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Accompagner écouter soulager… et vivre!
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  • Bénévole d'accompagnement en soins palliatifs, je vous propose de partager quelques moments passés à la rencontre de l'autre, auprès des plus vulnérables. A la frontière de la mort mais pleinement dans la vie.
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28 octobre 2015

C'est une magicienne

Elle s'appelle S. et elle est magicienne. Magicienne aux doigts de fée. Elle va voir les malades, surtout les femmes, et elle en fait des reines. De ces femmes souvent sans cheveux, au visage abimé par les traitements et la maladie, à la mine creusée, à la peau sèche et aux ongles ravagés, elle fait des reines le temps d'une rencontre.

S. est esthéticienne.

Chaque semaine, les soignants annoncent son passage et certains malades l'attendent avec impatience. S. arrive avec son chariot rempli de produits qui sentent bon, des vernis à ongles, des rouges à lèvres, des mascaras, des crèmes pour les mains, des soins du visage. Elle entre avec son sourire et sa voix chaleureuse, et pose ses mains sur les visages malades. elle les caresse, elle les masse, elle leur parle, avec ses mains, et puis avec des mots, et les femmes se détendent. Elles accueillent ces soins, tendent leur visage, leur cou ou leurs mains, et se laissent faire, en se laissant aller. Puis elles choisissent ensemble la couleur, un peu moins rouge peut-être, c'est un peu foncé, celui là oui...  Et ça, c'est quoi comme crème? elle sent tellement bon.

Les malades, le temps de son passage, quittent virtuellement leur lit, leur chambre; elles sont dans un institut de beauté, et prennent soin d'elles; elles ne sont plus un corps souffrant recevant des  traitements, elles sont des femmes, coquettes, aimantes, dont on prend soin différemment; elles regardent leurs mains enfin douces, leurs ongles parfaits..."C'est important les ongles, vous savez, parce que je peux les regarder quand je veux; Mon visage je ne le vois pas, je n'ai pas de glace devant moi, mais mes mains, je les vois... "

Les confidences s'échappent; les mots coulent naturellement, parfois les larmes s'y joignent, que S. essuie en douceur. Il y a des mouchoirs qui circulent, certains avec des lotions ou du disolvant, d'autres pour rectifier ce qui dépasse, ou déborde...comme les larmes; S. essuie le rimel, - ce n'est pas grave, ne vous en faites pas, je vais en remettre...

C'est le temps de la beauté, de la complicité entre femmes... C'est le temps d'une futilité reconstructrice, pour restaurer une image blessée. Ces femmes ont besoin de plaire, et avant tout de se plaire. Quand S sort, elles ont réparé ensemble quelque chose d'elles-même; une petite part de féminité, une grande part de confiance et d'estime..

Parfois je croise S. et nous parlons un peu. Elle me confie :

- elle est tellement touchante cette dame, tu l'as déja rencontrée?


Et je comprends que dans cette chambre S a fait bien plus que des soins du visage, bien plus qu'une manucure. Elle a accueilli des paroles qui se sont envolées dans des lotions et des vernis... Mais qu'elle garde parfois en elle.

Entre deux portes, entre deux soins, je l'écoute parfois, elle aussi.

20 octobre 2015

Deuxième regard

 

Cette femme est  auprès de son mari du matin au soir.  Lorsque je la rencontre, elle est devant la chambre, attendant que les soignants aient fini de s’occuper de lui. C’est l’heure de la toilette, et des soins du matin.  Très vite elle me confie avec un peu de gêne la difficulté qu'à son mari à être lavé par les soignants. Elle baisse la voix et dans un sourire s'excuse:

-... Si vous saviez,  c'est un homme si raffiné…

Face à la porte de la chambre elle regarde les soignants entrer et sortir.

- Vous voyez, celle qui vient d'entrer dans la chambre... comment vous dire, elle est un peu …rustique… enfin rustique… ne le prenez pas mal, disons qu’elle est  très nature, dans sa manière d'être, et de parler; elle lui fait des plaisanteries, parle fort... Elle est un peu familière avec lui. Elle est très gentille vous voyez, et c’est surement pour le mettre à l'aise pendant qu'elle le lave... Mais comment vous dire... La familiarité, ce n'est tellement pas lui... .Et puis sa coiffure, ses piercings… Vous me direz que ce n'est pas très important, et elle est surement compétente, mais je connais mon mari. Je sais qu'il en souffre. Vous voyez, par exemple le chewing-gum… Elle a toujours un chewing-gum dans la bouche… Mon mari a toujours détesté les gens qui en mâchaient ; je me souviens qu’un jour ma fille était rentrée à la maison avec un chewing-gum… il l’avait immédiatement obligé à le cracher parce qu’on ne ruminait pas comme des vaches sous son toit… Il était furieux… Je me souviens encore de la tête de ma fille…

Cette dame est presque gênée de ces confidences.

- je dois vous choquer, je sais que je ne devrais pas dire ça… Elle fait son métier, et surement très bien… En fait je ne la connais pas du tout, je la vois juste passer…Si c’était pour moi ça ne me poserait pas de problème… Mais lui… Ce n'est pas facile pour un homme d'avoir une jeune femme qui s'occupe de lui !  Il est tellement raffiné, tellement pudique. Il l’a toujours été … Même avec moi au début de sa maladie. J’ai très vite compris qu’il ne me laisserait pas l’aider et qu’il me faudrait faire venir quelqu’un.  Il ne supportait pas que je l’aide à s’habiller…. Encore moins se laver… Même maintenant, si j’essaye de l’aider à déjeuner il me prend la fourchette des mains.

Cette dame me raconte peu à peu l’évolution et la perte d’autonomie de son mari.
- perte d’autonomie mais pas de lucidité… parfois je préfèrerais qu’il ne se rende pas compte de son état. Je crois que ce serait plus facile pour moi…

La soignante au piercing sort de la chambre et vient nous rejoindre :

- nous avons fini les soins vous pouvez aller le retrouver. Nous lui avons fait un massage parce qu’il était tendu ce matin, je crois que la nuit a été un peu difficile. Ne vous inquiétez pas si il dort un peu maintenant, il faut qu’il récupère. Mais il n’a pas mal ; et nous lui avons mis son pantalon gris parce qu’il paraît qu’il a de la visite. Il nous a dit que c’était important pour vous qu’il soit beau pour les amis… Vous avez un mari très attentionné!

Madame B. lui sourit :

- merci

Et se retourne vers moi les larmes aux yeux.

- oubliez tout ce que je vous ai dit… cette jeune femme est merveilleuse.

 

Votez ... faites passer...

12 octobre 2015

J'aime trop la vie!

Madame G est arrivée après une chimiothérapie particulièrement violente. Epuisée mais combattante, toujours tirée à quatre epingles, son ordinateur et son téléphone portable à portée de main, toujours branchés.

- je suis là pour reprendre des forces

me dit-elle avec un sourire à notre première rencontre. Nous allons souvent ensemble au jardin. je pousse son fauteuil, elle regarde les fleurs, prend une canette de soda, un paquet de gateaux et nous nous installons face au soleil. Cette femme est belle, malicieuse, vive, drôle.

Du haut de ses quatre-vingt six ans et forte d'une vie de voyage et de recherches scientifiques, elle est sereine. Un jour, lors d'un échange plus intime, elle me confie ses doutes, me parle de la mort, et de la difficulté qu'elle perçoit chez ses enfants pour l'accepter.

- je suis athée, mais de toutes façons je vais très bientôt savoir si il y a quelqu'un la-haut; je sais qu'il va venir me chercher .

Pour quelqu'un qui se dit athée...Son appel au ciel est déroutant... Et dans un sourire elle rajoute :

- Vous savez , j'aime tellement la vie, que je ne peux pas m'empêcher de vivre comme si j'étais immortelle. Pourtant je sais très bien que c'est la fin , mon médecin m'a dit qu'on ne pouvait pas faire une nouvelle chimio, je ne suis pas idiote... Mais c'est comme ça, c'est plus fort que moi.

Elle éclate d'un rire qui se termine en quinte de toux. La maladie se rappelle à nous. Elle respire lentement, et reprend:

- C'est pour mes enfants que c'est plus difficile. Je sens qu'ils aimeraient bien qu'on puisse en parler; parfois ma fille essaie un peu. Mais moi je ne suis pas prete. 
Pas encore. Peut-être un jour. J’espère qu’il sera encore temps de pouvoir parler.