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Accompagner écouter soulager… et vivre!
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  • Bénévole d'accompagnement en soins palliatifs, je vous propose de partager quelques moments passés à la rencontre de l'autre, auprès des plus vulnérables. A la frontière de la mort mais pleinement dans la vie.
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15 avril 2015

Saucisson et ballon de rouge...

Des projets il en a plein la tête ...

Mais pour le temps… C’est une autre histoire.

Alors il faut faire des choix.

Aujourd’hui, son choix c’est le marché campagnard qui s'installe à quelques rues d'ici. Il y a déjà plusieurs années que cette fête existe et pour rien au monde il ne raterait ça. C'est devenu un rituel pour lui et ses amis. Un week-end où la campagne monte à la ville, installe des tables dans la rue et fait déguster des produits du terroir. Cochonnailles et vin rouge, musique et fête… il se réjouit d’avance de ce projet qui l’éloigne un peu de son quotidien d’ici, et lui permet d'offrir à ses enfants un espace plus vivant que sa chambre d'hôpital. Toute sa famille doit venir, les soignants sont prévenus, le matériel est à disposition - Il faut m’installer dans un fauteuil coque; c’est toute une affaire !

Nous sommes descendus dans le jardin,  et il fume tranquillement ses premières cigarettes en attendant l’heure du départ. Il est joyeux, comme un pensionnaire qui part en week-end.

Son téléphone sonne – c’est mon fils - je commence à me lever pour le laisser tranquille mais il me fait signe de rester.

- Alors ma nouille tu viens de te réveiller ? 

« Sa nouille » a douze ans et un frère. Il est au collège, joue à la Wii, travaille le moins possible -mais ça passe- et adore le rugby. Hier son père lui a fait la surprise de venir le voir jouer au stade. Là aussi, toute une affaire, et beaucoup d’argent. Un taxi médicalisé, un fauteuil coque, des antalgiques, des bras pour porter, d’autres pour pousser…; Mais quel accueil à l’arrivée ! Quel sourire et quelle émotion…trop compliqué à gérer pour son fils devant ses copains, face au club adverse… Il s’en veut, il a mal joué… Son père le rassure - c’est pas grave, ils étaient forts en face… et t’as fait des bonnes passes... surtout à la fin… Ils étaient trop forts de toutes façons. Mais vous les battrez l’an prochain, vous avez bien progressé en équipe. C'était qui le petit blond à l'arrière? il a l'air sympa avec toi... Il est nouveau non? ... C'est vrai que ça faisait longtemps que je n'étais pas venu.. 

Il a les yeux dans le vague, un sourire bienveillant, et écoute son fils. Comme un père attentif; ils commentent ensemble son match, puis celui des six nations France- Irlande. - Laisse tomber il n’y avait rien à prendre... c’était pitoyable…

Il rit franchement.  Tu vas venir cet aprèm? ... Tout le monde vient tu verras ça va être sympa... Pourquoi?

De l'autre coté de la ligne, les choses n'ont pas l'air simples;  son fils n'est pas prêt, a d'autres projets peut-être, ou peur, ou pas envie... Le père écoute sans rien dire... son visage s'assombrit... son silence me semble soudain très long ... il me regarde et fait un mouvement avec sa bouche, comme pour dire tant pis et tire sur sa cigarette... Puis son visage  s'éclaire... de l'autre côté, le silence du père aura provoqué un changement d'avis. J'ai droit à un clin d'oeil.

- Genial!  Ne venez pas trop tard. Pas après quinze heures d’accord. Qu’est-ce-que tu fais là ? Tu vas déjeuner ou tu prends ton petit déjeuner ? Tu es habillé ? Ta mère est là ? Et ton frère qu’est ce qu’il fait ? Il est quelle heure ? Déjà midi… allez à toute à l’heure, je compte sur toi pour bouger tout le monde ; n’arrivez pas trop tard…

Il raccroche; il est joyeux, ses enfants vont venir, ils vont passer une journée normale avec du monde dans la rue, avec des amis, en famille, hors des murs... Il allume une nouvelle cigarette pour fêter ça...

-  Mon fils est dur parfois avec moi. Mais il a un bon fond. Il m’a dit qu’il ne voulait pas faire le même métier que moi. Il trouve que je voyage trop. Il m’a lancé ça l’autre jour; c’était dur à entendre… Une façon de me dire qu’il a souffert de mon absence… et c'est vrai que j'ai beaucoup voyagé...

Dur métier d’être père.

Mais aujourd’hui il est là, et il va passer l’après midi au soleil avec eux, à discuter, rire, manger du saucisson et boire du vin rouge.

Il va profiter de la vie, comme tout le monde.

 

 

 

7 avril 2015

la valeur du temps

 

Il ne parle plus. Ou si peu. J’ai déjà rencontré cet homme plusieurs fois ; de grandes discussions en petits silences… Aujourd’hui, le silence est encore plus grand. La maladie a progressé, et Monsieur P. ne trouve plus ses mots. Pourtant en  me voyant entrer dans sa chambre, il me fait un geste d’accueil ; il a envie de présence, et besoin de parler. Il a gardé le oui, le non, quelques rares mots. Et son sourire.

Il a quelque chose à dire. Je suis près de lui, il tente de parler, et je tente de comprendre. Nous sommes tous les deux face à nos limites ; je cherche, me trompe, il recommence, je me concentre, tente de deviner. Nous tâtonnons chacun de notre coté.  Lui par des gestes, moi par des mots. Mais l’un et l’autre nous avons décidé d’y arriver. Nous avançons, lentement, ensemble.  Après plusieurs échecs, je comprends qu’il a mal, qu’il voudrait être soulagé. Qu’il a besoin que j’appelle un soignant. Je lis une détente sur son visage. Une petite victoire sur la maladie. Il n’est pas totalement isolé ; il a pu dire, et j’ai pu prendre  le temps d’entendre.

A son arrivée, l’infirmière me demande de rester avec eux le temps de valider sa demande. Elle n'arrive pas à le comprendre, et à deux ce sera peut être plus facile.  A nouveaux l’échange tâtonne ; l’infirmière parle, questionne, elle lui prend la main pour qu’il puisse la serrer pour acquiescer; mais l'homme ne veut pas de ce mode de communication; pas encore. Il peut encore dire oui. Et non; et il fait cet effort pour lui signifier qu’il a compris ce qu’elle lui proposait. Et qu’il est d’accord. L’infirmière sourit. Elle a compris ce qu’il voulait, et elle a une réponse claire. Je reste avec Monsieur P. le temps qu’elle prépare le protocole.

Nous n’échangeons plus beaucoup de mots. Il a un visage apaisé, visiblement rassuré de se savoir compris. Nous avons passé beaucoup de temps, l’un et l’autre pour établir ce tout petit bout de communication;  mais au merci qu’il m’offre  dans un souffle à mon départ, je comprends que ce temps avait une infinie valeur.  Pour lui, comme pour moi.