Madame N. est là depuis plus de trois mois. Elle connait bien les lieux; elle a ses têtes, les bénévoles qu'elle aime, et ceux qu'elle ne veut pas voir. Elle nous sollicite souvent pour aller au jardin ou faire quelques courses. Elle a aussi des préférences pour certains soignants et leur fait sentir. C’est une forte femme, volontaire et drôle, que j’ai plaisir à retrouver chaque semaine.

Aujourd’hui sa chambre est dans l'obscurité et je la trouve confinée dans un coin, tournant le dos à la fenêtre, l'air fermé. Ses yeux bleus transparents ont perdu leur douceur et fixent la porte avec une dureté glaçante. Il me faut quelques minutes pour comprendre sa colère. Elle va repartir pour aller dans une maison de retraite, alors qu’elle avait toujours dit à sa fille qu'elle n'y irait jamais. Et pourtant elle part mardi. Elle était bien ici, elle ne veut pas partir. Elle voudrait mourir d'un coup là. Et personne ne comprend. Elle est impuissante, on ne l'entend pas.

Assise en face d'elle je la laisse exprimer sa colère que je n'ai pas de mal à comprendre. Je l’écoute me parler de sa fille qui ne l'entend pas – elle me dit que c'est la seule solution-  elle se plaint de son manque d'argent pour pouvoir retourner chez elle tranquille, de ces médecins sourds qui ne veulent pas comprendre. Elle trouve le temps désespérément long, et se sent tellement impuissante face à ce qui se présente.

- C’est la première fois qu’on m’oblige à faire quelque chose. C’est pourtant de ma vie qu’il s’agit non ? Et c'est ma propre fille qui décide ça!

Je reste longtemps près d'elle, sans avoir besoin de la relancer. Elle a tant à dire, et tellement besoin de le dire.

Il fait maintenant nuit dans cette chambre, je ne vois presque plus ses yeux. Je l’entends respirer plus calmement.  Les soignants entrent apporter son diner, allument la lumière et lui parlent gaiement, apportant un vent de fraicheur dans cette atmosphère confinée. Madame N. les  accueille avec un grand sourire et regarde son assiette avec gourmandise. Elle me semble mieux. J'ai l'impression de l'avoir aidée à dire sa colère et sa tristesse. 

En me levant pour lui dire au revoir,  je réalise que je ne la reverrai pas la semaine prochaine; c'est rare de le savoir au moment de partir; j'ai envie de la remercier des moments passés ensemble, dans sa chambre ou au jardin, pendant ces nombreuses semaines, de nos fous-rires à propos de son chat ou de sa coiffure, de m'avoir partagé tant de souvenirs, des heureux et de plus douloureux,  la remercier de sa confiance; j'ai envie de lui souhaiter que les semaines qui s'annoncent soient moins noires que ce qu'elle imagine.. J’ai envie  mais je n'en fais rien; son regard me rafraichit.

Elle me serre la main, me regarde de ses yeux si clairs qui sont devenus perçants et agressifs, prends un petit temps de silence et me dit:

-Je vous remercie de m'avoir écoutée, mais vous voyez, vous êtes comme ma fille, vous ne comprenez rien.

Je suis tellement surprise par cette phrase que je trouve rien à répondre.

Je sors de la chambre blessée.  J'avais cru...  J'ai du rater quelque chose...

Sa façon à elle de dire au revoir peut-être...