Madame P. est là depuis de longues semaines et j’ai eu plusieurs fois l’occasion d’échanger avec elle. Quelques phrases, de moins en moins cohérentes, qui me laissaient souvent ébranlée par l’évolution de son état, l’âge de son fils, son regard absent, son esprit et sa vie qui s’échappaient. 

Aujourd'hui, Madame P. était tellement immobile, le regard fixant le plafond, qu’une des infirmières l’a crue morte. Et puis après les soins, elle a retrouvé un peu de vie. Mais elle est fragile et les soignants sont attentifs et sollicitent mon attention.

En milieu d’après-midi, je viens faire une présence silencieuse auprès d'elle; en une semaine elle a maigri mais sa peau est toujours aussi jeune, son regard transparent toujours aussi difficile à lire. A mon approche, elle tourne la tête lentement vers moi. Pas de mots. Il m’est impossible de savoir si elle a envie de me voir, d’avoir une présence à ses côtés, de sentir quelqu’un. Debout près de son lit, je cherche sa main pour la serrer, créer un contact, même formel qui me permettrait de m’ajuster à elle,  mais elle les laisse sous les draps. Par une question, je tente de savoir si un peu de présence lui ferait du bien. Face à son silence j'essaie de savoir si elle préfère rester seule. Je ne lis rien, ni dans ses yeux, ni dans ses gestes. Elle sort sa main pour la poser sur les draps. Je l'effleure du dos de la main. Elle ne réagit pas. Je laisse ma main près de la sienne, espérant peut-être un mouvement de sa part, mais elle reste immobile.

Je la regarde à nouveau et lui exprime mon incapacité à comprendre ce qu'elle souhaite. Son regard reste vide, mais quitte le mien pour fixer le plafond. J'interprète ce mouvement comme une demande de solitude et quitte la pièce frustrée et mal à l'aise. J'aurais aimé pouvoir l'accompagner quelques temps mais ne veux pas m’imposer. Madame P. va rester seule, risque de mourir seule. Je ne suis pas sûre d’avoir bien fait. 

Il est six heures. Devant la porte de madame P. un homme tient un dessin d'enfant. La chambre est maintenant dans l'obscurité. L'homme va et vient, reste près de la porte entre-ouverte, puis s'éloigne, rasant les murs et fuyant chacun. Assise sur le banc j'attends. Au cas où. Après ne pas être arrivée à entrer en relation avec madame P. je suis tout aussi impuissante à aider cet homme; Son mari? Son ex-mari? Le père de l'enfant en photo dans la chambre, vue la ressemblance. Je tente de croiser son regard, qu'il garde obstinément vers le sol.

La journée se termine; Pas d'accompagnement. Deux personnes en souffrance, qui avaient besoin d'aide, avec lesquels je n'ai pas réussi à entrer en relation.

En quittant les lieux je me sens vide. Je sais que je ne reverrai pas cette jeune femme.

J'ai un sentiment d'inachevé, d'inutilité. Je me demande pourquoi j'étais là aujourd'hui. Pour qui.