Une stagiaire m'accompagne aujourd'hui. Nous sommes allées aux transmissions avec les équipes soignantes, avons rencontré longuement une charmante dame dans sa chambre,  et maintenant nous échangeons en marchant dans le couloir. Elle me fait part de ses impressions sur le début de la journée.

Sur un banc deux femmes discutent.

- Vous n'allez pas les  rencontrer?

Je lui dis préférer laisser les gens tranquillement entre eux, et être simplement une présence disponible et visible. Pour laisser aux visiteurs l'initiative de la rencontre.

Nous croisons une jeune femme et son ami, tous les deux le visage tourné vers la fenêtre; la tension est palpable.

Alors que m’apprête à rentrer dans une chambre, la jeune femme quitte sa fenêtre et se dirige vers nous à pas énergiques.

- Je peux parler? Il faut que je parle, il faut que je parle, il faut que je parle. Vous pouvez m'écouter?

C‘est une boule de tension et d'énervement.

En voyant son agitation je lui laisse la possibilité de parler en marchant.

- Merci, c'est gentil j'ai tellement besoin de bouger !

Nous calons notre pas sur le sien et parcourons côte-à-côte les couloirs du service. Elle marche d'un pas rapide, comme si elle était en retard, et parle vite, saccadé, en contenant sa colère; parce que sa mère va mourir. Là, maintenant, ou demain.

Elle va mourir et son beau-père vient de se disputer avec son oncle.

- Il y a un combat de coq dans la chambre; vous vous rendez compte! Ils se battent autour du lit de maman qui va mourir; il y a autre chose à faire non? Je ne comprends pas ça me rend folle. J'ai préféré sortir. Mais il ne reste plus beaucoup de temps.

Elle accélère sa cadence et ses pas nous conduisent à la salle d'art thérapie. Cette grande pièce, baignée de lumière et décorée de dessins aux couleurs vives la calme. Elle s'adosse contre un meuble, respire et regarde.

- Ce sont les malades qui font ça? C'est beau.

Elle fait quelques pas, s’arrête devant des peintures, s'adosse à nouveau. Respire. Elle a besoin d’un temps de silence. Je l’attends.

Son ami vient la rejoindre. Le grand-père et le beau-père sont maintenant sortis de la chambre. Sa mère est seule, elle va enfin pouvoir trouver un peu de calme à ses cotés.

- Vous savez, je ne lui en veux pas à mon beau-père. Je ne me suis jamais entendue avec lui, mais il a rendu ma mère très heureuse...

Elle fait quelques pas puis se retourne vers moi :

- Je suis désolée d’avoir été comme ça, aussi énervée ; j’espère que je ne vous ai pas choquée ; ça m'a fait tellement de bien de pouvoir parler.

Elle lache ma main pour prendre celle de son  ami et  se dirigent vers la chambre. Le pas de la jeune femme est maintenant plus calme, ses gestes tendres, elle pose sa tête contre son épaule; la tension est retombée.

Je retrouve ma stagiaire et nous prenons un temps pour parler de cette rencontre. Il faut quand même que je sois honnête, c'est la première fois que je suis alpaguée dans une telle urgence de parole et que ma présence est sollicité avec tant d'énergie et de spontanéité.