Accompagner écouter soulager… et vivre!

28 juin 2016

Laissez-la!

La malade qui est dans cette chambre n'en finit pas de s'affaiblir. Tout doucement, jour après jour, son souffle s'amenuise. Pendant la réunion, le médecin a parlé d'elle et de sa famille, nombreuse, qui ne la quitte pas. Pour tous, madame H. aurait dû nous quitter depuis bien longtemps. Elle n'est plus consciente depuis plusieurs jours, n'a plus de traitement à part les antalgiques, semble simplement endormie. Une infirmière raconte les soins du matin, la toilette pendant laquelle il lui semblait parler à une absente. Aucune réaction, pas de mouvement; les yeux toujours fermés.

- j'ai eu du mal ce matin. Je ne l'entendais presque pas respirer; c'était étrange.

Le médecin aussi est passé. Il a constaté des signes de départ bien visibles sur son corps. Lui aussi semble face à une difficulté. Comment être sûr de bien la prendre en charge... Il a avancé une hypothèse à la famille; peut-être a t'elle du mal à les quitter. Parfois il faut que la famille s'éloigne un peu pour que le malade accepte de lâcher; il leur a proposé d'aller un peu dans le jardin, ou prendre un café; de sortir de la chambre un peu, sans trop s'éloigner...

Après discussion, les antalgiques sont maintenus- en cas de doute- et le médecin me demande de rester un peu près d'elle.

- ça rassurera la famille de ne pas la savoir seule; c'est difficile tout ce temps pour eux.

Dans le couloir, je croise une dizaine de personnes qui s'éloigne de la chambre et entre prendre le relais.

Madame H. est telle qu'elle ma été décrite; les mains sur les draps, les yeux fermés, elle n'a pas de réaction à mes paroles ou à mes gestes. Son visage est lisse et apaisé; il est facile d'être près d'elle. Je choisis d'installer ma chaise un peu loin du lit, pour ne pas la déranger sur ce chemin qu'elle parcourt et l'écoute en silence.

Sa chambre me raconte la présence de tous, des fleurs, des livres, beaucoup de vêtements, manteaux et sacs divers; sur le mur, des dessins d'enfants, des photos de familles, aux visages joyeux et souriants. Au fond un lit est replié, confirmant une présence nuit et jour. Je regarde cette femme et me dis qu'elle a de la chance d'être si bien entourée; je comprends que ce soit difficile de quitter tant d'amour. Face à elle je me sens bien, un peu comme si toute la chambre était enveloppante et m'offrait à moi aussi un peu de cette tendresse. Je crois que je vais y rester longtemps... ou plutôt j'ai cru...

La porte s'ouvre et un homme un peu agité entre précipitamment;

- Mais qu'est ce que vous faites?

Son ton est agressif, je me sens presque prise en faute... Je me présente, troublée tant par le volume sonore que par sa question.

- Ha. Bonjour. Non mais là maintenant il faut que vous sortiez.

Sa phrase est très directive; je me lève, dis au revoir à Madame H. et le suit.

Dans le couloir il est déjà un peu plus calme:

- Excusez moi, j'ai été un peu brusque mais vous comprenez, le médecin nous a demandé de sortir de la chambre parce qu'on l'empêche peut être de mourir. Il faut qu'elle soit  seule pour pouvoir partir.

Les paroles du médecin ont été entendues. En quittant cet homme, je réalise que je le comprends. Même si je ne pense pas avoir créé de liens qui retiennent Madame H.,  pour celui que je devine être son fils, voir sa place prise par un étranger ne doit pas être facile. L'enfer serait-il pavé de bonnes intentions?

Madame H. mourra quelques heures plus tard. Seule.  J’espère que c’était ce qu'elle voulait… Moi je l'aurais bien accompagnée un peu plus...

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14 juin 2016

Un bouleversement

Madame S. est habillée, ses lunettes sur le nez et un livre posé sur les genoux. D’un geste elle m’invite à m’asseoir et se redresse un peu.

- Je suis très bien ici. C’est calme,  je peux me reposer et reprendre des forces; c'est important pour pouvoir sortir.

- Vous voulez sortir ?

Elle me sourit doucement:

- Pas maintenant. Je suis encore trop fatiguée, je ne suis là que depuis huit jours. Mais je veux bien parler un peu. Vous avez du temps vous aussi ?


Cette remarque m'amuse; du temps ici, je n'ai que ça; il ne se compte pas.

Madame S. Me montre la pile de livres à ses côtés.


- C'est ma principale occupation ici. J'ai déjà lu trois livres ; chez moi je n'ai jamais le temps. Entre le travail, la maison, les amis. Et puis la maladie est venue me saisir.

Elle s’arrête, hésite, puis reprend :

- Oui, me saisir c'est exactement ce que j'ai ressenti. Il y a un avant, et un après. Et entre les deux, une énorme main qui vous oppresse. La peur, l'inconnu, la perte de maîtrise du quotidien. Je n'avais même pas mal. Un simple contrôle de routine, et l'annonce, qui tombe... comme un coup de poing.

Elle me parle en regardant le mur face à elle. J’ai l’impression qu’elle veut éviter mon regard. Peut-être pour se sentir plus libre. Je reste silencieuse, et attends la suite du récit.

- Après, tout vous échappe. Les termes, le calendrier, votre propre corps...  Je ne connais rien au milieu hospitalier. Au début je ne comprenais pas un mot de ce qu'ils me disaient...

Elle part d'un grand rire clair.

- Ils ont du me prendre pour une totale idiote. En tous cas moi, à chaque fois que je sortais d'un rendez-vous je me sentais vraiment idiote. Alors j'ai fait comme tout le monde, j'ai regardé sur internet. J'y ai passé des heures. Je connais tous les sites qui existent ; des plus amateurs aux plus sérieux. Maintenant je suis presque incollable!  J'avais besoin de comprendre ce qui allait se passer, même le pire. Heureusement j'y ai échappé... 

A la voir, assise sur son lit, me raconter ses mois passés, j'ai l'impression qu'elle parle de quelqu'un d'autre tant elle parait sereine et détachée.


- C'est fou ce que j'étais ignorante. C’est là que j'ai réalisé la chance que j'avais eu jusque là.

Elle me regarde enfin :

- Vous savez, l'expérience de la maladie, je ne l'aurais jamais choisie. Dans la vie, c'est une case que l'on ne coche pas si on peut. Mais elle m'a fait découvrir beaucoup. Sur moi-même avant tout mais aussi sur les autres. J'ai appris à prendre le temps de les regarder. Et j'ai été étonnée. Par exemple de la gentillesse des gens. Vous n'imaginez pas ! Et puis je discute avec des personnes que je ne voyais pas avant. Vous connaissez la femme de ménage ? Je parle avec elle tous les jours, vous n'imaginez pas ce qu'elle peut être gentille. La maladie, ça m'a fait changer d'avis sur l'humanité. C'est un bouleversement profond. Quand je sortirai, je m'en souviendrai. Je sais que ça m'a transformée… J'ai quand même hâte que tout ça soit dernière moi.

Je ne sais pas exactement ce que signifie cette phrase. Je quitte cette femme touchée; elle a trouvé les mots justes pour évoquer le tsunami qu'a été l'arrivée de sa maladie, sans amertume, avec force et sagesse. Mais elle sait aussi y trouver du bon.

Je ne peux pas m'empêcher d'espérer que son séjour ici n'est que provisoire avant un retour à domicile.

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29 mai 2016

Frustration

Une semaine s'est écoulée depuis que j’ai partagé quelques heures avec un homme accompagnant sa femme. Il m’avait touchée par sa façon tellement douce de parler d’elle, cette résignation à une fin proche, cette lassitude face à ce temps si long et incertain, sa tristesse en évoquant demain.

Aujourd’hui, je quitte le service après une journée longue et lourde en paroles entendues. Je me sens à la fois vide et trop chargée, fatiguée. J'ai besoin d'air, de musique et de légèreté, envie de respirer à fond, de courir, de sentir mon corps vivant. Je mets mon casque sur mes oreilles et cherche le volume pour le monter au maximum. Je m’évade.  Encore dans l'ascenseur je suis déjà ailleurs dans ma tête, pressée de partir, de me retrouver seule. Lorsque les portes s’ouvrent, mes yeux tombent d’abord sur un sac de voyage un peu fatigué, trop plein, que je me souviens avoir vu au bras d’un homme. En suivant le bras qui le tient je croise le regard de monsieur F. qui m'avait tant touchée en me parlant de sa femme. Il est en deuil, venu pour le départ du corps de sa femme décédé deux jours avant. Autour de lui sa fille, sa belle-fille, et quelques personnes qui lui ressemblent ; il me regarde, et sans un mot, pose son sac par terre et me prend les deux mains. Nous ne disons rien, mes écouteurs diffusent une musique joyeuse, je n’ose pas retirer mes mains des siennes pour les enlever ; je suis coupée en deux, ne trouve rien à dire face à ce regard si profond, si triste et à la fois si paisible ; juste un regard, pour dire merci.

Le temps de me reconnecter avec le lieu, avec la mort et la souffrance, Monsieur F. a lâché mes mains pour reprendre son sac trop lourd. Un peu vouté, il prend le bras de sa fille et quitte les lieux. Je reste seule, une musique trop forte dans les oreilles, et beaucoup de mots qui ne sont pas venus. J'enlève mes écouteurs, le regarde s'éloigner, frustrée de n'avoir pas su l'accompagner jusqu'au bout.

Depuis ce jour, je n’ai plus jamais écouté de musique avant d’être vraiment sortie du lieu.

 

 

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11 mai 2016

Présence antalgique

Madame A. est recroquevillée dans son lit face à la fenêtre. J'hésite un peu à entrer puis frappe doucement. C'est une personne que j'ai déjà rencontrée et avec laquelle j'ai eu plaisir à discuter la semaine dernière. Avec peine elle se retourne vers moi et murmure un "oui" interrogatif.

Alors que je me présente, son regard semble me reconnaitre ; elle me montre son ventre et me dit sa douleur. Je lui propose d’aller prévenir les soignants et de rester près d'elle en attendant qu'ils arrivent ; d'un mouvement de tête fatigué, elle acquiesce et à mon retour me montre la chaise près de son lit.

Elle me tient la main, repose sa tête sur l'oreiller, et semble se détendre un peu. Je vois sa respiration se calmer, et reste près d'elle en silence. Bien calée dans un fauteuil, je la laisse s’endormir. Je la préviens doucement que je partirai quand elle dormira et lui dit d’avance au revoir, ce qui la fait doucement sourire.

Au bout de quelques trop courtes minutes son mari entre dans la chambre le pas décidé et l'air contrarié :


- Tu as beaucoup parlé il faut que tu te reposes.

Je comprends que cette phrase m'est destinée et qu'elle est une façon élégante de me demander de sortir. Sa femme le regarde étonné puis tourne son visage vers moi et me demande doucement :

- Nous avons parlé ?

C'est l'occasion pour moi de rassurer son mari :

 - Pas avec moi. Nous n'avons pas parlé, je vous ai laissé vous reposer mais peut-être avez-vous eu du monde avant.

Il saisit cette ouverture :

- Oui il y a eu de la famille cet après-midi et ma femme a très mal au ventre ;

Cette phrase fait grimacer madame A et semble faire immédiatement resurgir sa douleur. Elle ferme les yeux et murmure un au revoir.


En les quittant je rappelle à sa femme que les soignants sont prévenus et qu'ils vont arriver.

Monsieur A m'accompagne comme pour être sûr que je ne dérangerai pas sa femme.

- Je suis désolé madame, mais elle a besoin de se reposer.

- Je comprends.

J'aimerais trouver le moment pour lui dire qu'une présence silencieuse peut être un bon calmant contre la douleur. Mais je n'oserais pas. Je le quitte en passant par le poste soignant. Une infirmière me voit :

- Je lui prépare un antalgique.

 

 

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23 avril 2016

Elle nous offre une place

Elle a une manière toute particulière de nous aider dans notre bénévolat : elle nous sollicite.

L est kinésithérapeute. Grande, mince, un sourire d’ange un peu malicieux, le regard pétillant, elle entre dans les chambres et offre aux malades un projet. Pour un mieux de l’instant.

Dans le travail qu’elle fait chaque jour avec les eux, elle a parfois besoin de nos bras et de notre présence ; alors elle fait appel à nous. Elle nous présente, par notre prénom, rajoute toujours un qualificatif gentil et chaleureux, dit au malade combien elle est contente que nous soyons là avec eux.  Elle nous confie une bouteille d'oxygène à faire rouler, ou un fauteuil à placer juste derrière le malade pendant qu’il marche… au cas où. Et nous partons en promenade, assemblage un peu branlant, le malade, la kiné et le bénévole. De sa voix ensoleillée, elle encourage chaque pas - c'est super, bravo, regardez jusqu’où vous êtes allé ! Elle donne des conseils, « regardez bien loin, redressez vous un peu, voilà comme ça, faites de grands pas, levez bien les pieds, vous voyez comme c’est mieux tout de suite !… », toujours positive. D'un œil attentif, elle nous suit aussi, « ça va toi ? Pas trop lourd ? » et elle rassure le malade : « vous avez vu, elle est juste derrière vous » ;

Et lorsqu’elle sent le malade fatigué, elle avise un banc dans le couloir et suggère une halte. Le malade s'assoit sur son fauteuil, L. nous propose le banc, et, accroupie au pied du malade, la main posée sur son genou, elle le regarde et lui parle avec bienveillance. Elle écoute les craintes - Je suis essoufflé - Je vois bien que je marche moins bien... 

Elle ne nie jamais, ne leur ment pas. Elle accueille leurs paroles, et accompagne leur cheminement. Je l’entends reconnaitre l'évolution de la maladie, et comprendre la difficulté. Elle remet en perspective.

- Aujourd'hui c'est comme ça. Je vois que vous vous sentez fatiguée ; mais regardez, vous êtes arrivée jusqu'ici ; c’est bien ! Et on est là avec Véronique, tranquillement, ça fait du bien de sortir de la chambre non ?

En entendant ces paroles positives, et face à son sourire désarmant, souvent le malade se laisse faire ; c’est vrai que c’est agréable de sortir un peu.

Et L., appelée ailleurs, nous laisse avec le malade pour un petit temps. Le temps pour lui de reprendre son souffle, de se reposer un peu. Le temps pour nous de prendre notre place de bénévole auprès de lui, une place si bien préparée. Il n’y a qu’à laisser les mots s’égrainer doucement dans cet espace ouvert.

Lorsqu'elle reviendra, pour aider le malade à retourner dans sa chambre, elle sera discrète et attentive, veillant à ne pas interrompre l'échange qui est en place. Le passage de relais se fera en douceur, et nous repartirons, tous les trois, jusqu’à la chambre, le malade à son bras, le bénévole derrière, poussant le fauteuil ou tirant l’oxygène. A moins que le malade ne préfère rester assis. L ne forcera rien - c’est déjà bien pour aujourd’hui ; on verra demain.

A la fin de la journée, je croiserai L. qui me remerciera, et me dira combien nous sommes utiles pour elle et pour les malades. Moi, je pense souvent que cette femme est un cadeau. Pour les malades, mais aussi pour nous. Un cadeau précieux.

 

 

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04 avril 2016

On n'en a jamais parlé...

- C'est vous qui mettez ça ?

Une jolie femme m'interpelle en me désignant la cafetière, la théière et les biscuits mis à disposition des familles. Elle est en train de faire chauffer de l'eau et de préparer un plateau. En voyant ses traits tirés, je comprends que ses journées sont longues et peut-être même ses nuits.

Cette femme accompagne sa mère depuis plus d'une semaine. Nous sommes au mois de juillet, la ville est déserte, et toute sa famille est en vacances. Elle est seule auprès de sa mère qui va moins bien depuis deux jours.

- Elle décline tellement vite, c'est impressionnant.  Elle parle quand même encore un peu. Mais elle dort beaucoup. Je suis en train de lui préparer un thé,  je ne suis même pas sûre qu'elle en voudra.

En disant cela elle s'assoit sur un banc, pose le plateau sur les genoux et commence à boire le sien; elle a besoin d'une pause avant de retourner dans la chambre ; sa solitude doit lui peser. Assise à côté d'elle je la laisse prendre un peu de temps pour elle.

- Il faut que je parle au médecin. Je ne comprends pas pourquoi tout va si vite. Je suis toute seule ici, je ne sais pas quoi faire, vis-à-vis de ma famille ; je crois que je vais dire à mes frères et sœurs de revenir. J’imagine qu'elle n'en a plus pour longtemps. Ils aimeraient peut-être la voir tant qu'elle peut encore parler. Le problème c’est que je n'en sais rien de ce qu’ils souhaitent. Je ne comprends pas comment on n'en a jamais parlé avant. Ça nous semblait loin tout ça… Je ne suis pas du tout préparée, ni moi, ni mes frères et sœurs je crois. C'est curieux. Pourtant nous sommes tous grands-parents, nous avons des proches qui ont perdu leurs parents, je me suis occupée d'une amie très récemment, elle m'a beaucoup parlé, et je crois que j'ai su l'aider... Mais alors pour moi, zéro. Je m’aperçois que je ne sais pas du tout. Je ne sais pas gérer, je ne sais pas quoi dire à ma mère et à ma famille, ni quoi faire... C'est curieux non ? Je suis totalement désemparée.

En l’écoutant parler, je ne peux m’empêcher de penser qu’elle exprime ce que beaucoup de personnes vivent ici. Le sujet de la fin de vie n’est pas abordé, ou si rarement. Face à la violence d’une mort prochaine, le silence et le déni sont parfois une ultime protection. Quelque soit l’âge…

Elle se tait et reprend une gorgée de thé.

- Ça m'a fait du bien. Merci pour votre temps ; c'est bien ce que vous faites ici. Vous êtes très utile. Je vous laisse, je vois le médecin qui arrive. il faut qu'il me dise pour ma mère, si il faut que je rappelle ma famille. A bientôt.

Elle me serre la main et s'éloigne à pas rapides vers le médecin; je n'ai pas eu le temps de lui dire combien ce que je fais ici est bien pour moi aussi ! 

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18 mars 2016

Vous prendrez bien un peu de fromage ?


- J'attends le match. Ma femme m'a appelé pour me donner l'horaire, et c'est à 17 h sur la cinq. 

Monsieur F est très affairé… Ses yeux vont de la télévision à la télécommande et d’un geste il m’invite à m’approcher.
Je regarde ma montre -cinq heures- et lève les yeux vers la télévision… J'y vois un documentaire animalier bien loin du foot... enfin me semble t'il. Mais Monsieur F. est patient ; la télécommande à la main, il touche tous les boutons et s'étonne "qu'elle" ne réponde pas; Au bout d'un moment je comprends que c'est son téléphone qu'il pense manier; je lui montre le téléphone sur sa table...

Il est très confus mais connaît le numéro de sa femme par cœur et me demande de l’appeler. Au bout du téléphone personne ne répond.
Il s'étonne, raccroche et reprend la télécommande.
Il est cinq heures cinq ; Le coup d'envoi a dû être donné... Mais les animaux courent toujours dans la savane sans que cela ne semble perturber monsieur. Il se tourne vers moi :
-Vous aimez le foot ?
Je ne peux pas vraiment dire oui... Je m’inquiète parce que le match a dû commencer et lui propose de chercher sur une autre chaine, mais il n'écoute pas ma réponse ;
- Et le fromage corse ? vous aimez le fromage corse ? Le fromage corse vous connaissez ? ouvrez le frigidaire. Regardez en bas.
Nous quittons le foot…
Je m’exécute et il se penche pour regarder ce que je trouve. Tout en bas il me montre une boite en plastique enfermée dans un sac. Dedans, je devine la forme d'un fromage.
- Ouvrez … allez, ouvrez !
A l'ouverture, une violente odeur de fromage ayant bien vécu se répand dans toute la chambre ; je m'empresse de refermer.
- Ha vous sentez ? ça c’est du fromage ! prenez-le. Vous le mangerez chez vous !
Alors que je décline sa proposition il s'énerve un peu :
- Vous êtes têtue quand même ! mais puisque je vous le dis, prenez-le ! Pourquoi vous ne voulez pas le prendre ?
Il me faut beaucoup de persuasion pour lui expliquer que ne rentrant pas directement chez moi, je ne peux pas me promener avec un fromage de ce type dans mon sac. Même boite fermée, il alerterait tout l'entourage.
Il capitule et les yeux rivés sur la télé et ses paysages, il change de sujet :
- vous êtes nombreux ici à venir nous voir… C'est votre métier ? … Ha bon, vous faites aussi autre chose ? Mais vous vous embêtez tant que ça ?
Je dois avoir l’air étonnée de sa remarque ; il reprend sans me laisser le temps de répondre :
- Non mais je vous dis ça parce que le soir, il y a un homme qui vient ; il entre dans ma chambre, et il s'assied sur une chaise à coté de mon lit et il regarde la télé. Moi je lui demande s’il s'embête. Mais il me dit que non et qu'il est content d'être là et de regarder avec moi. Il me demande si ça me dérange qu'il soit là ; remarquez, moi ça ne me dérange pas, il ne fait pas de bruit, et on ne parle pas du tout. On regarde juste la télé et au bout d'une heure il repart. C'est étrange non ?
Monsieur F retourne à sa télévision, tente de changer les chaines avec son téléphone portable, prend la télécommande que je lui tends, puis la repose.
- j’aime bien les animaux. Mais quand même c’est étrange ce que vous faite non ?


Je le quitte, loin du foot, sans fromage, mais avec un certain amusement ; c’est l’occasion de réfléchir à mes raisons d’être ici… Est ce que je m’embête ailleurs ?

 

Posté par Veronique_CSM à 10:53 - Commentaires [3] - Permalien [#]

09 mars 2016

Histoire sans parole

Monsieur P. est aphasique. Aphasique... un mot dont je ne connaissais pas la signification avant d'arriver ici. «Aphasie : perte complète ou partielle de la parole ».

Ce monsieur que je rencontre a donc des difficultés à parler. Je sais que la rencontre risque d'être compliquée mais c'est aussi pour lui que je suis là. Et les mots ne font pas tout ; mais pour un premier contact, ils font souvent beaucoup. 

Cinquante ans, assis droit sur son lit, Monsieur P.  me regarde entrer en souriant. Il me montre la chaise près de son lit, prend la main que je lui tends pour un bonjour et ne la lâche pas. Je tente quelques paroles, essaye de deviner une réponse ; sa bouche fait quelques mouvements mais les mots ne viennent pas ; je sens aux mouvements de sa main qui deviennent plus brusques, et à son regard qui se noie qu'il est frustré de ne pouvoir répondre. C'est tellement difficile de ne pouvoir dire! Je comprends que la perte de la parole est totale et j'abandonne l'idée d'une conversation. C'est inutile et source de souffrance pour lui. Je lui propose de rester sans parler. Il me sourit, je crois deviner un oui dans son mouvement des lèvres, ou peut-être ai-je envie de le lire. Il ferme les yeux et repose sa tête sur l'oreiller. Je vois son visage se détendre et sens sa main bouger. Consciencieusement, il me parle avec sa main; Il touche chacun de mes doigts, qu'il prend entre le pouce et l'index, s'arrête sur chaque phalange, puis passe au suivant, comme un rituel. Je le regarde faire, un peu instable… Je me demande ce que verrait une personne qui entrerait, ce qu'il comprendrait de ce qui se joue. J’ai presque peur que quelqu’un arrive et pourtant il n’y a rien d’équivoque dans ses gestes ni dans son regard. Je prends conscience que c’est moi qui ai du mal à dépasser mes repères. Alors je décide de faire le vide, de ne pas chercher de mots, de ne pas vouloir maîtriser, je lâche prise et suis cet homme dans son histoire sans parole. Il abandonne mes doigts, touche ma paume, le dos de ma main, mon poignet. Il ouvre les yeux, me regarde et cherche mon autre main. Dans le silence, il passe de l'une à l'autre, comme une conversation qui ne peut se dire. Assise auprès de lui, le temps de l'étonnement et de l'ajustement passé, je regarde ses mains et les miennes qui semblent se parler.  Entre bien-être et frustration, nous restons tous les deux dans cet échange de gestes. Lui qui donne, moi qui reçois. Impuissants, silencieux, mais en relation. 

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29 février 2016

C'était son projet

Madame Z a consacré toute sa vie à la peinture, « mon meilleur mode d’expression » me dit-elle à notre première rencontre. Elle vient d'Europe de l'Est, et a choisi la France comme patrie d’adoption. « C’était le pays des libertés ».

Il y a quelques mois madame Z. avait programmé une exposition, une sorte de rétrospective de son oeuvre, mais la maladie l'a prise de court. Maintenant elle est ici, ses toiles chez elle, et comprend bien qu'elle ne pourra pas faire cette exposition.

Madame Z. a une fille. Une quarantaine d'années, active voire débordée, elle tente de réaménager son emploi du temps pour cette étape imprévue et soudaine dans la vie de sa mère. C'est difficile mais elle y arrive petit à petit. Elle commence à comprendre que sa mère va rester là, qu'elle ne se remettra pas, et que ce séjour, prévu pour un traitement de la douleur se transforme doucement en accompagnement de fin de vie. Et cette nouvelle étape lui donne curieusement l'envie de faire des projets. Pour sa mère.

Cette exposition qui était prévue... elle va l’organiser.

- Bien sur ce ne sera pas dans une galerie; c’est dommage, elle avait mis tellement de temps à trouver l’endroit... Mais tout était presque prêt, le catalogue en cours de fabrication... il suffit de changer le lieu et les dates. Vous ne croyez pas ?
J’avoue mon manque d’expérience dans ce domaine ; mais ce projet me paraît irréalisable. La fille de madame Z. est enthousiaste à cette idée. Et sa mère, qui ne se lève presque plus aussi. Depuis, tous les après-midis, elle se libère pour venir parler avec elle de l'organisation. Qui inviter? Que prévoir? Quelles oeuvres choisir? Comment les exposer. Elles sont toutes les deux fébriles. Elles ont obtenu l’autorisation de l’hôpital, et chacun à sa façon porte sa pierre au projet. Des espaces se libèrent, des idées d'aménagement fusent, tout le monde échange sur le sujet. Une exposition? Ici? mais comment?

Et puis les semaines ont passé. La mère artiste ne quitte plus son lit. Sa fille continue à venir tous les jours, et lui raconte comment et où ça va se passer, ceux qui ont répondu, ceux qui vont venir... Sa mère écoute mais ne parle plus. Tout le monde a prévu de faire Madame Z. belle et chic pour le jour J, et de déplacer son lit dans l’espace prévu pour l’exposition. La fébrilité a gagné les couloirs, teintée d'un sentiment d'urgence qui ne se dit pas. 

Le vernissage a eu lieu hier. En présence de la fille de l'artiste. Dans les couloirs de l'hôpital où Madame Z., précaire, n'a pas pu sortir de sa chambre.

Sa fille, assise sur un banc devant la chambre de sa mère m’accueille avec un sourire triste.  

- j'ai eu le temps de lui raconter comment ça s'était passé. Et je sais qu'elle m'a entendue. Je lui ai lu des témoignages sur le livre d'or, j'espère qu'elle a compris. C'était bien vous savez, les gens ont beaucoup aimé. Et moi je suis contente d'avoir fait ça pour elle; C'était son projet d'exposer ses oeuvres.

Autour de nous, des tableaux sont exposés au mur, des paravents, et même des chaises. Rétrospective complète de ses créations. Certaines portent des pastilles rouges - elles ont trouvé acquéreur parmi les invités, mais aussi les soignants et quelques visiteurs.

La fille de madame Z. tient sur ses genoux un livre d'or, chargé de mots d'amis ou d'inconnus qui passent ou sont passés.

De l'autre coté de la porte, loin de cette explosion de couleurs, madame Z. a rendu son dernier souffle ce matin, près de ses oeuvres exposées.

 

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16 février 2016

Mal du pays

Madame V. est philippine. Une quarantaine d'années et un corps d'enfant. Elle est assise dans son lit, les mains accrochées au pied de sa perfusion, comme à une bouée de sauvetage. Les soignants sont désarmés. Elle affiche une grande souffrance mais n'arrive pas à la localiser et aucun médicament ne marche. A la demande des soignants, je lui propose un peu de présence. Madame V. hoche la tête, et me montre la chaise installée tout près de son lit. J’ai à peine le temps de m’asseoir, qu’elle abandonne le pied de sa perfusion pour s'accrocher à mes mains et ne plus les lâcher.

Les mots sont difficiles; elle a besoin de se raconter mais chaque phrase est une souffrance. Elle a quitté les Philippines et ses parents à dix-huit ans pour rejoindre une de ses tantes et travailler dans une famille. Elle a découvert une belle et grande maison dans un quartier très chic, tellement grande qu’elle aurait pu y loger toute sa famille, ses grands-parents et tous ses cousins.

- même ma chambre était grande; j’avais de la chance par rapport à d’autres.

Elle semble se calmer un peu ; elle cherche un peu moins ses mots et son rythme ralentit. Je peux enfin me caler plus confortablement sur ma chaise.

- Je m’occupais des enfants; je les accompagnais à l'école, je rentrais pour ranger la maison, faire le ménage, les courses; et vers quatre heures, j'allais les chercher, et quand ils étaient petits on allait au jardin…

Cette évocation semble lui plaire. Son étreinte autour de mes mains est moins forte.

- Quand on rentrait, je leur donnais leur bain, leur repas, et les parents arrivaient quand ils étaient au lit. Certains soirs il y avait un diner que je devais  servir. J'aimais bien ça. Ils étaient gentils avec moi, leurs amis aussi. Et puis je parlais anglais avec leurs enfants; ils étaient très contents de voir leurs progrès. Ces enfants, je les aimais comme si c'était les miens. Le week-end je retrouvais ma tante. J’avais besoin de parler du pays ; tout est tellement différent ici.
Elle a un accent et une voix faible qui m’obligent à rester concentrée sur chaque mot.

- Je suis restée vingt-deux ans dans cette famille.  Quand je suis arrivée l'ainée avait trois ans. Il y en a eu deux après. Maintenant ils sont tous partis, et la plus grande est enceinte.

Elle parle sans s'arrêter, et sa voix se teinte à nouveau d’une urgence. Je réalise qu'elle a passé plus de temps dans cette famille que dans la sienne.

- Moi je n'ai rien, personne… Et ma famille est loin. Je ne les ai pas vus depuis quatre ans...Ma mère sait à peine que je suis malade; je devais rentrer chez moi mais le médecin vient de me dire que c'est trop tard. Je suis trop malade et j'ai tellement mal...

Son regard me transperce comme si elle voulait me faire éprouver son mal.

- Ici je n'ai pas de famille, je suis tellement seule. Ma tante est rentrée aux philippines il y a deux ans... J’ai peur..

Mes mains sont engourdies tellement elle les serre et je me sens totalement démunie face à sa solitude.

Je ne sais pas quoi dire. Je garde le silence et la laisse me broyer les mains.

Elle bouge sans arrêt ses jambes sous le drap, les remonte et s'assoit puis les rallonge frénétiquement; elle a l'air tellement mal.

Son visage grimace, je ne sais pas si c'est de peur ou de mal.

- Je voudrais voir mes parents; je ne vais pas les revoir vous comprenez.

Elle a l'air d'avoir douze ans.

La porte s'ouvre et un homme très grand d'une soixantaine d'années entre avec un sourire, un sachet de chouquettes, et une promesse d'air frais qui me fait du bien.

A son entrée la jeune femme me lâche les mains. Son menton tremble.

- C’est mon patron. Ils viennent toutes les semaines; les enfants aussi; mais ils n'ont pas beaucoup de temps.

L’homme se présente.

- Vicky a habité chez nous et s'est occupée de nos enfants pendant vingt ans; c'est grâce à elle si ils vont si bien. Elle fait partie de la famille..

Et s'adressant à la malade:

- Cécile va arriver.

En refermant la porte derrière eux, j'espère que la présence de cette famille aidera madame V. et lui permettra un au-revoir de substitution.

Posté par Veronique_CSM à 16:00 - Commentaires [4] - Permalien [#]