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07 septembre 2017

#dédicace

J’aime les familles nombreuses et les mélanges de génération. Je l’avoue c’est ma faiblesse. Je sais pourtant que tout n’est pas rose, qu’elles renferment parfois des douleurs inavouées, des jalousies destructrices, des silences trop lourds ; mais c’est plus fort que moi, ici mieux que nulle part ailleurs, les familles nombreuses me rassurent sur l’humanité.

Dans cette chambre la porte ne peut rester fermée plus d’une minute. Les gens entrent et sortent, doucement dans un gracieux ballet. Il y a tous les âges, toutes les tailles, et une ressemblance frappante comme une marque de fabrique. Pas vraiment physique. Chacun a son style, sa personnalité mais un je-ne-sais-quoi dans la façon d’être, l’intonation de la voix,  les fait se rejoindre.

Hors de la chambre des groupes se font et se défont, entre joie des retrouvailles et tristesse d'un adieu à venir. Les jeunes se tiennent la main ou se prennent par l’épaule, les plus vieux sont pudiques, moins de gestes, mais des mots. Ils parlent doucement et se meuvent sans bruit. Même les plus petits ont senti qu’en ce lieu, le temps était différent. Ils ne courent pas dans les couloirs, attendent d’être dans le jardin pour se retrouver entre cousins et jouer. Le reste du temps ils viennent dans la chambre, les plus tendres s’assoient sur les genoux de leur arrière-grand-mère et lui parlent. Certains lui caressent la joue, ils sentent bien qu’elle est triste. Parfois ils pleurent un peu, pas trop longtemps parce que leur malade chéri ne souffre pas, et qu’il est heureux d’avoir toute sa famille autour de lui. Et puis on leur a expliqué : c’est la vie.

Ils sont là, depuis une semaine, depuis que leur arrière-grand-père, grand-père, père, mari est arrivé ici. La chambre est colorée de fleurs et de dessins d’enfants. Au coin famille ils ont apporté du café et du thé, laissant à disposition des passants quelques boites de biscuits dans lesquels les enfants n’hésitent pas à piocher. Dans cette chambre la sonnette reste muette. Il y a toujours quelqu’un pour aider, déplacer un oreiller, donner de l’eau, redresser le lit, et si nécessaire aller demander de l’aide aux soignants. Ils sont tellement nombreux que lorsque l’un ne va pas, un autre vient l’aider. Parfois ils sortent dehors et leurs voix portent plus loin. Ils fument des cigarettes et rient en se rappelant le passé. Ils pleurent aussi discrètement, pudiquement, librement. « Il aura eu une belle vie – c‘est bien que tu aies pu venir – ta fille a tellement grandi – maman est formidable » Autour du malade, chacun prend son tour. C’est le temps des au-revoir, dans l’émotion, et la sérénité. Ils lui parlent, le remercient de ce qu’il leur a donné, de ce qu’il a construit, rappellent une anecdote, un moment vécu avec lui. Chacun le sait, ce départ est juste. Il a l’âge, une belle vie et une magnifique famille ; des fils solides, responsables, pères de famille, des filles toniques, piquantes, colorées, toujours impeccable, une ribambelle de petits-enfants et arrières petits-enfants joyeux et source de vie, une femme droite, croyante, confiante ; elle reste en permanence dans la chambre, dort ici, « depuis le temps qu’on vit ensemble ».

En passant devant cette chambre, je sens leur douceur, leur tendresse, leur force, et certains jours, je leur en vole un peu.

Ils me font du bien.

 

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21 août 2017

Marche rapide

Une stagiaire m'accompagne aujourd'hui. Nous sommes allées aux transmissions avec les équipes soignantes, avons rencontré longuement une charmante dame dans sa chambre,  et maintenant nous échangeons en marchant dans le couloir. Elle me fait part de ses impressions sur le début de la journée.

Sur un banc deux femmes discutent.

- Vous n'allez pas les  rencontrer?

Je lui dis préférer laisser les gens tranquillement entre eux, et être simplement une présence disponible et visible. Pour laisser aux visiteurs l'initiative de la rencontre.

Nous croisons une jeune femme et son ami, tous les deux le visage tourné vers la fenêtre; la tension est palpable.

Alors que m’apprête à rentrer dans une chambre, la jeune femme quitte sa fenêtre et se dirige vers nous à pas énergiques.

- Je peux parler? Il faut que je parle, il faut que je parle, il faut que je parle. Vous pouvez m'écouter?

C‘est une boule de tension et d'énervement.

En voyant son agitation je lui laisse la possibilité de parler en marchant.

- Merci, c'est gentil j'ai tellement besoin de bouger !

Nous calons notre pas sur le sien et parcourons côte-à-côte les couloirs du service. Elle marche d'un pas rapide, comme si elle était en retard, et parle vite, saccadé, en contenant sa colère; parce que sa mère va mourir. Là, maintenant, ou demain.

Elle va mourir et son beau-père vient de se disputer avec son oncle.

- Il y a un combat de coq dans la chambre; vous vous rendez compte! Ils se battent autour du lit de maman qui va mourir; il y a autre chose à faire non? Je ne comprends pas ça me rend folle. J'ai préféré sortir. Mais il ne reste plus beaucoup de temps.

Elle accélère sa cadence et ses pas nous conduisent à la salle d'art thérapie. Cette grande pièce, baignée de lumière et décorée de dessins aux couleurs vives la calme. Elle s'adosse contre un meuble, respire et regarde.

- Ce sont les malades qui font ça? C'est beau.

Elle fait quelques pas, s’arrête devant des peintures, s'adosse à nouveau. Respire. Elle a besoin d’un temps de silence. Je l’attends.

Son ami vient la rejoindre. Le grand-père et le beau-père sont maintenant sortis de la chambre. Sa mère est seule, elle va enfin pouvoir trouver un peu de calme à ses cotés.

- Vous savez, je ne lui en veux pas à mon beau-père. Je ne me suis jamais entendue avec lui, mais il a rendu ma mère très heureuse...

Elle fait quelques pas puis se retourne vers moi :

- Je suis désolée d’avoir été comme ça, aussi énervée ; j’espère que je ne vous ai pas choquée ; ça m'a fait tellement de bien de pouvoir parler.

Elle lache ma main pour prendre celle de son  ami et  se dirigent vers la chambre. Le pas de la jeune femme est maintenant plus calme, ses gestes tendres, elle pose sa tête contre son épaule; la tension est retombée.

Je retrouve ma stagiaire et nous prenons un temps pour parler de cette rencontre. Il faut quand même que je sois honnête, c'est la première fois que je suis alpaguée dans une telle urgence de parole et que ma présence est sollicité avec tant d'énergie et de spontanéité.

 

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24 juillet 2017

Priorité

Cet homme est arrivé ce matin, et je viens le rencontrer et l’accueillir au nom des bénévoles ; je réfléchis avant à la formulation. Un « bienvenu » est tellement inadapté… peut-on vraiment être bienvenu en soins palliatifs…  Il ne me laisse pas le temps de trouver et s’arrête sur mon prénom.

- Vous vous appelez Véronique... c'est le 4 février !

- Vous  connaissez les dates de toutes les fêtes?

- Non aucune... mais je suis né un 4 février, je n'ai aucun mérite à m'en souvenir. Chez nous il n’était pas question de fêter quoique ce soit. D’ailleurs je ne sais pas pourquoi je parle d’un « chez nous » parce que je n’avais pas de famille. Le 4 février, c’est la seule chose que je connaisse de ma naissance, alors j’y tiens.

Il a l’œil inquiet et la gueule cabossée de celui qui a dû se battre pour trouver sa place, au propre comme au figuré.

- Je n’ai pas connu mes parents, j’ai été abandonné. J’ai vécu en famille d’accueil, plusieurs familles d’accueil, puis en pension. Je crois que chacun se souvient de mon passage.  Mon problème c’est que je ne supportais pas l’autorité masculine. Avec l’autorité, ça s’est toujours mal passé.

En quelques phrases, monsieur S. me décrit son enfance, sa jeunesse, et ses années de vie chaotiques, mais le ton n’est ni amer ni vindicatif.

Après un court échange, je lui propose quelques fleurs.

 - Des fleurs ? Ha ben ça ! Quelle idée !  et pourquoi faire ?

Je lui explique que c’est notre façon d’accueillir ceux qui arrivent, de mettre un peu de nature et de couleur dans la chambre. Cette proposition le fait sourire.

- D'accord mais alors des bleues parce que je suis un garçon… Mais non je plaisante ! Toutes les couleurs me vont ! Je n'ai pas l'habitude de recevoir des fleurs ni même d’en offrir. Je crois que ça ne m’est jamais arrivé ! Va pour les fleurs. Puisque vous êtes de la maison, vous allez peut-être pouvoir me dire, vous savez si il y a une assistante sociale ici? Parce que je suis convoqué au tribunal dans trois jours et je ne sais pas comment y aller.

Je regarde cet homme dont la maigreur et le teint sont impressionnants ; je doute que la convocation puisse être honorée mais le rassure sur la présence d’une assistante sociale. Il lui suffira d’en faire la demande aux soignants et elle viendra le rencontrer.
Cette réponse semble lui convenir.

- J’ai fait des bêtises. Ça ne se sait pas ici ?

Il dit ça avec un air contrit, peut-être un peu travaillé, qui me fait sourire. Je le rassure. Je ne sais rien.

- Ha ! C’est mieux comme ça !

Il me rend mon sourire et rajoute :

- Mais j'ai d'autres soucis; le tribunal c'est pas le plus important maintenant.

Il laisse passer un silence qui me laisse imaginer bien des questionnements et reprend :

- L’important aujourd’hui c’est de pouvoir laver mon linge. Savez-vous si il y a une laverie ici ?

Il y en a une. Monsieur S est rassuré. Le tribunal peut attendre. Pas son linge.  

 

 

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06 juillet 2017

Impuissance

Madame P. est là depuis de longues semaines et j’ai eu plusieurs fois l’occasion d’échanger avec elle. Quelques phrases, de moins en moins cohérentes, qui me laissaient souvent ébranlée par l’évolution de son état, l’âge de son fils, son regard absent, son esprit et sa vie qui s’échappaient. 

Aujourd'hui, Madame P. était tellement immobile, le regard fixant le plafond, qu’une des infirmières l’a crue morte. Et puis après les soins, elle a retrouvé un peu de vie. Mais elle est fragile et les soignants sont attentifs et sollicitent mon attention.

En milieu d’après-midi, je viens faire une présence silencieuse auprès d'elle; en une semaine elle a maigri mais sa peau est toujours aussi jeune, son regard transparent toujours aussi difficile à lire. A mon approche, elle tourne la tête lentement vers moi. Pas de mots. Il m’est impossible de savoir si elle a envie de me voir, d’avoir une présence à ses côtés, de sentir quelqu’un. Debout près de son lit, je cherche sa main pour la serrer, créer un contact, même formel qui me permettrait de m’ajuster à elle,  mais elle les laisse sous les draps. Par une question, je tente de savoir si un peu de présence lui ferait du bien. Face à son silence j'essaie de savoir si elle préfère rester seule. Je ne lis rien, ni dans ses yeux, ni dans ses gestes. Elle sort sa main pour la poser sur les draps. Je l'effleure du dos de la main. Elle ne réagit pas. Je laisse ma main près de la sienne, espérant peut-être un mouvement de sa part, mais elle reste immobile.

Je la regarde à nouveau et lui exprime mon incapacité à comprendre ce qu'elle souhaite. Son regard reste vide, mais quitte le mien pour fixer le plafond. J'interprète ce mouvement comme une demande de solitude et quitte la pièce frustrée et mal à l'aise. J'aurais aimé pouvoir l'accompagner quelques temps mais ne veux pas m’imposer. Madame P. va rester seule, risque de mourir seule. Je ne suis pas sûre d’avoir bien fait. 

Il est six heures. Devant la porte de madame P. un homme tient un dessin d'enfant. La chambre est maintenant dans l'obscurité. L'homme va et vient, reste près de la porte entre-ouverte, puis s'éloigne, rasant les murs et fuyant chacun. Assise sur le banc j'attends. Au cas où. Après ne pas être arrivée à entrer en relation avec madame P. je suis tout aussi impuissante à aider cet homme; Son mari? Son ex-mari? Le père de l'enfant en photo dans la chambre, vue la ressemblance. Je tente de croiser son regard, qu'il garde obstinément vers le sol.

La journée se termine; Pas d'accompagnement. Deux personnes en souffrance, qui avaient besoin d'aide, avec lesquels je n'ai pas réussi à entrer en relation.

En quittant les lieux je me sens vide. Je sais que je ne reverrai pas cette jeune femme.

J'ai un sentiment d'inachevé, d'inutilité. Je me demande pourquoi j'étais là aujourd'hui. Pour qui.

 

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17 juin 2017

Promenade

Une soignante m’interpelle dans le couloir :

- tu veux bien nous aider ? Madame J. aimerait aller un peu dehors.

Je me retourne et rencontre une adorable vieille dame, confortablement installée dans son fauteuil, une couverture sur les genoux.

Je prends le relais de l’infirmière, en remerciant madame J. de m’offrir ce temps au jardin. Elle se tourne vers moi et me confie :

- je crois qu’il y a plus d’un an que je ne suis pas sortie.
Dans l’ascenseur, elle me raconte le long chemin parcouru depuis l’annonce de sa maladie. De son domicile aux urgences, des urgences à un service de l’hôpital, puis retour chez elle quelques mois, et à nouveau l’hôpital cinq semaines avant d’arriver ici. De taxis en ambulances, de couloirs en ascenseurs, de parking en parkings, sans jamais voir le ciel.
- si, le ciel je le voyais – rectifie-t-elle – c’est l’air…  pouvoir le sentir…
Elle se tait et offre son visage au soleil qui l’accueille dès la sortie.
- l’air… et le soleil sur le visage.

Je la regarde s’abandonner à la caresse du vent et arrête le fauteuil. Je sens qu’elle a besoin d’un petit temps de pause ; les yeux fermés, un léger sourire aux lèvres, elle reste immobile, les mains posées sur sa couverture.
- j’avais oublié combien c’était bon !

Nous contournons quelques lits, croisons des fauteuils et suivons l’allée pour découvrir le jardin. Les promeneurs se saluent, commentent – c’est agréable de pouvoir sortir ! - quelle chance ce temps !

Madame J. me donne ses instructions pour la promenade :

- On peut s’arrêter devant les arbres ? J’adore les marronniers. Quand j’étais enfant, je faisais des squelettes de poisson avec les feuilles. Vous ne faisiez pas ça ? Je vais vous montrer. Vous pouvez m'en attraper une ?

Elle transforme habillement la feuille en poisson, et me la tend en souriant :

- Cadeau ! Si il y avait eu des marrons je vous aurais fait un panier ! j'aurais aussi eu besoin d'un canif.

Nous repartons jusqu’au prochain massif.

- Regardez ces roses ! Vous croyez que je pourrais les sentir ?
Nous approchons  laborieusement mais surement du rosier et madame J. touche délicatement chaque fleur pour la sentir.

- Les roses n’ont plus le parfum d’antan. Mais elles sont très belles !

La promenade se poursuit, chaque nouvelle fleur est l’objet de commentaire, de joie, de souvenirs qui remontent doucement.
- Là, arrêtons nous là, près des hortensias, au soleil.

Je cale le fauteuil près du massif, et l’écoute me raconter ses vacances.
- Nous prenions le café près d’un massif comme celui-là. Et pour moi l’hortensia à l’odeur du café. Parce que petite, j’avais le droit de tremper un sucre dans le café de mon grand-père et je le savourais assise au pied des hortensias. A propos de café… vous croyez que je pourrais avoir du thé ?

Près de nous, une jeune femme qui accompagne sa mère a entendu ses propos.
- Ne bougez pas, je partais justement en chercher pour ma mère, je reviens. Je vous la confie.

Nous faisons connaissance avec cette autre promeneuse, et c’est à quatre que nous prolongeons ce temps de légèreté et d'évasion, autour d’une tasse de thé, à disserter sur la nature. La maladie s’est éloignée pour quelques heures.

 

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30 mai 2017

Définition

 

Installé dans son fauteuil roulant monsieur D. a l’air heureux de profiter de la verdure. Il bloque les roues devant chaque massif, touche les plantes à sa portée, puis me fait signe de repartir vers le suivant. Nous passons plus d’une heure ensemble, à tenter de nous comprendre tout en marchant. Quelques mots ne répondant pas à l’appel, il s’aide de ses mains pour me faire deviner des phrases que je construis, répète, modifie à l’envie, sans jamais être certaine d’avoir trouvé. Mais je comprends suffisamment pour entendre sa résignation face à une maladie qui le prive peu à peu de la parole et de son autonomie. Il sait que le temps est compté. Il lui parait déjà trop long. 

Au cours de notre promenade, nous rencontrons une autre famille installée au soleil. La malade, sa fille et deux autres femmes qu'elle me présente comme ses amies. Elle semble déjà connaitre monsieur D. et nous faisons une halte pour qu'il puisse la saluer.

La malade pousse son pied à perfusion pour nous laisser une place, et ne cesse de s’émerveiller gaiement sur le lieu, le temps, les personnes qui lui rendent visite, la qualité des repas… Puis me demande la signification du mot palliatif et l'histoire du lieu.

Je me sens étrangement en zone de danger, entre deux malades qui ne vivent pas au même rythme. Monsieur D. sait qu'il s'approche de la mort.  Elle est très jeune, très vivante, marche encore... je ne sais pas ce qu’elle sait de sa maladie, mais je sens bien que le temps de l'évocation de la fin de vie n'est pas venu. Alors je tourne un peu autour du mot palliatif... vient du quatorzième siècle pallium, manteau... Envelopper le malade et ses proches d'un manteau d'attention et de soins... Cette image la fait rire...

- C'est vrai ! Exactement ça ! On est tellement bien ici. Les infirmiers et les medecins sont adorables, et même vous, les bénévoles, vous êtes importants. Vous nous communiquez votre force et votre joie, et du coup nous, on est plus forts pour lutter contre la maladie... Ca nous aide pour nous en sortir, n'est-ce-pas?

Elle interpelle l'homme que j'accompagne. Assis dans son fauteuil, il l’écoute sans rien dire. Il la regarde, le visage impassible et acquiesce lentement de la tête.

Puis il me regarde en silence. Son regard a perdu lumière qu’il offrait pendant la promenade et j'ai l'impression d'y lire un reproche. Il sait que pour lui cet endroit sera le dernier; nous en avons parlé quelques minutes avant. Par rapport à cette femme si volontaire et énergique, il est dans un autre temps de vie. Il demande à rentrer; nous quittons le groupe en silence pour rejoindre la chambre.

En le quittant j'ai besoin de confirmer :

- c'est vrai ce que j'ai dit sur l'origine du mot.

Il me sourit. L’air de rien.

 

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12 mai 2017

Circonvolutions

La chambre dans laquelle je rentre est plongée dans la pénombre mais accueillante ;  madame J. a les yeux grands ouverts et regarde le plafond.

- Je sais pourquoi je suis là; je me demande pourquoi ils me téléphonent tous; je n'ai rien à leur dire. Je vais toujours pareil et quand j'irai moins bien c'est que je serai morte. Ils le sauront bien assez tôt; la seule chose c'est que c'est beaucoup trop long.

Elle me regarde comme pour s’assurer que je l’écoute.

- Vous savez comment ça a commencé? J'avais pris le bus pour aller changer mon téléphone qui grésillait, et en arrivant je me suis aperçue que j'avais perdu mon chéquier...

Bien assise sur le fauteuil face à madame J. je me concentre sur ses paroles, quelque chose me dit que le chemin va être long et un peu sinueux.

Le chapitre suivant me parle de la serrure qu'il a fallu changer parce qu'il y avait son adresse sur le chéquier volé. Puis je l’entends disserter sur les assurances qui remboursent mal, sur la mort de son mari  - il y a déjà tellement longtemps - sur la grippe qu'elle a attrapée, sur ses vacances dans le sud-est où une maudite fièvre revenait tous les quinze jours… Fièvre qui nous ramène de nombreuses années en arrière :

- Pendant la guerre, le lait cru des vaches évitait qu'on soit malnutri mais donnait la tuberculose.

Et nous retraversons la France pour partir en cure :

- Ma mère était tellement triste que ce ne soit pas elle ! Je crois que ça l’aurait beaucoup reposée ! J’y suis restée non pas six mois, mais douze mois... vous vous rendez compte douze mois sans voir sa famille ; j’étais petite à l’époque… voyons voir… je devais avoir… peu importe, c’était pas facile.

Madame J. se sent seule ; elle a besoin de raconter, et profite de ma présence pour parcourir son passé. Je l'écoute, un peu amusée par les chemins qu’elle prend et sa façon drôle et détachée de se raconter.

Nous repartons dans les Pyrénées puis sur l'ile d'Yeux. Sous couvert de petits pépins de santé elle relit les évènements de sa vie. Au bout d'une demi heure je comprends qu'on se rapproche d’ici :

- J’ai décidé de vendre ma maison de campagne parce que je suis très malade.

Dans cette histoire qui se déroule, je n'ai pas compris à quel moment était arrivée la maladie. C'est curieusement le point qu'elle n'a pas raconté. Elle a surgit d’un coup au détour d’une phrase.

Madame J. en est maintenant à l'opération qu'elle n'aurait pas du faire, à ces oncologues qui ne viennent pas vous demander comment vous vous sentez après la première chimio, à la seconde séance qui vous ravage la bouche, à la troisième chimio qu'elle a refusée.

- Et maintenant je suis là.

Elle s’arrête, comme un sportif sur la ligne d’arrivée.

- Vous croyez que je n'aurais pas dû?

Elle me regarde droit dans les yeux, dans l’attente d’une réponse.

Je ne suis pas sûre de saisir le sens de sa question : refuser une chimio, se faire opérer, venir ici ? Dans le doute je reformule.

- vous n’auriez pas dû… ?

- Vendre ma maison de campagne.

 

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20 avril 2017

Déclaration

Il est arrivé ce matin tout seul, dans un fauteuil roulant poussé par deux brancardiers. Une fois installé dans sa chambre par les soignants, il a rencontré une bénévole qui lui a proposé des fleurs, mais quelle idée des fleurs offertes par une femme à un homme…  il préférait attendre son épouse qui y serait plus sensible.

En ce début d’après-midi, c’est donc un bouquet à la main que je vais les rencontrer ; avant d’entrer je regarde le vase, ces quatre ou cinq fleurs colorées, asymétriques, joyeuses. Je pense à notre coordinatrice qui a pris le soin de choisir des fleurs et  de composer ces bouquets ; un pour chaque nouvelle arrivée. Plus un au cas où… Un anniversaire, un malade trop seul, trop triste, une personne arrivée en urgence. Elles portent en elles la fraicheur du printemps et la fragilité de la nature. Derrière la porte, le couple que je rencontre m’évoque la même fragilité.

Assis dans son lit, Monsieur B. porte une longue veste en maille chaude sur un pyjama bleu assorti à ses draps. Il m'accueille avec des remerciements, tend les bras vers les fleurs, les prend et d'un mouvement très chevaleresque se tourne vers sa femme :

 - Ces quelques fleurs?

Puis il rajoute à mon attention :

- vous avez devant vous le plus jeune couple de la maison. Nous avons soixante-et-onze ans de mariage.

Avant que je n’aie le temps de faire le calcul, sa femme me sourit, timidement, un peu en retrait :

- Je le connais depuis que j’ai huit ans. Nous habitions dans le même quartier c’était un ami de mon frère. Vous savez ce que c’est, il venait goûter à la maison après l’école, et moi je le regardais de loin. Il m’impressionnait. Pensez, il avait deux ans de plus que moi.

Se remémorer ce temps a l’air d’amuser son mari. Un sourire se dessine dans  ses yeux clairs.

- J’ai attendu qu’elle grandisse. Et quand elle a eu seize ans, je suis allée la chercher. A l’époque, la majorité c’était vingt-et-un an. Elle m’a fait attendre. Mais c’était la plus jolie. Et elle l’est restée.

En les écoutant je prends conscience de toutes ces années de construction à deux. De l’enfance à la vieillesse… Derrière eux presque un siècle de vie à deux. De leur mariage ils ne racontent rien.

Je regarde sa femme. Elle a l’air tellement fragile que je l’aurais facilement vue dans le lit à la place de son mari. C’est vrai qu’elle est belle.

Elle a posé ses mains autour de celles de son mari, lui sourit; son menton tremble un peu.

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27 mars 2017

Ça n'a pas de sens

C'est un homme très méticuleux. Atteint d’une maladie neuro-dégénérative, il ne peut plus rien faire seul. 

Après passage de la psychomotricienne, il souhaite sortir de sa chambre pour aller à la chapelle. Sollicitée pour l’accompagner, je fais la connaissance d’un homme au regard vif et aux doigts encore mobiles. Il est assis sur un fauteuil roulant devant une table. Son seul mode de communication est un ordinateur, sur lequel il tape chaque phrase. Peu lui importe que je devine le mot, voire la phrase, il écrit tout, lettre après lettre, attend que j’ai lu à haute voix, répondu, puis revient à la ligne pour continuer le dialogue. Pour sortir de la chambre il va devoir laisser son ordinateur et je comprends une inquiétude.

Je tente de le rassurer, l’assure de mon attention constante mais cela ne semble pas suffisant.

Au moment de partir il me demande d'ouvrir à nouveau son ordinateur et écrit :

- Est-ce-que le cas échéant vous pourrez me remonter rapidement dans ma chambre si j'ai un problème respiratoire?

Et rajoute après ma réponse :

-  merci beaucoup.

Je l'aide à s'habiller – enfiler la manche de sa veste est laborieux - lui mets ses pantoufles, cache son ordinateur avec son peignoir de bain, éteins la lumière, et nous voilà enfin dans le couloir… Il fait signe aux équipes de surveiller sa chambre, leur rappelle par geste qu'il attend quelqu'un pour un problème de masque respiratoire, et nous descendons.

Le temps à la chapelle est doux. Il fait difficilement un signe de croix et fixe le crucifix. Puis il me montre une statue de la vierge et me fait signe de l'en approcher. D’un geste du menton, il me montre sa poche. Je trouve une pièce, pour une bougie. Face à la vierge, sa bougie allumée, il prie les yeux fermés.

Je le regarde, touchée par sa concentration, son intériorité, attentive à chaque signe, je le lui ai promis. Au bout de courtes minutes, il semble respirer plus difficilement et me fait signe de rentrer. Je ne traine pas, le fauteuil roule vite et bien et nous retrouvons sa chambre et son ordinateur.

C’est le temps des confidences, de l'expression de sa souffrance ; physique d'abord; puis morale.

- Je n'ai pas mérité ça. J'ai toujours aidé les autres. Ça n'a pas de sens.

Mon frère ne s'occupe pas de moi.

Il ne me dit pas un mot. Ne m'aide pas.

Moi si il lui était arrivé ce drame, j'aurais été là.

Je prie, je prie, le jour et la nuit, et Il ne me répond pas.

Je voudrais tant guérir.

Aidez moi à avoir la foi.

Comment faut-il faire pour avoir la foi.

 

Vaste question. Face à cet homme que j’ai vu prier, je me sens démunie et sans réponse.

Il va à la ligne et entre colère et souffrance décrit l'évolution de sa maladie.

- il y a un an je parlais encore.

Ça a commencé il y a deux ans.

Je sens que je ne vais pas pouvoir écrire sur mon ordinateur longtemps.

Il faut anticiper.

Il faut trouver une raison, un sens.

Pourquoi Dieu ne me répond pas.

Il saute une ligne et écrit :

- Parlez moi de vous.

Ses doigts arrêtent de taper. Il lève les yeux vers moi.

Je prononce deux phrases, sur ma vie, mes enfants mon travail, et ces quelques mots me paraissent indécents face à la solitude et la détresse de cet homme, face à sa quête de sens. Je me tais.

Il reprend sur son clavier, revient sur ses douleurs, me parle des médicaments qui le font dormir puis saute à nouveau une ligne :

- Je vais vous laisser vos enfants doivent vous attendre.

Je sens qu’il a raison. Cette irruption de ma vie dans sa chambre est devenue pesante. En le quittant, je jette un coup d'oeil à l'écran. Méticuleusement, il a effacé chaque ligne de notre conversation. Je sais que j'aurai du mal à l'effacer. 

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14 mars 2017

Faites vos jeux!

« Long comme un jour sans pain » - me répond Monsieur K lorsque je lui demande comment se passe son après midi.

Je lui propose de l’aider à passer le temps et saisis la chaise qu’il me désigne.

Les doigts jaunis de trop de nicotine, l’œil qui frise à l’arrivée de chaque visage féminin, monsieur K. est un amateur de vie et de sensations. Ici, il a choisi de rester dans son registre. Il plaisante avec chacune, gentiment, et a besoin de revivre tous les moments heureux de sa vie. Son terrain de prédilection, c’est le jeu.

En tous lieux, Sous toutes formes, mais surtout d’argent. 

- Toute ma vie j'ai été au service des autres. J'étais serveur dans des bars et des restaurants, et aussi portier de nuit dans les grands hôtels. Vous savez pourquoi j'ai choisi ces métiers?

J’imagine naïvement que c’est pour les contacts humains. Mais il semble que je n’ai qu’une partie de la réponse.
- Parce que ce sont des métiers qui me permettaient d'avoir de l'argent liquide. Et j'en avais besoin parce que je suis joueur. Un joueur invétéré. Je peux bien le dire aujourd'hui, j'ai passé toute ma vie à jouer… et qu'est ce que j'aimais ça!!

Monsieur K. part d’un grand éclat de rire en me regardant :

- Ha je vois ce que vous pensez !  Mais ne croyez pas ! Attention ! Le salaire c’était sacré ;  il était toujours pour la famille. Je le rapportais tous les mois. Mais pour le reste… Justement, tout ce que je touchais en liquide, les pourboires …Je jouais à tout. Cartes, poker, salles de jeu, courses... J'avais toujours de l'argent dans mes poches…

De ses longs doigts trop maigres, il fait mine de chercher dans les poches de sa veste déformée, et esquisse une moue… Peut-être espérait-il y trouver quelques pièces.

- J'ai beaucoup perdu, et un peu gagné. Ma femme n'aimait pas que je joue, sauf quand je gagnais. Alors là on faisait une sacré fête, et puis on partageait. Parce que j’étais comme ça moi ; grand seigneur !

Mais je n'avais pas d'amis. Quand vous jouez, il ne faut pas d'amis. Parce que sinon, ils vous demandent un billet par-ci, deux pièces par-là… Alors forcément un jour vous vous engueulez... En plus ceux que je voyais... Ils jouaient petit… Pff… deux euros. Qu'est ce que vous voulez faire avec deux euros! J’avais beau le leur dire, ils n’écoutaient rien. Quand on joue, il faut jouer gros. Moi je jouais très gros, comme ça quand je gagnais… Je gagnais très très gros! Ha quand j'y repense... C’était des bonnes sensations.

D’un coup d’œil, je ne peux m’empêcher de parcourir le contenu de sa table de nuit à la recherche d’un jeu de carte… j’aurais bien pris un cours avec lui !

- La prochaine fois que vous venez ici passez me voir, ma fille va m’apporter un jeu de carte ! Je vous apprendrai!

Il ne m’a jamais appris. L’homme gagne rarement contre le temps.

 

 

 

Posté par Veronique_CSM à 18:00 - Commentaires [0] - Permalien [#]