La chambre est dans la pénombre, et en entrant je mets un peu de temps à reconnaitre madame L. assise près de la fenêtre.

Elle me tend la main lentement, et me précise "je suis fatiguée aujourd'hui".

Nous avons déjà discuté quelques fois, de petits échanges faits de presque rien,  de presque tout. Un début de conversation, autour d’un livre, rien de très personnel mais assez pour se reconnaître aujourd’hui et me sentir accueillie.

J'essaie de savoir si elle a envie d'un peu de présence; après m'avoir dit qu'elle n'en avait pas besoin, elle me propose de m'assoir deux minutes. Je prends une chaise face à elle,  et les mots s'installent avec nous. Tous doucement, très pudiquement, elle raconte son quotidien ici depuis plus de quatre semaines;

Elle se rappelle de son arrivée, de son étonnement devant l’accueil, les sourires des soignants…

- vous êtes la deuxième personne que j'ai rencontrée. La première c’était un homme qui devait être infirmier, en tous cas il avait une blouse blanche, mais je ne l’ai pas revu depuis.  Et il faut quand même que je vous raconte….

 J'avais remarqué votre badge, avec votre prénom sur la première ligne et votre nom de famille en plus gros en dessous. Le lendemain j'ai rencontré un homme qui avait le même nom de famille que vous ... Ca m’a étonnée et je me suis dit qu'il était beaucoup trop vieux pour vous... j'ai mis trois jours à comprendre que ce n'était pas votre nom de famille mais celui de votre association !

Cette anecdote la fait rire aux larmes et semble libérer quelque chose chez elle; le rire crée une complicité parfois, et elle en profite pour me parler de son fils unique. Il a trente deux ans et vient de lui présenter son amie; et elle lui plait.

- Je suis contente de le savoir avec elle; c'est la première fois qu'il me présente quelqu'un. Il m'a dit qu'il voulait se marier.... c'est de la folie quand on y pense, moi je n'ai jamais franchi ce pas.... Mais pour lui, ça me rassure; parce que vous savez...Ici j'ai du temps pour réfléchir, et quand je regarde ma vie, ce que j’ai fait, ce par quoi je suis passée avant d'être malade, je peux vous dire... Mon fils c'est ma plus grande aventure. J'ai fait beaucoup de choses, beaucoup vécu, j'ai voyagé dans le monde entier, dans des conditions parfois assez périlleuses... Mais vraiment, la maternité.... quelle découverte! Je ne savais pas ce que c'était, n'avais aucune idée de toutes les difficultés que je rencontrerai, je n'imaginais pas à quel point son adolescence serait difficile, et à quel point je pourrais douter de tout. Mais je ne savais pas combien c'était la plus extraordinaire des aventures. Dire que pendant des années j'ai dit haut et fort que je n'aurais jamais d'enfant... Quel manque ça aurait créé dans ma vie!

Madame L. repose la tête sur son fauteuil, ferme les yeux et esquisse un sourire. Tout bas, comme pour elle même, elle rajoute :

- c'est vrai que c'était fou !

Dans le silence je la laisse s'évader. Il fait maintenant nuit dans la chambre. Les deux minutes proposées auront duré une heure; les bruits de la cuisine annoncent le diner. J'attends pour la quitter que les soignants apportent son plateau.