Un homme assis sur un banc, penché en avant, le visage posé dans ses mains porte le poids du monde sur les épaules. Le café que je lui propose semble lui faire plaisir et c’est avec chaleur qu’il me serre la main et me propose de m’asseoir à ses côtés.

Je l’écoute me parler de son fils dont l’état vient de s’aggraver très rapidement.

- il a trente-deux ans, une femme et un petit enfant de onze mois.

Et très vite il a besoin de me parler de sa présence auprès de lui et de celui qui le soutient.

- Ce qui nous aide à tenir c’est Allah. Chez nous, quand quelqu’un est malade, on sait que c’est la volonté de Dieu. Je ne peux que prier, c’est tout. Il faut accepter la volonté de Dieu parce que lui sait mieux que nous ce qui est bon pour nous. Je ne vais pas me révolter contre mon Dieu, je sais que ça ne sert à rien. C’est lui qui décide de nos vies et nous on doit accepter, je ne peux que le prier pour qu’il nous donne la force d’affronter les épreuves. Mon devoir de père c’était de faire tout ce qui était possible pour lui. Et j’ai la chance d’avoir très bien réussi dans la vie. Quand il m’a appris sa maladie, j’ai contacté tous les hôpitaux et je l’ai envoyé en France pour qu’il aille dans le meilleur hôpital. J’ai une bonne situation et je pouvais payer. Quand la situation s’est aggravée j’ai aussi fait venir sa femme et son fils pour qu’ils soient tous ensemble. Et maintenant c’est nous qui sommes auprès de lui, avec ma femme et ma fille. On a tout laissé au pays pour le rejoindre.

Une jeune femme vient nous rejoindre et s’asseoir sur le banc. Vêtue d’un pantalon ample, d’une tunique et d’un voile, elle échange quelques mots à voix basse avec son père. L’homme se lève pour rejoindre sa femme auprès de leur fils.

- je vous laisse avec ma fille.

Une femme au visage doux et souriant me serre la main et raconte son histoire, sa relation si proche avec son frère, la mort prochaine, cette fatalité qui s’abat. Venir ici était pour elle compliqué, il fallait laisser son travail, ses trois enfants – heureusement mon mari est très compréhensif - mais ne pas entourer ses parents n’était pas envisageable.

- Chez nous on a le sens de la famille, c’est très important. C’est dans notre culture : en tant que fille ainée je dois aussi soutenir mes parents. Avec le travail, la famille et mon mari c’est compliqué de tout faire.

Cette femme est ingénieur, à la tête d’une équipe de plusieurs informaticiens, dans une entreprise en forte expansion. Elle s’exprime parfaitement, avec un vocabulaire très riche, et l’esprit clair et structuré des scientifiques. Je suis impressionnée par sa maitrise de la langue, sa modernité et sa soumission aux règles et à la loi de son Dieu, qui a décidé de faire mourir son frère. « Dès notre naissance il connaît notre vie ; il est un père »

Elle s’arrête pour accueillir sa belle-sœur. Pantalon slim, T-shirt court et cheveux au vent, elle n’a pas le style vestimentaire de la famille de son mari. Mais rien ne semble poser problème. La famille est croyante, religieuse, et ouverte ; les deux femmes s’embrassent et se serrent comme deux sœurs. Face à la maladie et à la mort rien ne peut les séparer.