Dans le jardin, toute une famille échange bruyamment autour d'un thé. Les femmes sont en boubous multicolores, les hommes habillés à l'européenne ; ils sont jeunes et attendent le départ du corps d'une de leurs tantes pour un retour au pays. En entrant dans mon service, un des jeunes me suit, une bouilloire à la main.

- Je viens remettre la bouilloire à sa place. Je l’avais empruntée pour faire du thé à la famille. On est tous là pour ma tante.

Nous faisons connaissance autour du coin café.

- Je ne sais pas comment ça va se passer au pays. On la ramène en avion demain matin, mais son mari ne l'a pas vu depuis longtemps. Et il pensait la retrouver guérie. Elle est venue en France pour se faire soigner, mais ils ne l'ont pas soignée ici.

J'essaye de comprendre ce qu'il y a derrière cette phrase. Mais ce jeune homme ne paraît pas amer.

- Si, ils l'ont soignée, mais disons qu'ils ne l'ont pas guérie. Peut-être qu'on a pris ça trop tard. Pour mon frère et moi c'est dur parce qu'on en était responsable. Elle était chez nous au début, et puis vous savez ce que c'est, on est jeunes, on est des hommes, avec des rythmes de vie qui ne vont pas avec une malade, alors on l'a envoyée dans une maison, près d'un hôpital. Je ne devrais pas dire ça... Mais c'était un peu une façon de nous en débarrasser... non pas débarrasser... décharger plutôt...

Il me regarde avec attention, comme s’il attendait une approbation de ma part.

- Vous comprenez, on faisait la fête, on ramenait du monde à la maison, il y avait de la musique et parfois nos nuits étaient agitées, vous voyez ce que je veux dire... On en a parlé aux médecins, et en quelques jours ils l'ont envoyé ici... Depuis ce jour, elle a arrêté de nous parler.

Il se tait, et se lève pour se verser une tasse de café puis revient s’asseoir. Le ton de sa voix est plus sourd.

-  Je crois que c'est tous les médicaments qu'il lui ont donnés, la morphine et tout. Elle était assommée. Peut-être que c'est ça qui l'a tuée.

Après un silence il ajoute :

- Enfin elle avait quand même un cancer très avancé... Maintenant il va falloir que je parle à son mari. Il ne l'a pas vue encore. Il est resté au pays, ça va être tellement difficile pour lui... Vous savez ce que j'ai fait ? j'ai choisi un  panoramique !

Devant mon air étonné, il précise :

- Vous ne savez pas ce que c'est ? C'est un cercueil avec un carré en verre au-dessus du visage. Parce que dans la culture africaine, il faut voir le mort pour accepter sa mort. Il faut que toute la famille qui est restée au Cameroun puisse la voir avant qu'on l'enterre. Sinon ils ne vont pas croire. Au pays on est comme saint Thomas ; besoin de croire pour voir.... Non, le contraire, de voir pour croire ! je suis tellement troublé, je ne sais plus ce que je dis. J'ai peur que mon oncle nous pense responsable de sa mort. On n'a peut-être pas fait ce qu'il fallait... C'était trop lourd pour nous. On est encore jeunes vous comprenez ? Bon il faut que j'y aille, la famille m’attend.

Il se lève comme sur un ressort, animé d’une énergie étonnante.

Au moment de prendre l’ascenseur, il se retourne :

- Une dernière chose ? Pourquoi vous faites ça ? vous n'avez pas peur de vous attacher ?

Et sans attendre une réponse, il me sert chaleureusement la main et s'éloigne rapidement.

Sa famille attend.