Elle s'appelle S. et elle est magicienne. Magicienne aux doigts de fée. Elle va voir les malades, surtout les femmes, et elle en fait des reines. De ces femmes souvent sans cheveux, au visage abimé par les traitements et la maladie, à la mine creusée, à la peau sèche et aux ongles ravagés, elle fait des reines le temps d'une rencontre.

S. est esthéticienne.

Chaque semaine, les soignants annoncent son passage et certains malades l'attendent avec impatience. S. arrive avec son chariot rempli de produits qui sentent bon, des vernis à ongles, des rouges à lèvres, des mascaras, des crèmes pour les mains, des soins du visage. Elle entre avec son sourire et sa voix chaleureuse, et pose ses mains sur les visages malades. elle les caresse, elle les masse, elle leur parle, avec ses mains, et puis avec des mots, et les femmes se détendent. Elles accueillent ces soins, tendent leur visage, leur cou ou leurs mains, et se laissent faire, en se laissant aller. Puis elles choisissent ensemble la couleur, un peu moins rouge peut-être, c'est un peu foncé, celui là oui...  Et ça, c'est quoi comme crème? elle sent tellement bon.

Les malades, le temps de son passage, quittent virtuellement leur lit, leur chambre; elles sont dans un institut de beauté, et prennent soin d'elles; elles ne sont plus un corps souffrant recevant des  traitements, elles sont des femmes, coquettes, aimantes, dont on prend soin différemment; elles regardent leurs mains enfin douces, leurs ongles parfaits..."C'est important les ongles, vous savez, parce que je peux les regarder quand je veux; Mon visage je ne le vois pas, je n'ai pas de glace devant moi, mais mes mains, je les vois... "

Les confidences s'échappent; les mots coulent naturellement, parfois les larmes s'y joignent, que S. essuie en douceur. Il y a des mouchoirs qui circulent, certains avec des lotions ou du disolvant, d'autres pour rectifier ce qui dépasse, ou déborde...comme les larmes; S. essuie le rimel, - ce n'est pas grave, ne vous en faites pas, je vais en remettre...

C'est le temps de la beauté, de la complicité entre femmes... C'est le temps d'une futilité reconstructrice, pour restaurer une image blessée. Ces femmes ont besoin de plaire, et avant tout de se plaire. Quand S sort, elles ont réparé ensemble quelque chose d'elles-même; une petite part de féminité, une grande part de confiance et d'estime..

Parfois je croise S. et nous parlons un peu. Elle me confie :

- elle est tellement touchante cette dame, tu l'as déja rencontrée?


Et je comprends que dans cette chambre S a fait bien plus que des soins du visage, bien plus qu'une manucure. Elle a accueilli des paroles qui se sont envolées dans des lotions et des vernis... Mais qu'elle garde parfois en elle.

Entre deux portes, entre deux soins, je l'écoute parfois, elle aussi.