Dans les services, les sapins de noël rivalisent de créativité. Ici des boules de Noël à l’effigie des soignants, là une multitude de guirlandes scintillantes, les vitres des salles de transmission sont taguées en doré et argent, des chapeaux de père Noël sont posés ici et là, des dessins d’enfants dans les couloirs et même quelques crèches au pieds des sapins osent se dévoiler. L’ambiance est légère, joyeuse chez les soignants et cette légèreté est contagieuse ; Je suis heureuse d’être là, de gouter quelques chocolats offerts par des familles, les personnes que je rencontre semblent être aussi gagnés par ce temps de joie.

En entrant de la chambre de madame K je me réjouis d’avance de la retrouver. Nous avons eu de nombreux échanges toujours très riches, c’est une femme accueillante, philosophe, qui prend de la vie ce qu’elle lui offre aujourd’hui, sans amertume ni regret apparent. De sa maladie je ne sais rien, elle ne m’en a jamais parlé ; Nous échangeons plutôt sur ce qui fait sa joie, sa famille, ses visites, les cartes postales de ses amis fidèles, et ses souvenirs de vacances qu’elle convoque souvent avec des yeux pétillants. Absente pendant deux semaines, je me dirige vers sa chambre, lieu dans lequel je me sais accueillie ; je me ménage un peu à chaque reprise.

Madame K a un visage creusé et garde les yeux fermés à mon arrivée. Je comprends que la maladie a évolué et son état s’est beaucoup dégradé. A ses cotés sa fille lui parle doucement en lui caressant la main. Elle la fait boire, lui dit qu'elle l'aime ; sa voix est douce. Elle me présente à sa mère - tu sais c'est Véronique, tu te souviens, on l'a vu plusieurs fois- La mère fait oui de la tête, tellement lentement, signifiant à la fois sa présence et son extrême fatigue. Sa fille me propose une chaise et commence à parler. Tout en caressant sa mère et en la couvrant du regard, elle me raconte leur Noël, où elle a organisé le retour de sa mère pour l'occasion. Une sortie d'une journée pour vivre ce temps en famille, comme une parenthèse à savourer. Ils en ont profité pour fêter des anniversaires en retard, une grande et belle journée, enfin tous réunis, loin de l’hôpital et de la maladie. Un beau cadeau pour chacun !

Elle me montre une vidéo prise sur son téléphone et je me trouve plongée dans l’intimité de cette famille. Une grande table décorée, des assiettes presque vides et des verres pleins, beaucoup de jeunes riant aux éclats, des parents dont je ne connais pas le visage, un joyeux mélange de génération. Des ballons, des guirlandes, trois petits enfants en tenue de fête qui courent après un ballon qui s’envole ; la caméra fait le tour de la table et chaque visage fait un sourire, gai, heureux, puis elle tourne encore et plus loin, bien installée dans un fauteuil, il y a madame K. Bien coiffée, maquillée, un chemisier fleuri et une longue jupe autrichienne, elle trône telle une reine. Un peu à l’écart à cause de la fatigue elle n'a pas voulu se mettre à table. Mais elle regarde, profite de ce temps et sourit. Son visage est rayonnant.

- C'était il y a quinze jours, vous vous rendez compte ?

Et la fille de Madame K qui jusqu'a présent gardait le sourire, laisse monter son émotion. Elle ne veut pas que sa mère l'entende. Elle baisse la voix et me raconte la maladie.

- Je suis infirmière, alors la maladie, je connais. Ma mère n'a jamais été malade. Elle avait une énergie et une santé de fer, toujours là pour nous, pour mes frères, mon fils. Un jour elle a eu des œdèmes aux jambes ; on est allé consulter, les médecins l'ont gardée pour faire quelques examens complémentaires. Et tout était fini. Deux jours après ils nous ont annoncé qu'elle avait un cancer en phase terminale. On ne saura jamais d'où il est parti. Du jour au lendemain tout a basculé.

Elle reprend son souffle, je regarde son visage qui exprime incompréhension et tristesse.  

- Je voulais la garder à la maison, la soigner, m’occuper d’elle mais c'était trop compliqué. Finalement je ne regrette pas. Même si je suis infirmière je n’aurais pas pu faire tout ce qu’ils offrent ici. La sécurité, l’énergie, les sourires, vos présences… je n’y serais pas arrivée, et j’avoue que moi aussi j’ai besoin de tout cela pour mieux être avec elle.

 Elle ne cesse de caresser la main de sa mère tout en me parlant. Elle lui donne de l'eau à l’aide d ‘un petit bâtonnet, retrouvant un instant des gestes soignants.

- C'est d'une violence extrême ce que nous vivons. Ma mère n'a que 78 ans même si elle fait beaucoup plus maintenant. Mais elle est trop jeune pour nous laisser.

Je regarde ces visages, mère et fille, si ressemblants, je me souviens de la chambre d’en face, où un père de trente ans vient de mourir. Peut-être sommes-nous toujours trop jeunes lorsque l’on est aimé.