Elle est habillée, assise bien droite sur son fauteuil, un plateau de goûter face à elle. Elle n'a pas bu son thé - ça ne passe pas- et ne veut pas la présence que je lui propose.
Alors que je me dirige vers la porte, elle me précise :

- j'attends la piqure. Et ça m'angoisse

- voulez-vous que j'attende avec vous ?

- Ce serait peut-être une bonne idée.

D'une main elle me désigne un tabouret installé près de son lit. Curieusement je n’ai vu ce mobilier nulle part ailleurs.

- Il vient de chez moi, il a toujours été dans ma chambre, depuis que je suis enfant.

D’un regard, je remarque une jolie lampe avec un abat-jour en tissus, et un cadre à photo sur sa table de chevet. Madame F. s’est installée, ce qui ne l’empêche pas d’être particulièrement angoissée malgré ce cadre presque familier.  

Elle attend une piqure depuis la visite du médecin tôt ce matin. Et elle a beau savoir que ce traitement sera à seize heures, elle attend quand même depuis le matin.

 - Je ne sais pas pourquoi j’ai si peur aujourd’hui. Pourtant ce n'est pas la première piqure. Avec tout ce que j'ai eu ! Je suis atteinte là, et là, et maintenant là aussi. Et j'ai des métastases au cerveau.

Elle désigne chaque partie de son corps atteinte par la maladie, soulève son chemisier pour me montrer un ventre gonflé et se tape la tête comme pour écraser la tumeur.

- Alors à quoi ça sert tout ça. Ces traitements, cette piqure. Ça m'angoisse tellement !

En plus ils n’arrivent pas, ils cherchent peut-être quelqu’un de compétent pour me piquer, je ne sais pas s ‘ils vont trouver, ils ne doivent pas avoir l’habitude ici.
Alors que je m’étonne de cette remarque elle ajoute

-   Moi j'ai déjà pris rendez-vous en Suisse vous savez. Vous savez pourquoi j'imagine. Là-bas ils vont m'aider.

-  ici ils ne vous aident pas ?

- Ce n’est pas pareil ; depuis que je suis ici c'est vrai que je ne souffre plus. Et ils sont très gentils aussi. Ils s'occupent bien de moi ; tenez, ce matin, une aide-soignante m'a fait un massage, c'était merveilleux. Mais quand on sait que les médicaments ne peuvent plus rien faire... ça ne sert à rien de rester là. Les médecins ne se rendent pas compte, ils me demandent si j'ai des enfants... Et pourquoi ils ne sont pas là... Mais  mes enfants travaillent, ils ont aussi leurs enfants. Ils habitent loin les pauvres... et moi je leur complique tout en étant toujours malade.

Depuis quelques mois madame F était à son domicile, suivie par une équipe mobile, mais les douleurs devenaient difficiles à prendre en charge, la garde à domicile a démissionné, elle ne pouvait pas rester seule chez elle. Son récit est factuel mais parsemé de zones obscures, elle s’embrouille dans des dates, les noms de ses enfants, s’énerve contre ses « maudites métastases qui lui abiment la pensée »

- Mes enfants ont leur vie – ils ont tellement bien réussi vous savez, ils ne peuvent pas laisser leur travail pour moi, c’est normal. C’est aux parents de s’occuper de leurs enfants, pas le contraire. C’est bien depuis que je suis ici parce que je ne les ennuie plus. Mais ils seraient plus tranquilles quand même si je n’étais pas là. Alors il ne me reste que la piqure. Et elle n’arrive pas et je sais plus quoi faire.


Je comprends dans cette phrase que la confusion est aussi sur les conséquences de cette piqure. Entre la Suisse et l’USP, elle semble avoir fait un raccourci qui ne la sécurise pas.
- vous aimeriez ne pas l’avoir ?

- oui, tellement. Je ne suis pas sûre de la vouloir aujourd’hui. C’est difficile de savoir quand on la veut. Je pensais être très claire, mais c’est à cause des métastases.

- Peut-être pourriez-vous demander au médecin à quoi sert cette piqure, et en parler avec lui.

- Peut-être. Vous croyez qu’il pourrait ne pas la faire.

- Je crois qu’il saura vous écouter.

Madame F. me regarde fixement

- vous pouvez appeler le médecin ?

 Je la quitte pour partir à la recherche du médecin. Son angoisse et sa confusion ont mis en lumière de façon évidente cette ambivalence humaine que l’on rencontre si souvent, je veux mourir, mais pas aujourd’hui. Je veux pouvoir changer d’avis. J'entends aussi ce sentiment si douloureux d'être une charge pour les gens qu'on aime, sa solitude et sa souffrance de ne pas voir ses enfants...  La savoir dans une unité de soins palliatifs me rassure ; ici, la piqure qu’elle recevra sera pour apaiser des douleurs, pour mieux vivre le temps qu'il reste. Et demain sera un autre jour.