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06 juillet 2017

Impuissance

Madame P. est là depuis de longues semaines et j’ai eu plusieurs fois l’occasion d’échanger avec elle. Quelques phrases, de moins en moins cohérentes, qui me laissaient souvent ébranlée par l’évolution de son état, l’âge de son fils, son regard absent, son esprit et sa vie qui s’échappaient. 

Aujourd'hui, Madame P. était tellement immobile, le regard fixant le plafond, qu’une des infirmières l’a crue morte. Et puis après les soins, elle a retrouvé un peu de vie. Mais elle est fragile et les soignants sont attentifs et sollicitent mon attention.

En milieu d’après-midi, je viens faire une présence silencieuse auprès d'elle; en une semaine elle a maigri mais sa peau est toujours aussi jeune, son regard transparent toujours aussi difficile à lire. A mon approche, elle tourne la tête lentement vers moi. Pas de mots. Il m’est impossible de savoir si elle a envie de me voir, d’avoir une présence à ses côtés, de sentir quelqu’un. Debout près de son lit, je cherche sa main pour la serrer, créer un contact, même formel qui me permettrait de m’ajuster à elle,  mais elle les laisse sous les draps. Par une question, je tente de savoir si un peu de présence lui ferait du bien. Face à son silence j'essaie de savoir si elle préfère rester seule. Je ne lis rien, ni dans ses yeux, ni dans ses gestes. Elle sort sa main pour la poser sur les draps. Je l'effleure du dos de la main. Elle ne réagit pas. Je laisse ma main près de la sienne, espérant peut-être un mouvement de sa part, mais elle reste immobile.

Je la regarde à nouveau et lui exprime mon incapacité à comprendre ce qu'elle souhaite. Son regard reste vide, mais quitte le mien pour fixer le plafond. J'interprète ce mouvement comme une demande de solitude et quitte la pièce frustrée et mal à l'aise. J'aurais aimé pouvoir l'accompagner quelques temps mais ne veux pas m’imposer. Madame P. va rester seule, risque de mourir seule. Je ne suis pas sûre d’avoir bien fait. 

Il est six heures. Devant la porte de madame P. un homme tient un dessin d'enfant. La chambre est maintenant dans l'obscurité. L'homme va et vient, reste près de la porte entre-ouverte, puis s'éloigne, rasant les murs et fuyant chacun. Assise sur le banc j'attends. Au cas où. Après ne pas être arrivée à entrer en relation avec madame P. je suis tout aussi impuissante à aider cet homme; Son mari? Son ex-mari? Le père de l'enfant en photo dans la chambre, vue la ressemblance. Je tente de croiser son regard, qu'il garde obstinément vers le sol.

La journée se termine; Pas d'accompagnement. Deux personnes en souffrance, qui avaient besoin d'aide, avec lesquels je n'ai pas réussi à entrer en relation.

En quittant les lieux je me sens vide. Je sais que je ne reverrai pas cette jeune femme.

J'ai un sentiment d'inachevé, d'inutilité. Je me demande pourquoi j'étais là aujourd'hui. Pour qui.

 

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17 juin 2017

Promenade

Une soignante m’interpelle dans le couloir :

- tu veux bien nous aider ? Madame J. aimerait aller un peu dehors.

Je me retourne et rencontre une adorable vieille dame, confortablement installée dans son fauteuil, une couverture sur les genoux.

Je prends le relais de l’infirmière, en remerciant madame J. de m’offrir ce temps au jardin. Elle se tourne vers moi et me confie :

- je crois qu’il y a plus d’un an que je ne suis pas sortie.
Dans l’ascenseur, elle me raconte le long chemin parcouru depuis l’annonce de sa maladie. De son domicile aux urgences, des urgences à un service de l’hôpital, puis retour chez elle quelques mois, et à nouveau l’hôpital cinq semaines avant d’arriver ici. De taxis en ambulances, de couloirs en ascenseurs, de parking en parkings, sans jamais voir le ciel.
- si, le ciel je le voyais – rectifie-t-elle – c’est l’air…  pouvoir le sentir…
Elle se tait et offre son visage au soleil qui l’accueille dès la sortie.
- l’air… et le soleil sur le visage.

Je la regarde s’abandonner à la caresse du vent et arrête le fauteuil. Je sens qu’elle a besoin d’un petit temps de pause ; les yeux fermés, un léger sourire aux lèvres, elle reste immobile, les mains posées sur sa couverture.
- j’avais oublié combien c’était bon !

Nous contournons quelques lits, croisons des fauteuils et suivons l’allée pour découvrir le jardin. Les promeneurs se saluent, commentent – c’est agréable de pouvoir sortir ! - quelle chance ce temps !

Madame J. me donne ses instructions pour la promenade :

- On peut s’arrêter devant les arbres ? J’adore les marronniers. Quand j’étais enfant, je faisais des squelettes de poisson avec les feuilles. Vous ne faisiez pas ça ? Je vais vous montrer. Vous pouvez m'en attraper une ?

Elle transforme habillement la feuille en poisson, et me la tend en souriant :

- Cadeau ! Si il y avait eu des marrons je vous aurais fait un panier ! j'aurais aussi eu besoin d'un canif.

Nous repartons jusqu’au prochain massif.

- Regardez ces roses ! Vous croyez que je pourrais les sentir ?
Nous approchons  laborieusement mais surement du rosier et madame J. touche délicatement chaque fleur pour la sentir.

- Les roses n’ont plus le parfum d’antan. Mais elles sont très belles !

La promenade se poursuit, chaque nouvelle fleur est l’objet de commentaire, de joie, de souvenirs qui remontent doucement.
- Là, arrêtons nous là, près des hortensias, au soleil.

Je cale le fauteuil près du massif, et l’écoute me raconter ses vacances.
- Nous prenions le café près d’un massif comme celui-là. Et pour moi l’hortensia à l’odeur du café. Parce que petite, j’avais le droit de tremper un sucre dans le café de mon grand-père et je le savourais assise au pied des hortensias. A propos de café… vous croyez que je pourrais avoir du thé ?

Près de nous, une jeune femme qui accompagne sa mère a entendu ses propos.
- Ne bougez pas, je partais justement en chercher pour ma mère, je reviens. Je vous la confie.

Nous faisons connaissance avec cette autre promeneuse, et c’est à quatre que nous prolongeons ce temps de légèreté et d'évasion, autour d’une tasse de thé, à disserter sur la nature. La maladie s’est éloignée pour quelques heures.

 

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30 mai 2017

Définition

 

Installé dans son fauteuil roulant monsieur D. a l’air heureux de profiter de la verdure. Il bloque les roues devant chaque massif, touche les plantes à sa portée, puis me fait signe de repartir vers le suivant. Nous passons plus d’une heure ensemble, à tenter de nous comprendre tout en marchant. Quelques mots ne répondant pas à l’appel, il s’aide de ses mains pour me faire deviner des phrases que je construis, répète, modifie à l’envie, sans jamais être certaine d’avoir trouvé. Mais je comprends suffisamment pour entendre sa résignation face à une maladie qui le prive peu à peu de la parole et de son autonomie. Il sait que le temps est compté. Il lui parait déjà trop long. 

Au cours de notre promenade, nous rencontrons une autre famille installée au soleil. La malade, sa fille et deux autres femmes qu'elle me présente comme ses amies. Elle semble déjà connaitre monsieur D. et nous faisons une halte pour qu'il puisse la saluer.

La malade pousse son pied à perfusion pour nous laisser une place, et ne cesse de s’émerveiller gaiement sur le lieu, le temps, les personnes qui lui rendent visite, la qualité des repas… Puis me demande la signification du mot palliatif et l'histoire du lieu.

Je me sens étrangement en zone de danger, entre deux malades qui ne vivent pas au même rythme. Monsieur D. sait qu'il s'approche de la mort.  Elle est très jeune, très vivante, marche encore... je ne sais pas ce qu’elle sait de sa maladie, mais je sens bien que le temps de l'évocation de la fin de vie n'est pas venu. Alors je tourne un peu autour du mot palliatif... vient du quatorzième siècle pallium, manteau... Envelopper le malade et ses proches d'un manteau d'attention et de soins... Cette image la fait rire...

- C'est vrai ! Exactement ça ! On est tellement bien ici. Les infirmiers et les medecins sont adorables, et même vous, les bénévoles, vous êtes importants. Vous nous communiquez votre force et votre joie, et du coup nous, on est plus forts pour lutter contre la maladie... Ca nous aide pour nous en sortir, n'est-ce-pas?

Elle interpelle l'homme que j'accompagne. Assis dans son fauteuil, il l’écoute sans rien dire. Il la regarde, le visage impassible et acquiesce lentement de la tête.

Puis il me regarde en silence. Son regard a perdu lumière qu’il offrait pendant la promenade et j'ai l'impression d'y lire un reproche. Il sait que pour lui cet endroit sera le dernier; nous en avons parlé quelques minutes avant. Par rapport à cette femme si volontaire et énergique, il est dans un autre temps de vie. Il demande à rentrer; nous quittons le groupe en silence pour rejoindre la chambre.

En le quittant j'ai besoin de confirmer :

- c'est vrai ce que j'ai dit sur l'origine du mot.

Il me sourit. L’air de rien.

 

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12 mai 2017

Circonvolutions

La chambre dans laquelle je rentre est plongée dans la pénombre mais accueillante ;  madame J. a les yeux grands ouverts et regarde le plafond.

- Je sais pourquoi je suis là; je me demande pourquoi ils me téléphonent tous; je n'ai rien à leur dire. Je vais toujours pareil et quand j'irai moins bien c'est que je serai morte. Ils le sauront bien assez tôt; la seule chose c'est que c'est beaucoup trop long.

Elle me regarde comme pour s’assurer que je l’écoute.

- Vous savez comment ça a commencé? J'avais pris le bus pour aller changer mon téléphone qui grésillait, et en arrivant je me suis aperçue que j'avais perdu mon chéquier...

Bien assise sur le fauteuil face à madame J. je me concentre sur ses paroles, quelque chose me dit que le chemin va être long et un peu sinueux.

Le chapitre suivant me parle de la serrure qu'il a fallu changer parce qu'il y avait son adresse sur le chéquier volé. Puis je l’entends disserter sur les assurances qui remboursent mal, sur la mort de son mari  - il y a déjà tellement longtemps - sur la grippe qu'elle a attrapée, sur ses vacances dans le sud-est où une maudite fièvre revenait tous les quinze jours… Fièvre qui nous ramène de nombreuses années en arrière :

- Pendant la guerre, le lait cru des vaches évitait qu'on soit malnutri mais donnait la tuberculose.

Et nous retraversons la France pour partir en cure :

- Ma mère était tellement triste que ce ne soit pas elle ! Je crois que ça l’aurait beaucoup reposée ! J’y suis restée non pas six mois, mais douze mois... vous vous rendez compte douze mois sans voir sa famille ; j’étais petite à l’époque… voyons voir… je devais avoir… peu importe, c’était pas facile.

Madame J. se sent seule ; elle a besoin de raconter, et profite de ma présence pour parcourir son passé. Je l'écoute, un peu amusée par les chemins qu’elle prend et sa façon drôle et détachée de se raconter.

Nous repartons dans les Pyrénées puis sur l'ile d'Yeux. Sous couvert de petits pépins de santé elle relit les évènements de sa vie. Au bout d'une demi heure je comprends qu'on se rapproche d’ici :

- J’ai décidé de vendre ma maison de campagne parce que je suis très malade.

Dans cette histoire qui se déroule, je n'ai pas compris à quel moment était arrivée la maladie. C'est curieusement le point qu'elle n'a pas raconté. Elle a surgit d’un coup au détour d’une phrase.

Madame J. en est maintenant à l'opération qu'elle n'aurait pas du faire, à ces oncologues qui ne viennent pas vous demander comment vous vous sentez après la première chimio, à la seconde séance qui vous ravage la bouche, à la troisième chimio qu'elle a refusée.

- Et maintenant je suis là.

Elle s’arrête, comme un sportif sur la ligne d’arrivée.

- Vous croyez que je n'aurais pas dû?

Elle me regarde droit dans les yeux, dans l’attente d’une réponse.

Je ne suis pas sûre de saisir le sens de sa question : refuser une chimio, se faire opérer, venir ici ? Dans le doute je reformule.

- vous n’auriez pas dû… ?

- Vendre ma maison de campagne.

 

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20 avril 2017

Déclaration

Il est arrivé ce matin tout seul, dans un fauteuil roulant poussé par deux brancardiers. Une fois installé dans sa chambre par les soignants, il a rencontré une bénévole qui lui a proposé des fleurs, mais quelle idée des fleurs offertes par une femme à un homme…  il préférait attendre son épouse qui y serait plus sensible.

En ce début d’après-midi, c’est donc un bouquet à la main que je vais les rencontrer ; avant d’entrer je regarde le vase, ces quatre ou cinq fleurs colorées, asymétriques, joyeuses. Je pense à notre coordinatrice qui a pris le soin de choisir des fleurs et  de composer ces bouquets ; un pour chaque nouvelle arrivée. Plus un au cas où… Un anniversaire, un malade trop seul, trop triste, une personne arrivée en urgence. Elles portent en elles la fraicheur du printemps et la fragilité de la nature. Derrière la porte, le couple que je rencontre m’évoque la même fragilité.

Assis dans son lit, Monsieur B. porte une longue veste en maille chaude sur un pyjama bleu assorti à ses draps. Il m'accueille avec des remerciements, tend les bras vers les fleurs, les prend et d'un mouvement très chevaleresque se tourne vers sa femme :

 - Ces quelques fleurs?

Puis il rajoute à mon attention :

- vous avez devant vous le plus jeune couple de la maison. Nous avons soixante-et-onze ans de mariage.

Avant que je n’aie le temps de faire le calcul, sa femme me sourit, timidement, un peu en retrait :

- Je le connais depuis que j’ai huit ans. Nous habitions dans le même quartier c’était un ami de mon frère. Vous savez ce que c’est, il venait goûter à la maison après l’école, et moi je le regardais de loin. Il m’impressionnait. Pensez, il avait deux ans de plus que moi.

Se remémorer ce temps a l’air d’amuser son mari. Un sourire se dessine dans  ses yeux clairs.

- J’ai attendu qu’elle grandisse. Et quand elle a eu seize ans, je suis allée la chercher. A l’époque, la majorité c’était vingt-et-un an. Elle m’a fait attendre. Mais c’était la plus jolie. Et elle l’est restée.

En les écoutant je prends conscience de toutes ces années de construction à deux. De l’enfance à la vieillesse… Derrière eux presque un siècle de vie à deux. De leur mariage ils ne racontent rien.

Je regarde sa femme. Elle a l’air tellement fragile que je l’aurais facilement vue dans le lit à la place de son mari. C’est vrai qu’elle est belle.

Elle a posé ses mains autour de celles de son mari, lui sourit; son menton tremble un peu.

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27 mars 2017

Ça n'a pas de sens

C'est un homme très méticuleux. Atteint d’une maladie neuro-dégénérative, il ne peut plus rien faire seul. 

Après passage de la psychomotricienne, il souhaite sortir de sa chambre pour aller à la chapelle. Sollicitée pour l’accompagner, je fais la connaissance d’un homme au regard vif et aux doigts encore mobiles. Il est assis sur un fauteuil roulant devant une table. Son seul mode de communication est un ordinateur, sur lequel il tape chaque phrase. Peu lui importe que je devine le mot, voire la phrase, il écrit tout, lettre après lettre, attend que j’ai lu à haute voix, répondu, puis revient à la ligne pour continuer le dialogue. Pour sortir de la chambre il va devoir laisser son ordinateur et je comprends une inquiétude.

Je tente de le rassurer, l’assure de mon attention constante mais cela ne semble pas suffisant.

Au moment de partir il me demande d'ouvrir à nouveau son ordinateur et écrit :

- Est-ce-que le cas échéant vous pourrez me remonter rapidement dans ma chambre si j'ai un problème respiratoire?

Et rajoute après ma réponse :

-  merci beaucoup.

Je l'aide à s'habiller – enfiler la manche de sa veste est laborieux - lui mets ses pantoufles, cache son ordinateur avec son peignoir de bain, éteins la lumière, et nous voilà enfin dans le couloir… Il fait signe aux équipes de surveiller sa chambre, leur rappelle par geste qu'il attend quelqu'un pour un problème de masque respiratoire, et nous descendons.

Le temps à la chapelle est doux. Il fait difficilement un signe de croix et fixe le crucifix. Puis il me montre une statue de la vierge et me fait signe de l'en approcher. D’un geste du menton, il me montre sa poche. Je trouve une pièce, pour une bougie. Face à la vierge, sa bougie allumée, il prie les yeux fermés.

Je le regarde, touchée par sa concentration, son intériorité, attentive à chaque signe, je le lui ai promis. Au bout de courtes minutes, il semble respirer plus difficilement et me fait signe de rentrer. Je ne traine pas, le fauteuil roule vite et bien et nous retrouvons sa chambre et son ordinateur.

C’est le temps des confidences, de l'expression de sa souffrance ; physique d'abord; puis morale.

- Je n'ai pas mérité ça. J'ai toujours aidé les autres. Ça n'a pas de sens.

Mon frère ne s'occupe pas de moi.

Il ne me dit pas un mot. Ne m'aide pas.

Moi si il lui était arrivé ce drame, j'aurais été là.

Je prie, je prie, le jour et la nuit, et Il ne me répond pas.

Je voudrais tant guérir.

Aidez moi à avoir la foi.

Comment faut-il faire pour avoir la foi.

 

Vaste question. Face à cet homme que j’ai vu prier, je me sens démunie et sans réponse.

Il va à la ligne et entre colère et souffrance décrit l'évolution de sa maladie.

- il y a un an je parlais encore.

Ça a commencé il y a deux ans.

Je sens que je ne vais pas pouvoir écrire sur mon ordinateur longtemps.

Il faut anticiper.

Il faut trouver une raison, un sens.

Pourquoi Dieu ne me répond pas.

Il saute une ligne et écrit :

- Parlez moi de vous.

Ses doigts arrêtent de taper. Il lève les yeux vers moi.

Je prononce deux phrases, sur ma vie, mes enfants mon travail, et ces quelques mots me paraissent indécents face à la solitude et la détresse de cet homme, face à sa quête de sens. Je me tais.

Il reprend sur son clavier, revient sur ses douleurs, me parle des médicaments qui le font dormir puis saute à nouveau une ligne :

- Je vais vous laisser vos enfants doivent vous attendre.

Je sens qu’il a raison. Cette irruption de ma vie dans sa chambre est devenue pesante. En le quittant, je jette un coup d'oeil à l'écran. Méticuleusement, il a effacé chaque ligne de notre conversation. Je sais que j'aurai du mal à l'effacer. 

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14 mars 2017

Faites vos jeux!

« Long comme un jour sans pain » - me répond Monsieur K lorsque je lui demande comment se passe son après midi.

Je lui propose de l’aider à passer le temps et saisis la chaise qu’il me désigne.

Les doigts jaunis de trop de nicotine, l’œil qui frise à l’arrivée de chaque visage féminin, monsieur K. est un amateur de vie et de sensations. Ici, il a choisi de rester dans son registre. Il plaisante avec chacune, gentiment, et a besoin de revivre tous les moments heureux de sa vie. Son terrain de prédilection, c’est le jeu.

En tous lieux, Sous toutes formes, mais surtout d’argent. 

- Toute ma vie j'ai été au service des autres. J'étais serveur dans des bars et des restaurants, et aussi portier de nuit dans les grands hôtels. Vous savez pourquoi j'ai choisi ces métiers?

J’imagine naïvement que c’est pour les contacts humains. Mais il semble que je n’ai qu’une partie de la réponse.
- Parce que ce sont des métiers qui me permettaient d'avoir de l'argent liquide. Et j'en avais besoin parce que je suis joueur. Un joueur invétéré. Je peux bien le dire aujourd'hui, j'ai passé toute ma vie à jouer… et qu'est ce que j'aimais ça!!

Monsieur K. part d’un grand éclat de rire en me regardant :

- Ha je vois ce que vous pensez !  Mais ne croyez pas ! Attention ! Le salaire c’était sacré ;  il était toujours pour la famille. Je le rapportais tous les mois. Mais pour le reste… Justement, tout ce que je touchais en liquide, les pourboires …Je jouais à tout. Cartes, poker, salles de jeu, courses... J'avais toujours de l'argent dans mes poches…

De ses longs doigts trop maigres, il fait mine de chercher dans les poches de sa veste déformée, et esquisse une moue… Peut-être espérait-il y trouver quelques pièces.

- J'ai beaucoup perdu, et un peu gagné. Ma femme n'aimait pas que je joue, sauf quand je gagnais. Alors là on faisait une sacré fête, et puis on partageait. Parce que j’étais comme ça moi ; grand seigneur !

Mais je n'avais pas d'amis. Quand vous jouez, il ne faut pas d'amis. Parce que sinon, ils vous demandent un billet par-ci, deux pièces par-là… Alors forcément un jour vous vous engueulez... En plus ceux que je voyais... Ils jouaient petit… Pff… deux euros. Qu'est ce que vous voulez faire avec deux euros! J’avais beau le leur dire, ils n’écoutaient rien. Quand on joue, il faut jouer gros. Moi je jouais très gros, comme ça quand je gagnais… Je gagnais très très gros! Ha quand j'y repense... C’était des bonnes sensations.

D’un coup d’œil, je ne peux m’empêcher de parcourir le contenu de sa table de nuit à la recherche d’un jeu de carte… j’aurais bien pris un cours avec lui !

- La prochaine fois que vous venez ici passez me voir, ma fille va m’apporter un jeu de carte ! Je vous apprendrai!

Il ne m’a jamais appris. L’homme gagne rarement contre le temps.

 

 

 

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20 février 2017

Il n'aurait pas voulu !

Les infirmières sont passées et l’ont invitée à sortir pour faire les soins. Une soixantaine d’années, le regard droit et la poignée de main énergique je la rencontre assise sur un banc. Madame B me raconte sa surprise lorsqu'elle a retrouvé son frère. Elle habite à l’étranger depuis toujours, et la France est bien loin.


- je ne l'avais pas vu depuis plus d'un an. Il était venu nous rentre visite et nous avions passé un mois ensemble. C'était merveilleux. Je crois qu'il savait pendant ces vacances que sa maladie était incurable. Je me souviens qu'il m'a dit au revoir de manière très particulière; ça m'avait troublée.

En se remémorant cette visite, elle semble revivre ce moment et son émotion est palpable.

- C'est en le revoyant aujourd'hui que je comprends. Il a tellement changé. Nous sommes américains. ; il est parti pour venir habiter en France il y a plus de trente ans. Il faisait de la recherche en pharmacie; c'est un très grand chercheur. Moi je suis restée là-bas et c’était un peu comme si je le perdais. La distance, c’est compliqué à gérer, surtout à l’époque, il n’y avait pas Skype et toutes les techniques d’aujourd’hui. Le téléphone coutait cher. . . Quand il est venu l’été dernier, on a rattrapé un peu tout ce temps, il m’a parlé de notre enfance, m’a rappelé des moments que j’avais oubliés. Je regrette de n’avoir pas su son état, de ne comprendre que maintenant.

Elle hausse les épaules, me sourit, ainsi va la vie, et reprend :

- Je ne connaissais pas cet endroit mais ça me plait; ils s'occupent  bien de mon frère. Vous savez, je connais bien les soins palliatifs. Il y a de nombreuses années j'ai travaillé dans une unité de soins palliatifs. Il n'y avait que quatre lits. C'était le tout début; du coup, je sais quand les équipes sont efficaces et que la prise en charge du malade est bonne, et ici c'est le cas. C'est un lourd sujet les soins palliatifs; personne ne peut rester indifférent quand on sait de quoi il s'agit. Chez nous aussi la loi peut changer. Mais mon frère, je sais qu'il n'aurait pas voulu...

Elle laisse passer du temps, ses mots se bousculent un peu. Elle enlève ses lunettes et les essuie. 
- Il n'aurait pas voulu qu'on le tue; j'en suis sure. Et pourtant, bien sûr qu'il n'aurait pas aimé être comme ça; personne ne le voudrait. Il a passé toute sa vie à chercher des nouveaux médicaments! C'est dur pour lui de savoir qu'aucun n'existe pour le sauver. Et de se retrouver dans cet état. Même si il ne peut pas parler, il peut encore regarder, et tenir ma main, la serrer. C'est important pour moi de savoir que même si c'était possible, il n'aurait pas voulu qu'on l'aide à mourir. Vous n'imaginez pas combien cette conviction m'aide aujourd'hui.
Elle se lève, et je l'accompagne jusqu'à la porte de la chambre que les soignants viennent de quitter.

Je crois que j'imagine.

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27 janvier 2017

Toute fin est une histoire

Le message d'aujourd'hui est un peu différent des autres. il ne s'agit pas de rencontre.

Depuis plus de deux ans vous avez été nombreux à me contacter pour me témoigner de l'importance de ce regard sur la fin de vie, un peu décalé par rapport à ceux des médecins ou des politiques. Le hasard du web a guidé un journaliste vers ce blog et il a choisi d'en parler dans une de ses chroniques, chronique écoutée par un éditeur, qui m'a proposé d'en faire un livre. Après un an de discussion, réflexion et écriture, ce livre voit enfin le jour et je suis très heureuse de pouvoir vous le présenter aujourd'hui.
"Toute fin est une histoire ", vous en dira un peu plus sur ce bénévolat si particulier, les motivations de ceux qui s'y engagent et reprend certaines des rencontres que vous avez aimées... et d'autres que vous découvrirez.

Sans votre lecture, et vos encouragements, ce livre n'aurait probablement pas existé et je tenais à remercier chacun de vous,  inconnus aux pseudos mystérieux , lecteurs silencieux ou amis chers, qui avez lu, manifesté, commenté.... J'espère que vous en aimerez la lecture et qu'il vous donnera envie de le faire connaitre.

Dans toutes les bonnes librairies à partir du 2 février !

couverture

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15 janvier 2017

Parenthèse

 

Monsieur S est allongé comme un prince sur son lit, dans un pyjama impeccable, sans aucun pli, comme s’il venait de l'enfiler. Pourtant nous sommes au milieu de l’après-midi ; il m'accueille d'un sourire las en émergeant de sa sieste.

- Je sens que je m'enfonce. C'est ça… Je m'enfonce, chaque heure un peu plus.

Je m'assois près de lui après lui avoir demandé si un peu de présence lui ferait du bien.

Il répète tout bas :

- Je m’enfonce. C’est terrible.

Je le sens tellement fatigué, j'ai besoin de lui préciser :

- Nous ne sommes pas obligés de parler.

Il acquiesce d'un mouvement de tête.

- Je sais... mais quand même. Vous faites l’effort de venir me voir, je peux bien moi aussi vous accueillir correctement…

Je lui précise que ce n’est pas un effort pour moi mais il n’a pas l’air de me croire.

- Vous avez les mains froides. Il fait froid dehors ? Racontez-moi... De là où je suis je ne vois que le ciel.

En position parfaitement horizontale, sans même un oreiller à cause de ses douleurs au dos, Monsieur S ne peut profiter de la vue sur le jardin.

Je me déplace et regarde par la fenêtre. L'hiver est arrivé, les arbres sont nus, un tapis de feuilles atténue les bruits, la lumière est pale. Je tente de lui décrire ce que je vois, ce que j'ai perçu du temps dehors, de l'air froid et de l'humidité qui s'installe ; le ciel blanc, la fumée qui sort des cheminés, les gens qui passent, emmitouflés, les quelques personnes dehors, soignants ou familles qui fument une cigarette ou soufflent sur leur café, la buée qui se dépose sur la fenêtre. Je parle doucement, lentement ; il ferme les yeux, et semble se détendre.

- Ha oui, l'hiver... j'ai toujours bien aimé l'hiver.

Il baisse la voix. Et murmure quelques mots faiblement. J'entends feu, neige… Je ne comprends pas tout mais ne le fais pas répéter;  il ne s’adresse pas vraiment à moi.

Nous restons tous les deux en silence. Au bout de quelques minutes, Monsieur S rouvre les yeux et me regarde:

- Bon, je pense que je vais y aller maintenant.

Cette phrase me fait sourire. Gentille façon de me demander de sortir. A mon départ, il garde un temps ma main dans la sienne :

- Merci pour votre visite. Je vais pouvoir dormir. Bien au chaud.

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