La semaine dernière nous avons passé un merveilleux moment au jardin.
Ils étaient heureux d'être là, j'avais poussé le fauteuil de monsieur au soleil dans le jardin, apporté une chaise à sa femme et discuté un peu avec les deux. Tout était merveilleux ici les soignants, l'accueil, le lieu. Il me disait « je suis tellement heureux ici ». Elle souriait, espérait le moment où il allait pouvoir sortir. La vie était légère.


Aujourd'hui, il est roulé en boule au fond de son lit, ne parvient pas à relever la tête. Pourtant, à l’annonce de mon nom il me reconnait :
- Ho non pas de jardin aujourd'hui. Ils m'ont assommé.
Sa femme est assise à ses côtés, lui propose de l'eau, lui suggère de relever le dossier du lit. Rien n'y fait. Monsieur D. a eu un médicament contre l'anxiété et n’en supporte pas les effets.
- je ne comprends pas pourquoi ils m’ont donné ça ! Je ne suis pas anxieux. Je ne sais même pas ce que ça veut dire. C'est eux qui savent pour les médicaments ; je leur ai dit que je n'en voulais pas ; mais le médecin m’a dit que je serai mieux après, alors je lui ai fait confiance. Que faire d'autre ? je suis leur prisonnier, voilà ce que je suis. Regardez dans quel état je suis ! c'est terrible, terrible !
Monsieur D referme les yeux ; il se rendort.
Sa femme me regarde, angoissée.
- Je ne l'ai jamais vu comme ça. Il faut que je parle au médecin, et qu'il arrête ce traitement. Il va le tuer.

Quelques heures plus tard, je retrouve les soignants en réunion.
Le médecin a entendu le malade. Il prévient les équipes.
- Nous allons arrêter ce traitement. Il le souhaite. Mais nous allons devoir accepter que cet homme soit extrêmement angoissé. C'est son choix.
Je regarde les soignants que cette décision semble questionner.
- Mais pour nous c'est difficile ; il est hyper tendu quand on fait les soins, crispé, ne sourit pas... Il a l’air tellement angoissé que j’ai l’impression de lui faire du mal.
- Je sais. C'est pour ça que je vous préviens ; cet homme a l'impression qu'on le retient prisonnier et qu'on fait les choses dans son dos et contre sa volonté. Il est tout à fait clair, et le traitement que nous lui avons proposé ne lui va pas. Il a toute sa tête et a besoin d’être dans la maitrise ; c’est probablement comme ça qu’il a vécu. On ne peut pas lui enlever ça. Nous allons supprimer l'anxiolytique et accepter de voir son angoisse sans pouvoir l'aider autrement que par des mots.
Les soignants notent. Je les regarde. Une petite jeune ajoute :
- je ne suis pas sûre d’avoir assez de mots…
- il faut seulement trouver les bons. A nous tous, on va trouver. Et on s'ajustera. 

S'ajuster, chaque jour, et à chacun pour que la parole du malade soit entendue et respectée jusqu'au bout.