Madame B.  doit avoir une soixantaine d'années. Arrivée d'Algérie enfant, elle a passé sa vie à s’occuper des autres ;  de ses parents d'abord, de ses enfants ensuite, puis des enfants des autres. Beaucoup d’enfants, dans beaucoup de familles.  Et puis elle s’est occupée de son mari jusqu’à sa mort il y a six ans.

Aujourd’hui elle ne peut plus s'occuper de personne, pas même d'elle. Je la rencontre allongée dans son lit, branchée à une machine qui la nourrit. Elle a la maladie de Charcot et ne peut plus rien avaler. En fait elle ne peut plus faire grand chose. Elle arrive encore un peu à se lever avec de l'aide, et s'installe les après-midis dans son fauteuil devant la fenêtre. Elle ne peut plus vraiment parler. Et ne sait pas bien écrire. Elle a appris avec ses enfants, un peu, et sait que ce sera bientôt sa seule façon de communiquer. Jusqu'à ce que ses mains non plus ne lui obéissent plus. Dans quelques mois ou quelques années... personne ne sait encore. Elle a une ardoise sur ses genoux, sur laquelle elle dessine difficilement des lettres, mais parle surtout avec les mains, et avec les yeux. Elle articule aussi quelques mots, que j'arrive à comprendre après beaucoup de concentration et quelques contre-sens. L’échange est lent, compliqué, mais elle a tellement envie! Envie de parler, d'elle, de son fils qui s'est marié, de se raconter, avant et puis maintenant. Elle a besoin d'écrire, et s'excuse pour les fautes. J'essaye de deviner, l'orthographe est presque poétique tellement elle est étonnante et originale... Madame B est tellement fière de son fils qui a une vraie vie... Je ne sais pas exactement ce qu'elle met derrière ce mot "vraie" mais elle a pris soin de le souligner. Elle me dit aussi sa tristesse de le savoir si loin...et si absent... puis elle l'excuse, il vient d'avoir un bébé... qu'elle n'a jamais vu... Je crois comprendre qu'il a peur de sa maladie et qu'il préfère ne pas la voir. Comme pour l'excuser, elle écrit "sa femme" sur la tablette. Son regard doux et enveloppant devient triste en parlant.

Elle a besoin de changer de sujet, celui là est trop lourd. Elle revient à elle et sa maladie, me parle de ses regrets de ne plus pouvoir manger. Elle me montre le liquide blanc comme du lait auquel elle est branchée et qui lui sert de nutrition artificielle. Il s'écoule lentement comme une perfusion. Elle me montre sa bouche et écrit pour me faire comprendre que ça ne remplace pas le plaisir. Ne rien pouvoir avaler, goûter, plus de saveurs ni de textures. Surtout le café. J’adorais le café articule-t-elle.

Je me rappelle d'un échange entre bénévoles, sur les façons de faire plaisir à quelqu'un qui ne peut plus rien manger... Sur l'importance de chaque sens... Je préviens  Madame B. que je m'absente une minute, et je vais chercher un café. En me voyant entrer avec une tasse fumante, Madame B. comprend, m'adresse un sourire lumineux et prend doucement la tasse dans ses mains. Elle la place devant son visage et ferme les yeux. Et là, presque religieusement, elle respire la fumée qui monte, s'emplit de cette odeur... Ses mains tremblent un peu et je peux percevoir son émotion. Cette odeur de café, c'est comme un voyage dans le temps, retour au pays peut-être, lorsqu'elle rentrait en Algérie l'été; ou café du matin, en famille du temps où elle le préparait elle-même, ou celui qu’elle buvait après le déjeuner quand les enfants faisaient la sieste. Tous ces cafés d’une autre vie, celle des possibles, des projets, du mouvement... Et pourtant, elle n'a pas l'air triste. Son regard brille, son visage est joyeux, on dirait qu'elle va avaler son café par le nez tellement elle inspire fort... Le temps est suspendu.

Elle me tend lentement la tasse. Ses lèvres dessinent un "merci", ses mains écrivent un « bon » ; Elle pose la tête sur son oreiller et garde les yeux fermés, son sourire accroché aux lèvres.
Nous n’avons plus besoin de parler.

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