arrivée. Plus un au cas où… Un anniversaire, un malade trop seul, trop triste, une personne arrivée en urgence. Elles portent en elles la fraicheur du printemps et la fragilité de la nature. Derrière la porte, le couple que je rencontre m’évoque la même fragilité.

Assis dans son lit, Monsieur B. porte une longue veste en maille chaude sur un pyjama bleu assorti à ses draps. Il m'accueille avec des remerciements, tend les bras vers les fleurs, les prend et d'un mouvement très chevaleresque se tourne vers sa femme :

 - Ces quelques fleurs?

Puis il rajoute à mon attention :

- vous avez devant vous le plus jeune couple de la maison. Nous avons soixante-et-onze ans de mariage.

Avant que je n’aie le temps de faire le calcul, sa femme me sourit, timidement, un peu en retrait :

- Je le connais depuis que j’ai huit ans. Nous habitions dans le même quartier c’était un ami de mon frère. Vous savez ce que c’est, il venait goûter à la maison après l’école, et moi je le regardais de loin. Il m’impressionnait. Pensez, il avait deux ans de plus que moi.

Se remémorer ce temps a l’air d’amuser son mari. Un sourire se dessine dans  ses yeux clairs.

- J’ai attendu qu’elle grandisse. Et quand elle a eu seize ans, je suis allée la chercher. A l’époque, la majorité c’était vingt-et-un an. Elle m’a fait attendre. Mais c’était la plus jolie. Et elle l’est restée.

En les écoutant je prends conscience de toutes ces années de construction à deux. De l’enfance à la vieillesse… Derrière eux presque un siècle de vie à deux. De leur mariage ils ne racontent rien.

Je regarde sa femme. Elle a l’air tellement fragile que je l’aurais facilement vue dans le lit à la place de son mari. C’est vrai qu’elle est belle.

Elle a posé ses mains autour de celles de son mari, lui sourit; son menton tremble un peu.

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27 mars 2017

Ça n'a pas de sens

C'est un homme très méticuleux. Atteint d’une maladie neuro-dégénérative, il ne peut plus rien faire seul. 

Après passage de la psychomotricienne, il souhaite sortir de sa chambre pour aller à la chapelle. Sollicitée pour l’accompagner, je fais la connaissance d’un homme au regard vif et aux doigts encore mobiles. Il est assis sur un fauteuil roulant devant une table. Son seul mode de communication est un ordinateur, sur lequel il tape chaque phrase. Peu lui importe que je devine le mot, voire la phrase, il écrit tout, lettre après lettre, attend que j’ai lu à haute voix, répondu, puis revient à la ligne pour continuer le dialogue. Pour sortir de la chambre il va devoir laisser son ordinateur et je comprends une inquiétude.

Je tente de le rassurer, l’assure de mon attention constante mais cela ne semble pas suffisant.

Au moment de partir il me demande d'ouvrir à nouveau son ordinateur et écrit :

- Est-ce-que le cas échéant vous pourrez me remonter rapidement dans ma chambre si j'ai un problème respiratoire?

Et rajoute après ma réponse :

-  merci beaucoup.

Je l'aide à s'habiller – enfiler la manche de sa veste est laborieux - lui mets ses pantoufles, cache son ordinateur avec son peignoir de bain, éteins la lumière, et nous voilà enfin dans le couloir… Il fait signe aux équipes de surveiller sa chambre, leur rappelle par geste qu'il attend quelqu'un pour un problème de masque respiratoire, et nous descendons.

Le temps à la chapelle est doux. Il fait difficilement un signe de croix et fixe le crucifix. Puis il me montre une statue de la vierge et me fait signe de l'en approcher. D’un geste du menton, il me montre sa poche. Je trouve une pièce, pour une bougie. Face à la vierge, sa bougie allumée, il prie les yeux fermés.

Je le regarde, touchée par sa concentration, son intériorité, attentive à chaque signe, je le lui ai promis. Au bout de courtes minutes, il semble respirer plus difficilement et me fait signe de rentrer. Je ne traine pas, le fauteuil roule vite et bien et nous retrouvons sa chambre et son ordinateur.

C’est le temps des confidences, de l'expression de sa souffrance ; physique d'abord; puis morale.

- Je n'ai pas mérité ça. J'ai toujours aidé les autres. Ça n'a pas de sens.

Mon frère ne s'occupe pas de moi.

Il ne me dit pas un mot. Ne m'aide pas.

Moi si il lui était arrivé ce drame, j'aurais été là.

Je prie, je prie, le jour et la nuit, et Il ne me répond pas.

Je voudrais tant guérir.

Aidez moi à avoir la foi.

Comment faut-il faire pour avoir la foi.

 

Vaste question. Face à cet homme que j’ai vu prier, je me sens démunie et sans réponse.

Il va à la ligne et entre colère et souffrance décrit l'évolution de sa maladie.

- il y a un an je parlais encore.

Ça a commencé il y a deux ans.

Je sens que je ne vais pas pouvoir écrire sur mon ordinateur longtemps.

Il faut anticiper.

Il faut trouver une raison, un sens.

Pourquoi Dieu ne me répond pas.

Il saute une ligne et écrit :

- Parlez moi de vous.

Ses doigts arrêtent de taper. Il lève les yeux vers moi.

Je prononce deux phrases, sur ma vie, mes enfants mon travail, et ces quelques mots me paraissent indécents face à la solitude et la détresse de cet homme, face à sa quête de sens. Je me tais.

Il reprend sur son clavier, revient sur ses douleurs, me parle des médicaments qui le font dormir puis saute à nouveau une ligne :

- Je vais vous laisser vos enfants doivent vous attendre.

Je sens qu’il a raison. Cette irruption de ma vie dans sa chambre est devenue pesante. En le quittant, je jette un coup d'oeil à l'écran. Méticuleusement, il a effacé chaque ligne de notre conversation. Je sais que j'aurai du mal à l'effacer. 

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14 mars 2017

Faites vos jeux!

« Long comme un jour sans pain » - me répond Monsieur K lorsque je lui demande comment se passe son après midi.

Je lui propose de l’aider à passer le temps et saisis la chaise qu’il me désigne.

Les doigts jaunis de trop de nicotine, l’œil qui frise à l’arrivée de chaque visage féminin, monsieur K. est un amateur de vie et de sensations. Ici, il a choisi de rester dans son registre. Il plaisante avec chacune, gentiment, et a besoin de revivre tous les moments heureux de sa vie. Son terrain de prédilection, c’est le jeu.

En tous lieux, Sous toutes formes, mais surtout d’argent. 

- Toute ma vie j'ai été au service des autres. J'étais serveur dans des bars et des restaurants, et aussi portier de nuit dans les grands hôtels. Vous savez pourquoi j'ai choisi ces métiers?

J’imagine naïvement que c’est pour les contacts humains. Mais il semble que je n’ai qu’une partie de la réponse.
- Parce que ce sont des métiers qui me permettaient d'avoir de l'argent liquide. Et j'en avais besoin parce que je suis joueur. Un joueur invétéré. Je peux bien le dire aujourd'hui, j'ai passé toute ma vie à jouer… et qu'est ce que j'aimais ça!!

Monsieur K. part d’un grand éclat de rire en me regardant :

- Ha je vois ce que vous pensez !  Mais ne croyez pas ! Attention ! Le salaire c’était sacré ;  il était toujours pour la famille. Je le rapportais tous les mois. Mais pour le reste… Justement, tout ce que je touchais en liquide, les pourboires …Je jouais à tout. Cartes, poker, salles de jeu, courses... J'avais toujours de l'argent dans mes poches…

De ses longs doigts trop maigres, il fait mine de chercher dans les poches de sa veste déformée, et esquisse une moue… Peut-être espérait-il y trouver quelques pièces.

- J'ai beaucoup perdu, et un peu gagné. Ma femme n'aimait pas que je joue, sauf quand je gagnais. Alors là on faisait une sacré fête, et puis on partageait. Parce que j’étais comme ça moi ; grand seigneur !

Mais je n'avais pas d'amis. Quand vous jouez, il ne faut pas d'amis. Parce que sinon, ils vous demandent un billet par-ci, deux pièces par-là… Alors forcément un jour vous vous engueulez... En plus ceux que je voyais... Ils jouaient petit… Pff… deux euros. Qu'est ce que vous voulez faire avec deux euros! J’avais beau le leur dire, ils n’écoutaient rien. Quand on joue, il faut jouer gros. Moi je jouais très gros, comme ça quand je gagnais… Je gagnais très très gros! Ha quand j'y repense... C’était des bonnes sensations.

D’un coup d’œil, je ne peux m’empêcher de parcourir le contenu de sa table de nuit à la recherche d’un jeu de carte… j’aurais bien pris un cours avec lui !

- La prochaine fois que vous venez ici passez me voir, ma fille va m’apporter un jeu de carte ! Je vous apprendrai!

Il ne m’a jamais appris. L’homme gagne rarement contre le temps.

 

 

 

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20 février 2017

Il n'aurait pas voulu !

Les infirmières sont passées et l’ont invitée à sortir pour faire les soins. Une soixantaine d’années, le regard droit et la poignée de main énergique je la rencontre assise sur un banc. Madame B me raconte sa surprise lorsqu'elle a retrouvé son frère. Elle habite à l’étranger depuis toujours, et la France est bien loin.


- je ne l'avais pas vu depuis plus d'un an. Il était venu nous rentre visite et nous avions passé un mois ensemble. C'était merveilleux. Je crois qu'il savait pendant ces vacances que sa maladie était incurable. Je me souviens qu'il m'a dit au revoir de manière très particulière; ça m'avait troublée.

En se remémorant cette visite, elle semble revivre ce moment et son émotion est palpable.

- C'est en le revoyant aujourd'hui que je comprends. Il a tellement changé. Nous sommes américains. ; il est parti pour venir habiter en France il y a plus de trente ans. Il faisait de la recherche en pharmacie; c'est un très grand chercheur. Moi je suis restée là-bas et c’était un peu comme si je le perdais. La distance, c’est compliqué à gérer, surtout à l’époque, il n’y avait pas Skype et toutes les techniques d’aujourd’hui. Le téléphone coutait cher. . . Quand il est venu l’été dernier, on a rattrapé un peu tout ce temps, il m’a parlé de notre enfance, m’a rappelé des moments que j’avais oubliés. Je regrette de n’avoir pas su son état, de ne comprendre que maintenant.

Elle hausse les épaules, me sourit, ainsi va la vie, et reprend :

- Je ne connaissais pas cet endroit mais ça me plait; ils s'occupent  bien de mon frère. Vous savez, je connais bien les soins palliatifs. Il y a de nombreuses années j'ai travaillé dans une unité de soins palliatifs. Il n'y avait que quatre lits. C'était le tout début; du coup, je sais quand les équipes sont efficaces et que la prise en charge du malade est bonne, et ici c'est le cas. C'est un lourd sujet les soins palliatifs; personne ne peut rester indifférent quand on sait de quoi il s'agit. Chez nous aussi la loi peut changer. Mais mon frère, je sais qu'il n'aurait pas voulu...

Elle laisse passer du temps, ses mots se bousculent un peu. Elle enlève ses lunettes et les essuie. 
- Il n'aurait pas voulu qu'on le tue; j'en suis sure. Et pourtant, bien sûr qu'il n'aurait pas aimé être comme ça; personne ne le voudrait. Il a passé toute sa vie à chercher des nouveaux médicaments! C'est dur pour lui de savoir qu'aucun n'existe pour le sauver. Et de se retrouver dans cet état. Même si il ne peut pas parler, il peut encore regarder, et tenir ma main, la serrer. C'est important pour moi de savoir que même si c'était possible, il n'aurait pas voulu qu'on l'aide à mourir. Vous n'imaginez pas combien cette conviction m'aide aujourd'hui.
Elle se lève, et je l'accompagne jusqu'à la porte de la chambre que les soignants viennent de quitter.

Je crois que j'imagine.

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27 janvier 2017

Toute fin est une histoire

Le message d'aujourd'hui est un peu différent des autres. il ne s'agit pas de rencontre.

Depuis plus de deux ans vous avez été nombreux à me contacter pour me témoigner de l'importance de ce regard sur la fin de vie, un peu décalé par rapport à ceux des médecins ou des politiques. Le hasard du web a guidé un journaliste vers ce blog et il a choisi d'en parler dans une de ses chroniques, chronique écoutée par un éditeur, qui m'a proposé d'en faire un livre. Après un an de discussion, réflexion et écriture, ce livre voit enfin le jour et je suis très heureuse de pouvoir vous le présenter aujourd'hui.
"Toute fin est une histoire ", vous en dira un peu plus sur ce bénévolat si particulier, les motivations de ceux qui s'y engagent et reprend certaines des rencontres que vous avez aimées... et d'autres que vous découvrirez.

Sans votre lecture, et vos encouragements, ce livre n'aurait probablement pas existé et je tenais à remercier chacun de vous,  inconnus aux pseudos mystérieux , lecteurs silencieux ou amis chers, qui avez lu, manifesté, commenté.... J'espère que vous en aimerez la lecture et qu'il vous donnera envie de le faire connaitre.

Dans toutes les bonnes librairies à partir du 2 février !

couverture

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15 janvier 2017

Parenthèse

 

Monsieur S est allongé comme un prince sur son lit, dans un pyjama impeccable, sans aucun pli, comme s’il venait de l'enfiler. Pourtant nous sommes au milieu de l’après-midi ; il m'accueille d'un sourire las en émergeant de sa sieste.

- Je sens que je m'enfonce. C'est ça… Je m'enfonce, chaque heure un peu plus.

Je m'assois près de lui après lui avoir demandé si un peu de présence lui ferait du bien.

Il répète tout bas :

- Je m’enfonce. C’est terrible.

Je le sens tellement fatigué, j'ai besoin de lui préciser :

- Nous ne sommes pas obligés de parler.

Il acquiesce d'un mouvement de tête.

- Je sais... mais quand même. Vous faites l’effort de venir me voir, je peux bien moi aussi vous accueillir correctement…

Je lui précise que ce n’est pas un effort pour moi mais il n’a pas l’air de me croire.

- Vous avez les mains froides. Il fait froid dehors ? Racontez-moi... De là où je suis je ne vois que le ciel.

En position parfaitement horizontale, sans même un oreiller à cause de ses douleurs au dos, Monsieur S ne peut profiter de la vue sur le jardin.

Je me déplace et regarde par la fenêtre. L'hiver est arrivé, les arbres sont nus, un tapis de feuilles atténue les bruits, la lumière est pale. Je tente de lui décrire ce que je vois, ce que j'ai perçu du temps dehors, de l'air froid et de l'humidité qui s'installe ; le ciel blanc, la fumée qui sort des cheminés, les gens qui passent, emmitouflés, les quelques personnes dehors, soignants ou familles qui fument une cigarette ou soufflent sur leur café, la buée qui se dépose sur la fenêtre. Je parle doucement, lentement ; il ferme les yeux, et semble se détendre.

- Ha oui, l'hiver... j'ai toujours bien aimé l'hiver.

Il baisse la voix. Et murmure quelques mots faiblement. J'entends feu, neige… Je ne comprends pas tout mais ne le fais pas répéter;  il ne s’adresse pas vraiment à moi.

Nous restons tous les deux en silence. Au bout de quelques minutes, Monsieur S rouvre les yeux et me regarde:

- Bon, je pense que je vais y aller maintenant.

Cette phrase me fait sourire. Gentille façon de me demander de sortir. A mon départ, il garde un temps ma main dans la sienne :

- Merci pour votre visite. Je vais pouvoir dormir. Bien au chaud.

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30 décembre 2016

Vous y croyez vous?

Une grande dame toute maigre regarde avec application vers le mur du couloir. 

De nombreux dessins maladroits annoncent Noël ; des dizaines de feuilles blanches sur lesquelles des enfants ont colorié des cadeaux aux nœuds démesurés, des sapins décorés de guirlandes multicolores, des pères Noëls barbus et joviaux. Ici et là quelque lettres un peu tordues, « joyeux Noël », « cadeau » « bonheur». En m’approchant, je peux voir des familles représentées, une table dressée, un feu de cheminée ; sur d’autres dessins une crèche, des rois mages,  des bougies. Tout l’imaginaire des enfants est représenté sur ces feuilles. Ils nous parlent de joie et de fête de famille, certains racontent un avènement, la naissance d’un sauveur. Donnés par une classe d'une école voisine, ils viennent égayer un peu les couloirs de l’unité.
J’essaye de deviner ce que ces dessins évoquent pour cette dame. Je ne l’ai jamais rencontrée et ne sais pas qui elle accompagne. Un peu en retrait, je la laisse entamer la conversation :

- Ha, vous êtes bénévole. Vous êtes très nombreux.

Le ton de la voix est las. J’acquiesce sans relancer et laisse cette dame reprendre son observation. Elle me paraît vouloir rester tranquille. Alors que je m’éloigne un peu, elle élève un peu le ton dans ma direction :

- c’est curieux non ?

Je devine qu’elle parle des dessins.

- Comme si ici on pouvait penser à ça.

J’essaye de comprendre si ça la choque, ou la blesse.

- Je ne sais pas. Je trouve ça décalé.

Tout en disant cela elle se déplace un peu pour regarder les autres dessins. Elle essaye de lire le prénom des enfants en bas de page.

- Vous voyez, dans la chambre derrière moi il y a mon fils. Quand il avait six ans il me faisait des dessins comme ceux-là.

Nous marchons lentement côte à côte, de feuille en feuille. Elle s’arrête. Devant nous une représentation de la crèche, Marie en bleu ciel, une auréole géante sur la tête, Joseph barbu et chevelu, un bâton à la main, et un minuscule enfant Jésus dont la tête semble posée sur le ventre d’un âne. A côté, l'enfant a rajouté un sapin enrubanné, un ange ailé et quelques cadeaux...

Ce dessin laisse cette dame silencieuse. Au bout de quelques minutes, elle se retourne vers moi.

- C'est une curieuse histoire quand on y pense. Maintenant je me demande comment on peut y croire. Depuis la maladie de mon fils, je ne crois plus à rien. J’aurais cru si mon fils avait été sauvé. Mais il n’a pas été sauvé.

Elle me tend la main pour prendre congés. Il n’y a rien à ajouter. Je la raccompagne jusqu’à la chambre. En ouvrant la porte elle rajoute :  

- Vous y croyez vous à tout ça ?

Et entre sans attendre ma réponse.

 

 

 

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17 décembre 2016

Quand on arrive ici... on sait bien pourquoi

Il est arrivé ce matin, sans sa femme. Epuisé, il ne cesse de dormir et confie son extrême fatigue aux équipes soignantes. Derrière ces mots, ils entendent son inquiétude, et réfléchissent à sa prise en charge pendant la réunion de transmission. Besoin de présence, ou d'anxiolytique ? Ils me suggèrent de le rencontrer.

- Je pense que ça le rassurera de savoir qu'il y a du monde qui passe.


Je vais à la rencontre de cet homme si fatigué, au regard profond, mais perdu. Les draps remontés jusqu'au menton, tout son corps disparait sous deux couvertures et une robe de chambre étallée sur le lit. Ma proposition de fleurs est accueillie d’un sourire – ça réchauffera la chambre- me dit-il l’air frigorifié.

Je pars chercher un bouquet et reviens dans la chambre.

La femme de monsieur F. vient d'arrivée, et installée sur un fauteuil dos à la fenêtre, elle regarde son mari avec inquiétude. Il a les yeux ouverts mais semble trop fatigué pour dire autre chose qu'un merci à mon retour. Mon bouquet de fleurs à la main, je les écoute me raconter cette arrivée dans ce lieu si particulier. Ou plutôt j'écoute madame.

- il était à la maison. Ca fait longtemps qu'il est malade.

Elle marque un temps d’arrêt et ajoute :

-  Quand on arrive ici on sait bien ce que ça veut dire.

Son mari la regarde sans rien dire.

Elle enchaine :

- Nous avons beaucoup d'amis que nous sommes venus voir ici.

Elle me les nomme - une litanie de noms qui me semble bien longue – peut-être les connaissez-vous ?

 Je ne réponds pas, ce n’est pas vraiment une question.

- Mais maintenant bien sur ils ne sont plus là...

Elle aimerait savoir dans quelle chambre ils étaient... mais ne se souvient plus...

- Et toi, tu te souviens?

Toujours silencieux, son mari la regarde. Froidement. Quelque chose se joue entre eux, qui me donne envie de disparaitre. Elle le fixe et attend une réponse.

Le silence s'installe.

- Je suis malade moi aussi. Pas au même stade évidemment, mais je suis en traitement. Et je marche mal. D’ailleurs, vous pouvez m’accompagner à l’accueil?

Nous quittons la chambre pour nous diriger vers le bureau des admissions, et je vois les difficultés de Madame F.  Sa canne à la main, chaque pas semble être une torture; son souffle est court, et au bout de vingt mètres,  je lui propose une halte sur le banc. Halte qui lui permet de dire - loin de son mari - que c'est la fin.

- J’aurais voulu pouvoir le garder à la maison vous savez. Je vois bien qu’il est fâché contre moi. Mais qu’est-ce-que je pouvais faire d’autre ?
Et elle s'autorise à pleurer.

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04 décembre 2016

Vous ne servez à rien!

Madame J. a vécu toute sa vie au grand air. A la ferme, enfant, dans un village à la campagne ensuite. Plus tard, l'espace s'est rétréci et elle a aménagé dans un petit pavillon de banlieue, avec assez de fleurs pour occuper sa retraite.

Lorsque la maladie s'est installée, elle l'a privée de son jardinage, et son horizon est devenu le mur en face de son lit.

En arrivant ici, elle a demandé à tourner son lit face à la fenêtre, pour pouvoir regarder les arbres. Mais leur pouvoir apaisant ne semble pas faire effet. Madame J. est agitée, sonne régulièrement et les soignants débordés ne peuvent lui répondre.

A leur demande, j'entre dans sa chambre pour l’aider à patienter avant leur passage. Je ne vois que le dossier de son lit et une épaule squelettique qui en dépasse. C’est le matin, madame J. se réveille , son corps est tordu, mal installé, son oreiller presque tombé, ses draps roulés en boule au fond du lit, sa casaque tourbillonnée autour d'elle... Elle paraît désarticulée. En avançant vers elle, je sens mon corps marquer un temps d’hésitation malgré moi. Sa maigreur m’impressionne.

Ses yeux me regardent approcher puis fixent les arbres. Elle répond faiblement à mon bonjour:

- j'ai soif.

Je regarde près de son lit mais n’y trouve ni verre ni bouteille.

Les soignants que je vais questionner me confirment que madame J. ne peut plus boire sans faire de fausse route.

- Dis-lui qu'on va venir; on lui fera des soins de bouche elle aime ça. Mais pour le moment nous avons une arrivée et il faut finir de l'installer.

Je reviens sans eau, avec une demande de patience qui ne satisfait pas ma malade. Elle me regarde l'air furieux.

- Vous pouvez au moins m'installer un peu mieux.

Je regarde à nouveau ce corps inquiétant de maigreur ; je n’ose pas la déplacer de peur de la blesser.

A nouveau je lui réponds par la négative, installe un peu mieux son oreiller, et lui propose de rester près d'elle en attendant les soins;

- Pour quoi faire puisque vous ne servez à rien !

Elle a raison. J’ai la même conclusion et une soudaine envie de quitter la chambre... Mais je remarque que sa voix est plus ferme et ses yeux bien ouverts. Ces deux contrariétés lui ont donné un peu d'énergie. Elle me toise d'un regard noir qui m’incite à lui proposer de la laisser seule.

- Allumez-moi au moins la télé.

Enfin une demande à laquelle je peux répondre. La position de son lit face à la fenêtre l'empêche de regarder mais cela ne paraît pas un problème ; elle ne veut que le son. Sur l'écran, un animateur vante les mérites d'un service de trois casseroles qui n'attacheront jamais à un prix exceptionnel; puis mets en vente un lot de sous vêtements sexy portés par des femmes sculpturales; la publicité propose des monte-escaliers électriques tout confort, des ouvre-bocaux sans efforts, des assurances obsèques pour décharger les proches de tout soucis...

Madame J. râle:

- C’est n'importe quoi tout ça. J'ai soif. Donnez-moi à boire.

Je lui redis les paroles des soignants qui lui font hausser les épaules. J'aimerais qu'elle me dise de partir ; je me sens mal à l'aise, inutile et sans la demande des soignants, j’aurais quitté la chambre. Mais elle ne dit rien et me fixe. Le silence est pesant.

D'une main faible, elle me montre son tiroir en me faisant signe de l'ouvrir.
A l'intérieur est couché un brumisateur... Je vais enfin pouvoir lui être utile. Je  vaporise un peu ssn visage et les lèvres ; elle ouvre la bouche pour essayer de boire quelques gouttes. Puis ferme les yeux.


- Vous voyez quand vous voulez!

Elle ferme les yeux, ne sourit toujours pas mais son visage est plus apaisé.

Assise à coté d'elle, je regarde son corps se détendre. Je tente d'en faire autant. Au-dessus de nos têtes, la télé nous propose toujours des objets pour troisième âge qu'elle n'achètera jamais.

Quand les soignants arrivent, je me sens enfin à ma place, et madame J. dort à poings fermés.

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17 novembre 2016

Elévation

Il y a déjà plusieurs semaines que madame A. est arrivée, et son accueil toujours chaleureux me donne chaque fois l’impression de rencontrer une vieille connaissance. J’ai pris l’habitude de venir la saluer, entre bavardage rapide et longs échanges selon son envie.

Aujourd’hui je la retrouve bien assise dans son lit, parfaitement coiffée, une robe de chambre confortable et un châle sur les épaules. C’est une frileuse, elle le répète souvent, mais « ce n’est pas la maladie, je l’ai toujours été ». De cette maladie elle ne me parle jamais, comme si elle était arrivée ici par hasard, ou que nous étions dans une maison de repos ; et certains jours je me demande si ce n’est pas le cas tant son visage a l’air de respirer la santé. Seuls ses cheveux, très court et à l'orientation anarchique laissent deviner les séquelles d’une chimiothérapie.

Madame A. n'est pas exigente, mais parmi ses désirs il y a celui d’avoir un bénévole près d’elle pendant ses repas.

- C’est trop triste de déjeuner toute seule.

je lui tiens donc compagnie avec plaisir et regrette presque de n’avoir pas un plateau pour que la situation soit plus équilibrée. Il faut dire qu’elle ne cesse de s’extasier sur le contenu de son assiette…

Son dessert fini, elle replie consciencieusement sa serviette en papier, repousse la table pour avoir un peu plus de place et me tend un macaron.

- Vous savez ce qui me fait croire en Dieu ?

Cette phrase est tombée abruptement au milieu d’une discussion légère autour de ses vêtements devenus trop grands. Je me demande souvent comment se font les connexions dans le cerveau.

- C’est l’approche du beau. Quand je regarde un coucher de soleil, ou que j’écoute un chant d’oiseau, je suis saisie par la beauté. Cela nous dépasse tellement le beau, que c’est forcément de l’ordre divin. Et la musique. Ceux qui composent des symphonies, ils ne peuvent être que proche de Dieu.

Me viennent spontanément des images de compositeurs dont les comportements n’approchaient pas la sainteté mais n’en dis mot. Il y a quelque chose de tellement vrai dans ses paroles.

Elle me regarde avec un air très sérieux et continue :

- Les voix d’enfants par exemple. Elles sont aériennes, elles sont célestes. Quand vous écoutez des maîtrises d’enfant, vous entrez dans une autre dimension. C’est comme l’amour. L’amour ça nous dépasse. Quand je vois combien j’ai pu aimer… j’ai bien compris qu’il y avait là aussi quelque chose qui me dépassait. Totalement. Qui m’emportait. Même là où je ne voulais pas aller… Et j’y suis allée quand même…

Elle me sourit… et elle m’échappe. A voir son regard brillant, elle n’est plus avec moi, mais avec cet amour dont elle ne dira rien. Le silence se prolonge, léger, je me demande si elle a envie de rester seule mais n’ose pas interrompre son voyage ; Je n’ose même pas croquer dans mon macaron, elle a l’air si bien ailleurs…

- L’amour, le vrai, il n’est pas à échelle humaine. Si ? Qu’est-ce que vous en pensez ? Vous avez déjà aimé ?

Et avant que je n’aie le temps de lui répondre, elle ajoute :

- Vous verrez, ça vous arrivera un jour. Vous voulez un autre macaron ?

Nous avons quitté le divin… à moins que nous ne nous en approchions lentement.

 

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